UN PROGRAMME SOCIAL
Lyon; U Mai 1907.
La Section lyonnaise du Comité républicain du Commerce et de l'Industrie avait demanda à M. MiU lerand, qui assistait, à Lyon, au Congrès d'hygiène sociale, de venir s'entretenir avec ses memibres (les questions sociales et économiques soumises à l'examen du Parlement.
Datis cette conférence — que M. Millerand nomme causerie — les Retraites ouvrières, la Question syndicale, l'Organisation ouvrière (conseils du travail, règlement amiable des, conflits du travail), le programme de grands travaux publics sont tour à tour passés en revue.
Mesdames, Messieurs,
Lorsque la Section lyonnaise du Comité républicain du Commerce, de l'Industrie et de TAgriculture m'a fait l'honneur de me demander de venir, ce soir, au milieu de vous, j'ai insisté pour qu'elle voulût bien donner à l'exposé que je vais vous faire, non pas le titre sous lequel votre président a bien voulu la désigner, de conférence, mais celui beaucoup plus modeste de causerie.
Et ce n'est pas sans dessein que j'avais pris ce titre; c'était à la fois une excuse et une invitation; une excuse pour la forme un peu familière de cet exposé; une invitation, parce que je voudrais que les idées que j'aurai à vous faire connaître de la façon la plus rapide et la plus claire ne donnassent pas seulement lieu à un monologue, mais que si, comme je le pense, elles soulèvent parmi vous des observations, des objections, si elles appellent des critiques, vous voulussiez bien les formuler.
Je ne connais rien de plus utile que ces échanges d'idées, sous une forme courtoise, entre gens qui s'intéressent également à des questions qui, aujourd'hui, de l'aveu de tous, ont une importance primordiale.
J'ajoute qu'en demandant à la Section lyonnaise du Comité républicain du Commerce et de l'Industrie de vouloir bien donner une telle forme à cel,te soirée, je continuais une tradition; car, ainsi que votre président vous l'a dit, j'ai eu le très grand honneur de présider à la naissance du Comité républicain, et c'est encore avec gratitude que je me rappelle comment, au moment où je préparais-, d'accord avec le chef éminent et regretté qu'était Waldeck- Rousseau, les projets de loi dont je vais vous dire un mot, j'ai provoqué et recueilli les avis et les opinions des membres du Comité républicain du Commerce et de l'Industrie.
Aujourd'hui, plus que jamai^, il est utiles indispensable/ que surtout les commerçants et industriels, qui, on me l'a dit et je suis très heureux de le constater, sont très nombreux dans cette salle, étudient avec un soin tout particulier, avec le plus d'impartialité possible, et les problèmes qui sont pour eux particulièrement, si graves et les solutions qu'on le-ur présente.
La situation où nous nous trouvons à l'heure précise oij je parle n'est pas sans provoquer chez beaucoup de bons esprits une certaine inquiétude et Ton se demande comment nous en sommes venus là, d'où est née cette situation et où nous allons.
D'où est née cette situation? Il serait trop long d'en étudier les causes; il est du moins facile de les résumer en quelques mots assez clairs pour préciser les origines du grand mouvement social qui se déroule devant nous.
Ce n'est pas en vain que, dans un pays comme le nôtre, — pour ne pas franchir les frontières, — se sont produits, depuis quelque cent ans, ces trois événements capitaux : la première République proclamant l'égalité des droits civiques; la deuxième République apportant, avec le suffrage universel, l'égalité des droits politiques; et notre R^épublique enfin, celle qui a vu le jour dans les malheurs de la Patrie, il y a trente-sept ans, faisant, par l'enseignement
atuit et obligatoire, ce qui dépendait d'elle ^jur mettre aux mains de chacun deà citoyens, à qui les deux précédentes Républiques avaient donné d'abord l'égalité des droits civiques et politiques, le moyen, par l'instruction primaire au moins, de se rendre dignes de leurs devoirs et de leurs droits.
On n'appelle pas impunément un homme à être dans une nation le maître, pour sa part, des destinées du pays ; et le mot de Laveleye est toujours profondément vrai : « Il est contradictoire que le môme homme soit misérable et souverain. »
Au moment même où vous donnez à un homme le bulletin de vote et à l'instant où, par une éducation même primaire, vous l'élevezau-dessus de son travail manuel pour lui permettre d'entrevoir d'autres horizons et de songer à d'autres destinées, vous prenez vis-à-vis de lui un engagement nouveau; c'est de continuer la tâche commencée, c'est de rendre l'homme en qui vous avez créé le citoyen, dont vous avez ouvert l'esprit, élevé les facultés, capable de remplir le rôle que vouS' lui avez confié. {Applaudissements, )
Donc, il est inévitable que le progrès déjà accompli en appelle d'autres et que les travailleurs qui ont reçu de la République la dignité de citoyens, auxquels — c'est l'honneur de la troisième République — les portes de l'école ont été
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ouvertes toutes grandes, entendent aujourd'h, que les progrès dont ils ont bénéficié, que 1 dignité dont ils ont été investis, ne soient pa« avilis par une situation économique qui ne leur permette pas de penser à autre chose qu'au travail quotidien accablant et déprimant. [Applaudissements.)
C'est là une conséquence logique, inévitable ; si on la redoute, la première question qui se pose est celle de savoir si; après avoir parcouru le chemin fait depuis près de cent ans, on veut aujourd'hui, je ne dis pas s'arrêter, — un peuple ne s'arrête pas! — mais revenir en arrière.
Je ne suis pas, quant à moi, de ce»ux qui le veulent. J'affirme qu'on ne le peut pas. C'est un rêve irréalisable de vouloir ravir aux Français de 1907 ce que la Révolution d'abord, la République de 1848 ensuite, la troisième République enfin leur ont donné de liberté et d'émancipation. Non, on ne reviendra pas en arrière!
Ce que je veux examiner ce soir, c'est de savoir comment le progrès s'accomplira; s'il se fera dans la violence et dans la guerre, ou dans la paix et dans la concorde; s'il sera pacifique ou brutal et sanglant. Je suis pour le progrès pacifique. J'ai toujours été l'adversaire déterminé de la violence et de la guerre entre concitoyens ; c'est parce que je sais que les révolutions violentes sont toujours fatalement suivies de réactions non moins violentes dont les travailleurs
sont les premières victimes. C'est pourquoi je veux, ce soir, rechercher avec vous comment, dans Tintérêt du pays tout entier, cette évolution accomplie en cent ans doit aujourd'hui se continuer. {Vifs applaudissements,)
Le premier besoin, le plus vif peut-être que ressent un homme dès qu'il a conquis le pain du jour, c'est celui de la sécurité. Il veut que sa situation, si modeste soit-elle, que le travail qui lui est assuré aujourd'hui, ait un lendemain. La sécurité est un besoin iotpérieux chez tous les hommes, chez les Français peut-être plus que chez tous les autres.
Assurer l'avenir pour soi et pour les siens, conquérir la certitude qu'on ne sera pas à la merci du premier incident ou accident venu, que contre la maladie, le chômage, l'accident, la vieillesse, on aura une garantie certaine, c'est là un besoin profondément ressenti, dont la satisfaction élève au-dessus de lui-même celui qui l'éprouve.
Entre l'homme qui a la sécurité du lendemain et celui qui est la proie désignée de toutes les aventures, qui redoute tout de l'avenir, il y a un abîme ; et la plus grande garantie pour un pays, que son avenir sera pacifique, que son évolution s'accomplira dans la paix et dans le calme, c'est d'assurer à chacun de ses membres cette sécurité personnelle. Comment? Par les assurances sociales, parce système qui, dans un
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certain nombre de pays, a déjà été en partie réalisé, et qui, cliez nous, n'a encore atteint qu'une demi-réalisation. Je veux parler du projet sur les retraites ouvrières. Je dis une demiréalisation, parce que, voté par la Chambre, il est soumis à Texamen du Sénat. Ce projet doniie au travailleur, quel qu'il soit, la garantie que, lorsqu'il arrivera à l'âge où l'outil lui tombe de^ mains, lorsque la vieillesse le saisira, il aura le moyen, soit par ses propres économies, soit par le secours de la nation ajouté au produit de son épargne, de subir sans déchéance celte épreuve qu'est la vieillesse.
C'est là un progrès incontestable et d'ailleurs incontesté. On ne discute pas que la retraite, que l'assurance contre la vieillesse ne soient une nécessité. On se demande seulement si d'autres assurances n'auraient pas dû précéder celle-là, si, avant d'organiser l'assurance contre la vieillesse, il n'eût pas été préférable d'organiser l'assurance contre la maladie, contre le chômage.
Je ne prétends pas, quant tt moi, que ce soit par l'assurance contre la vieillesse qu'il eût fallu commencer, je dis simplement qu'il est nécessaire, indispensable même de marcher dans cette voie et que, après l'assurance contre les accidents réalisée par la loi de 1898, c'est l'assurance contre la vieillesse qu'il est le moins difficile de. réaliser. Il n'était pas permis d'hé-
ter, il fallait au plus tôt mettre sur le chantier faire aboutir cette deuxième réforme.
Je n'ai pas Tintention,^ étant donné le chemin ue j'ai à parcourir, d'entrer dans les détails de
I projet sur les retraites ouvrières. Je laisserai e côté la question de principe de Tobligation ui, à elle seule, suffirait à toute une conférence, l je me contenterai de vous résumer en quelques traits le projet des retraites, tel qu'à Theure actuelle il est passé de la Chambre au Sénat.
II y a dans ce projet deux grandes catégories de retraites; les retraites obligatoires, qui sont les plus nombreuses, et les retraites facultatives. Les retraites obligatoires sont constituées par tous les safariés. Chaque salarié, — au total environ douze millions de Français, — se constitue par un prélèvement de 2 p. iOO sur ses «alaires, prélèvement quedoubleun versement égal de son employeur, une retraite. Si, à l'âge de soixante ans, cette retraite n'atteint pas le chiffre de 360 francs, l'Etat la complète par une contribution à ce chiffra. Les ouvriers dont le salaire quotidien est inférieur à 1 fr. 50 n'ont point de versements personnels à effectuer. Leur employeur verse la contribution, de 2 p.iOO et l'Etat, les soixante ans d'âge arrivés, complète leur retraite jusqu'à concurrence de 360 francs. Voilà pour les retraites obligatoires; mais en outre, et je réponds ainsi à un point d'interrogation très souvent posé, il y a tout un
ensemble de retraites facultatives qui peuvent être constituées avec la contribution de TEtat, non plus pour les sakriés, non pjus pour des ouvriers, mais pour les petits patrons, pour les artisans, pour les petits cultivateurs, qui n'ayant point de patrons, travaillant à leur compte et ayant d'ailleurs une situation modeste, Teulent par un versement analogue à ceux que font obligatoirement les salariés se constituer à soixante ans une retraite. A ceux-là aussi, l'État assure un versement qui peut aller jusqu'à 120 francs au moment où ils atteignent les soixante ans. De telle sorte qu'étant donn^ les versements prévus^ ils ont certainement, si leurs versements ont commencé entre vingt et vingt-cinq ans, une retraite au moins égale à 360 francs.
Ces deux catégories de retraites, ainsi déterminées par la loi, sont des retraites qui seront servies dans la période normale, c'està-dire quand la loi aura joué pendant une période de vingt-cinq à trente ans; mais personne ne propose d'attendre vingt-cinq à trente ans pour commencer à faire jouer une loi à raison de laquelle pendant ce temps employés et employeurs auraient versé une cotisation depuis le jour même de sa promulgation. Il s'ouvre donc deux périodes, dont l'une est ce que j'appellerai la période de liquidation, et l'autre la période de transition. Qu'est-ce que la période de liquidation ? Il fy aura au moment où la loi sera pro-
mulguée, quelle que soit d'ailleurs la date, des vieillards èe soixante ans et au dessus, qui, par le fait que la loi n'aura pas encore fonctionné, n'auront pu faire de versements. On va donc les priver de retraites? Non, au moment où la loi sera promulguée, tout vieillard de soixante ans aura droit à une retraite de 120 francs. Alors aussi s^ouvre immédiatement ce que j'appelle la période transitoire. Tous ceux qui, du jour de l'application de la loi, ont de trente-cinq à cinquante-neuf ans, vont, par cinq paliers sucsessifs, arriver à la retraite de 360 francs. Le montant de la retraite va par ces cinq paliers s'élever de 120 à 360 francs, de façon que les versements opérés par les bénéficiaires de la loi viennent chaque année grossir le chiffre de leur retraite.
Voilà, dans son ensemble, la synthèse de la loi, ou plutôt du projet de loi sur les retraites. Mais ce n'est pas seulement — et j'attire votre attention sur ce point — l'assurance-vieillesse qu'organise la loi ; elle fait mieux : elle amorce l'assurance-maladie. A l'heure actuelle, les secours en cas de maladie, sont fournis par les sociétés de secours mutuels; beaucoup d'entre elles ont essayé de réaliser aussi le service de la retraite, mais dans ce domaine elles ne sont arrivées — quelque méritoires qu'aient été leur» efforts — qu^à des résultats encore insuffisants et elles sont les premières à le reconnaître. Au
point de vue maladie, elles ont au contraire rendu des services énormes.
La loi sur les retraites fait deux choses: elle donne aux sociétés de secours mutuels des avantages tels qu'il y aura intérêt à s'adresser à elles pour les prendre comme iniermédiaires de la retraite.
Non seulement la loi encourage les bénéficiaires des retraites à s'adresser aux sociétés de secours mutuels, mais en même temps, et c'est •là ridée d'avenir qui se trouve dans la loi, elle donne sous des formes variées des subventions aux sociétés de secours mutuels, au point de vue de leur service maladie, de telle sorte qu'on poursuit ce double résultat : d'une part organiser d'une façon complète l'assurance vieillesse et rendre préférable l'intermédiaire des sociétés de secours mutuels, et d'autre part augmenter les ressources des sociétés de secours mutuels en vue de leur service maladie.
Ainsi, comme je le disais, la loi n'est pas seulement créatrice de l'assurance-vieillesse, mais elle développe Tassurance-maladie; elle prépare le jour où, par l'inlermédiaire des sociétés de secours mutuels^ tous les Français pourront, de même qu'ils auront été d'abord fissurés contre la vieillesse, être ensuite assurés contre la maladie. Ainsi commence et se poursuit cette grande œuvre de l'assurance sociale qui, réalisant le plan que j'indiquais tout à l'heure d'un
mot, doit successivement mettre à Tabri des risques que la vie fait courir à chacun de nous tous Jes citoyens de France. Non pas, entendezle bien, qu'il s'agisse de je ne sais quel Eldorado où il n'y aura plus ni vieillesse, ni maladie, ni chômage; mais parce que dans une société mieux organisée, qui saura surtout mieux aménager ses ressources, chaque citoyen se trouvera par sa conlribuUon personnelle et par les concours de tous ses concitoyens protégé successivement contre les risques qui pèsent sur chaque êtie humain : maladie, accident, vieillesse, invalidité.
Voilà leplan très large, très vaste, déjà réalisé en grande partie à côté de nous par l'empire allemand, et que la démocratie française se doit à elle-même de réaliser, non seulement parce que Thumanilé le commande, mais aussi — et je reviens ainsi à l'idée maîtresse de cette causerie — parce qu'il faut garantir la sécurité à chacun d'entre nous, faire que dans notre pays de France les risques de la vie soient aussi réduits que possible. C'est la besogne la plus pratique, la plus utile, la plus profitable qu'on puisse accomplir à l'heure actuelle. Mettre chaque producteur à l'abri autant que possible des risques de la vie, augmenter chez chacun le sentiment de la sécurité, décupler, centupler la force des producteurs, ce n'est pas seulement travailler à rendre Thomme meilleur parce qu'il sera plus
heureux, c'est rendre la patrie plus prospère, plus riche et plus forte! {Vifs applaudissements.)
Voilà comment cette œuvre sociale que j'esquisse en ce moment est une œuvre patriotique au sens le plus élevé, le plus large du mot.
Mais ce n'est pas assez d'avoir augmenté les forces productrices de chacun de nous, ce n'est pas assez d'avoir amélioré l'homme; une fois que vous aurez donné à l'individu une force plus considérable, une valeur plus grande, l'œuvre ne sera pas achevée : elle commencera à peine.
Cf't ouvrier, cet employé a des intérêts à débattre; il doit compter avec celui qui l'emploie, comme celui qui l'emploie doit compter avec lui. Demain leurs intérêts vont se trouver en présence. Comment les uns et les autres, employeurs et employés, dont je suppose la force individuelle, la valeur propre accrue, vont ils discuter de leurs intérêts; de quelle manière vont-ils les faire prévaloir? Eh bien, je reviens encore à ma préoccupation dominante : comment dans la paix, par des moyens légaux, dans la concorde, sans violence et sans brutalité, les uns et les autres discuteront-ils et feront-ils prévaloir ce qui est vrai, ce qui est juste?
La Révolution, entraînée par une réaction d'ailleurs très explicable contre les abus des corporations et des jurandes, a, comme dans toutes les réactions, dépassé le but : elle en était arrivée à proscrire toute entente, non seu-
lement entre les ouvriers, mais entre les patrons. On est revenu de cette idée qui était assurément une idée faussé, justifiable par les abus antérieurs et le désir qu'on avait de les faire disparaître. Peu à peu Tidée d'association, de groupement, servie d'ailleurs par la révolution scientifique et économique qui s'accomplissait dans le monde matériel et induslriel, a repris le terrain qu'elle avait perdu; et bien avant même la loi de 1884, vous avez entendu parler d'associations ouvrières, d'associations patronales qui s'étaient constituées. La première loi qui ait donné le signal de cette reprise de l'idée d'association en matière de travail est la loi de 1864, qui a reconnu le droit de coalition, non pas expressément, mais en faisant disparaître du Code pénal les articles qui punissaient les coalitions.
Après 1864 et le droit de grève une fois reconnu, il a fallu attendre 1884 pour que le même homme d'Etat qui devait en 1901 donner à la République la liberté d'association y préludât par la loi de 1884 sur les syndicats [)rofessionnels.
Immédiatement, malgré certaines défiances, certaines entraves, les syndicats patronaux et ouvriers se sont fondés et rapidement multipliés. Ils sont en présence. Comment va-t-on les rapprocher? Comment les associations composées chacune d'hommes qui ont des intérêts
différents, je ne dis pas antagonistes — je suis convaincu qu'ils sont harmoniques quoiqu'ils paraissent au premier abord contradictoires — comment ces associations vont-elles se réunir et discuter entre elles ?
J'ai eu l'idée, en passant au ministère du Commerce, de relier les syndicats patronaux et les syndicats ouvriers, dans l'intérieur de chaque corporation, par les conseils consultatifs du travail. Qu'est-ce que cet organisme nouveau? C'est un Conseil composé en parties égales de patrons et d'ouvriers de la même profession, élus les uns par les syndicats patronaux, les autres par les syndicats ouvriers. Leur but est de causer entre eux des intérêts de la profession et des questions que la marche naturelle des choses, — incident de grève, question de tarif des douanes, lois nouvelles, — peuvent poser devant la corporation. Et laissez-moi vous dire que, si au moment oîi se sont élevées certaines^ifficultés qu'a provoquées l'application de la loi sur le repos hebdomadaire, ces Conseils consultatifs avaient existé, un grand nombre d'intéressés — du moins je le crois et ils me l'ont dit — auraient été satisfaits; les difficultés auraient sinon disparu, tout au moins été singulièrement atténuées par le fait que les représentants qualifiés des deux parties se seraient réunis et auraient causé paisiblement d'intérêts
communs. Car, — et qui le sait mieux que beaucoup de ceux qui m'écoutent, — c'est là la grosse difficulté : mettre en présence ceux qui ont à causer d'intérêts différents, arriver à rapprocher les parties et empêcher que les questions secondaires, qui sont trop souvent des questions d'amour-propre, ne rendent impossible ou du moins ne retardent indéfiniment ce contact nécessaire, indispensable des deux parties, sans lequel rien ne peut se résoudre.
Ce n'est pas au moment où le conflit est né, quand la grève est déchaînée, qu'un incident a surgi, qu'il faut penser à rapprocher les uns et les autres; il faut que ce rapprochement soit une règle, que la loi même impose aux employeurs et aux employés l'obligation de se réunir et de conférer habituellement de leurs intérêts communs. {Applaudissements.)
Pourquoi cette idée des conseils consultatifs du travail, qui n'ont guère été créés qu'à Paris et dans deux ou trois grands centres, n'a-t-elle pas été complètement mise en pratique? Il est né une question à laquelle on a donné beaucoup d'importance, à laquelle j'en attache beaucoup moins : elle concerne Torigine de ces -conseils. J'avais pensé, je le reconnais, que ces conseils consultatifs auraient une autorité beaucoup plus grande si leurs membres respectifs, patrons et. ouvriers, étaient élus par les syndicats, par les groupements déjà constitués et
délibérant des intérêts de la profession, plutôt que d'être nommés au suffrage universel des patrons et des ouvriers.
Une opposition très vive a été faite sur cette question. Le Sénat a voté le projet de loi actuellement devant la Chambre, qui r.econnaît les conseils consultatifs du travail, mais les fait élire par le suffrage universel des patrons et des ouvriers. Je n'ai pas changé d'avis, mais j'avoue que je considérerais comme un bienfait que, même au suffrage universel, les conseils consultatifs pussent enfin fonctionner, parce que ce serait dans chaque corporation professionnelle la première représentation corporative composée par fractions égales de représentants des deux parties intéressées. Et j'appelle, quant à moi, de tous mes vœux, le jour où nous verrons régulièrement, en dehors des cas de crises, en pleine paix économique, patrons et ouvriers obligés de se réunir pour causer ensemble de ce qui les intéresse.
Quel que soit l'avenir réservé à ce premier moyen auquel, pour ma part, je ne renonce en aucune manière, il en est un second que j'estime non moins important et qui consiste à organiser la classe ouvrière dans l'usine même. Je veux parler du projet de loi qu'avec Waldeck-Rousseau j'ai déposé sous le nom de règlement amiable des conflits du travail, et qu'on a appelé, improprement du reste : « Projet de loi sur la
^x'ève obligatoire ». C'est si peu un projet sur la grève obligatoire, que son but certain — j'espère vous le démontrer rapidement — serait de rendre la grève à peu près impossible. Rendre la grève presque impossible, je ne m'en cache pas, c'est en effet l'idée qui me guide.
Je suis de ceux qui pensent que le droit de grève ne saurait être reconnu aux fonctionnaires, mais je Irouve assez bizarre le langage de ceux qui, estimant la grève détestable pour l'Etat, la trouvent très acceptable pour l'industrie privée. [Applaudissements.) Je crois que la grève ne peut pas même être envisagée en ce qui concerne les fonctionnaires. Il est absolument inadmissible qu'on permette, même pour la défense d'intérêts légitimes, à ceux qui, à un titre quelconque, ^ont au service du pays, d'interrompre un service public.
Mais il n'y a pas que l'interruption d'un service public qui trouble le pays. Quand pendant des mois la grève sévit à Marseille, le pays tout entier estlroublé; tout ce qu'elle fait perdre aux ouvriers et aux patrons constitue un mal, — moins considérable peut-être que l'interruption pendant le même temps du service des postes ou que la fermeture des écoles, — mais qui n'en est pas moins un mal national. Seulement, si, en général, les patrons, les employeurs, concèdent assez volontiers que la grève n'est ^^% wxi
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bien, quand on en arrive à la discussion des moyens, ils sont généralement moins accommodants. Cependant, je les prie de vouloir bien réfléchir à une chose : quel est à Theure actuelle le seul moyen à la portée des ouvriers pour faire prévaloir leurs droits? C'est la grève. Il n'y en a pas d'autre ; et si je m'en déclare adversaire, c'est parce que je suis contre la guerre, aussi bien entre les citoyens d'un même pays qu'entre les peuples.
On supprimera la guerre entre les peuples quand on pourra faire fonctionner l'arbitrage international d'une façon efficace; mais jusquelà il faudra bien considérer le recours à la force, si détestable &oit-il, comme le dernier moyen qui reste à un peuple menacé dans son indépendance pour faire^ respecter ses droits. La situation est la même dans l'industrie. Si vous ne consentez pas à procurer aux employés un moyen pacifique de faire triompher leurs revendications, vous n'avez pas le droit de leur contester l'exercice de la grève, c'est-à-dire le recours à la guerre. Par conséquent, si vous admettez avec moi que la grève est déplorable, aussi fatale aux ouvriers qu'aux patrons, soyez aussi d'accord avec moi pour reconnaître qu'il ne pourra être question, je ne dis pas de supprimer, mais seulement de restreindre l'exercice du droit de grève, que le jour où les employés et les ouvriers tiendront de la loi le moyen sûr
de faire valoir les desiderata qu'ils ont à présenter. [Vifs applaudissements.).
Qu'est-ce que le projet sur le règlement amiable des conflits du travail? C'est dans chaque usine — le projet ne prévoit cette organisation que dans des usines comptant au moins SO ouvriers — l'organisation du personnel, qui nommera, avec toutes les garanties de liberté et de secret qui doivent, surtout en pareilles circonstances, accompagner toute manifestation électorale, des délégués dont la seule mission sera, d'entrer en relations périodiques avec l'employeur ou son représentant. Du seul fait que dans chaque usine vous aurez ainsi constitué les ouvriers en un .corps organisé, ayant ses délégués chargés de présenter, de défendre leurs réclam.ations légitimes ou non, résultera fatalement cette conséquence, que la grève, c'est-àdire la cessation brutale du travail parce qu'une revendication n'a pas été examinée, disparaît. Et pourquoi? Mais parce que le jour où les réclamations ouvrières seront, d'une manière périodique et habituelle, présentées aux employeurs, qu'elles soient relatives aux salaires, à la discipline, aux conditions de travail, elles ne seront plus, comme à, l'heure actuelle, l'origine des grèves, origine, vous le savez bien, qu'on ne connaît parfois qu'après la grève déclarée.
Dans la plupart des cas de cessation de travail , les revendications ne précèdent 'pas la grève.
làS TRAVAIL ET TRAVAILLEURS
Il y a des plaintes sans doute sous le calme apparent; à la sortie les réclamations circulent, mais aucune n'a été formulée, et un beau matin les ouvriers ne se présentent pas à l'usine .
C*est le lendemain ou plusieurs jours après que les revendications sont formulées et présentées. Quand je demande qu'un pareil état de choses cesse et que les revendications, quelles qu'elles soient, soient d'abord exposées pour pouvoir être discutées, je me heurte à deux arguments. Du côté des ouvriers, on me dit : « Vous désarmez la classe ouvrière. A l'heure actuelle, ce qui fait sa force, c'est la brutalité, l'imprévu, la violence de la grève; vous voulez nous amener au parlementarisme, nous obliger h discuter d'abord; mais les palrons auront le temps de prendre leurs précautions et nous aurons perdu la moitié, les trois quarts des avantages que nous donne la soudaineté de la grève. » Je réponds aux ouvriers : « Oui, j'enlève à la grève sa brutalilé et sa violence, parce que je suis convaincu que s'il y a brutalité et violence, c'est qu'on n'a pas encore trouvé le mode régulier et ordonné qui précisément permettra à la classe ouvrière de présenter et de faire aboutir pacifiquement ses revendications. » {Vifs applaudissements.)
Mais <;e n'est pas seulement les ouvriers qui me font des objections. De l'autre côté, les patrons me disent : « Mais à quoi pensez-vous,
^ocat que vous êtes, vous n'avez jamais dirigé le entreprise industrielle ou commerciale ; >t-ce que charbonnier n'est pas maître chez ji? Comment, vous allez permettre à des ouvriers de venir discuter avec moi, qui les paie de mon argent! C'est la perte de ma maison.
Vous allez leur permettre de venir discuter avec moi sur la meilleure manière de la diriger! Vous allez, chez moi, en face de mon autorité, en installer une autre, m'imposer en permanence un petit Parlement? » C'est vrai, je veux substituer dans l'usine comme dans l'Etat, dans le régime économique comme dans le régime politique, la monarchie constitutionnelle à l'absolutisme du patron. Pourquoi? Parce que, tant qu'on ne l'aura pas fait, l'absolutisme patronal sera, comme l'autre, tempéré non pas par l'assassinat, mais par la violence, par les à-coups de grèves apportant une perturbation brutale dans l'industrie et lui faisant subir les plus graves préjudices. Oui, il est indispensable que le patron discute avec ses employés. Est-ce qu'il existe une maison, à l'heure actuelle, où un patron puisse conserver l'illusion qu'il fera ce qu'il voudra, qu'il refusera à ses ouvriers de mettre en discussion les questions de travail, de salaires. Si, hélas! cette illusion persiste encore chez quelques-uns, elle ne durera pas longtemps; car s'ils n'ont pas encore été instruits par l'exemple offert à leurs yeux, le jour vien-
dra où, eux aussi, ils se trouveront en face de l'atelierdéserté, de la grève; et ce jour-là il fau- , dra bien qu'ils discutent'.
Cette discussion, dans quelles conditions y viendront-ils ? Ils y viendront sans règles , sans lois, au hasard des circonstances, après une période d'allente et de tâtonnement qui aura fait perdre des salaires à leurs ouvriers et des bénéfices à leur maison. Eh bien, c'est de cet état chaotique que je veux de toutes mes forces contribuer à faire sortir l'industrie française; il faut qu'elle en sorte; elle ne peut pas y demeurer.
Et puis, croyez-vous que vous entraverez, que vous arrêterez le mouvement d'organisation ouvrière? C'est être aveugle que de le croire. Vous ne l'empêcherez pas. Toute la question est de savoir si ce mouvement s'accomplira dans la paix, par la loi, ou si vous le laisserez se faire contre vous, au milieu des pires convulsions. Aussi bien, j'ai entendu des critiques adressées aux détails de ce projet. Des épigrammes, des sarcasmes ont été dirigés contre l'idée de faire voter des ouvriers sur la question de savoir si l'on cessera ou non le travail. Il y a une question que je pose depuis sept ans et à laquelle j'attends toujours une réponse : « Oui ou non^ la situation actuelle estelle tolérable? Oui ou non, croyez- vous qu'on puisse sans péril maintenir l'état présent, je ne
Jis pas d'organisation, mais de désorganisation? Si vous êtes convaincu du contraire, et vous l'êtes tous, car il n'y a pas de grève qui ne soit l'occasion légitime des réclamations les plus vives du monde patronal, repoussez le projet, mais apportez-nous quelque chose, faitesnous des propositions, dites-nous vos idées. » •S'il n'y en a pas d'autre que celle de l'organisation légale et régulière de la classe ouvrière dans l'usine même, que celle de la discussion loyale, paisible, pacifique entre patrons et délégués de ces ouvriers réunis préalablement, si en dehors de cela vous ne trouvez rien qui puisse vous tirer de l'état chaotique où vous vous débattez, alors j'^i bien le droit de conclure : Critiquez mon projet, .améliorez-le, mais ne dites pas : « Nous n^en voulons pas. » Ce n'est pas une solution, et il en faut une à l'industrie française. [Vifs applaudissements,)
J'ai très rapidement esquisse devant vous les idées essentielles qui me paraissentJevoir présider à l'organisation de la classe ouvrière, aussi nécessaire pour elle que pour l'Industrie et le Commerce. Je voudrais ajouter un mot. Ce n'est pas la première fois que je le remarque et, plus je vais, plus j'en suis profondément convaincu : toute politique sociale, celle dont je viens d'indiquer les très grandes lignes comme toute autre, réclame pour être appliquée une condition première : un pays ne peut pas faire de ré-
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formes sociales s'il n'est pas d'abord prospère et riche. Pour exiger de l'Industrie et du Commerce la part légitime que les employeurs doivent sur leurs bénéfices à leurs employés, il faut d'abord que FEtat fasse tout ce qui dépend de lui pour maintenir et accroître ces bénéfices. On peut ,bien demander à une industrie prospère d'associer à ses bénéfices ses collaborateurs par des réformes de plus en plus profondes. On ne peut le demander à une industrie qui périclite.
Donc, la première condition de toute politique sociale, c'est qu'elle soit accompagnée d'une politique économique qui développe de la façon la plus complète tous les moyens de production du pays. Je suis quant à moi si pénétré de cette idée qu'au ministère du Commerce, au moment même où j'ébauchais le projet dont je viens de vous parler, je réunissais le Conseil supérieur du Commerce et de l'Industrie et je lui demandais d'élaborer un programme de travaux publics qui a reçu ultérieurement la signature de M. Baudin et que nous avons présenté au Parlement.
Quel est le but de ce projet qu'il ne laut pas seulement maintenir, mais reprendre et compléter? c'est de développer tous les moyens de Iransport actuellement existants dans notre pays.
On se plaint, — je le sais mieux que personne, ayant eu comme ministre et, comme président d'une Commission parlementaire à collaborer à
deux lois sur la marine marchande, — on s'est plaint avec raison de la décadence — le mot nest pas trop fort — de notre marine marchande. Mais cette décadence n'est pas seulement due à Télat particulier et propre de notre marine marchande ; elle est un résultat corrélatif de la prospérité de la marine marchande des pays voisins.
Pourquoi le port de Hambourg off re-t-il à ceux qui le visitent un speclable admirable, et pour nous un peu angoissant, de prospérité, de vitalité exiraordinaires?
C'est que là se trouvent réunies et groupées toutes les conditions nécessaires pour donner à un grand port la vie et la richesse. Ce n'est pas seulement l'autonomie du port, je veux dire le droit réclamé avec tant de raisons par nos grands ports et qui doit permettre aux quatre cinquièmes de ces ports bien choisis de se développer eux-mêmes, par leurs propres ressources; c'est aussi qu'en même temps que celte autonomie, au sortir du port franc de Hambourg, on voit tout ce qui représente la vie de la marine marchande: le fret lourd arrive à Hambourg par tout un réseau admirable de voies navigables. Cet exemple nous enseigne qu'il faut, si nous voulons obtenir les mêmes résultats, employer les mêmes moyens.
Nous avons en France une situation merveilleuse : des ports vers lesquels il faut diriger les
voies navigables pour leur donner immédiatement les moyens non seulement de maintenir leur situation, mais de grandir dans des proportions vertigineuses. Le jour où vous aurez fait les routes navigables qui vous permettront de mettre à profit votre situation privilégiée, ce jour-là, vous aurez donné au commerce et à l'industrie de ce pays un rang incomparable. Il est temps de le faire. A côté de nous on déploie une activité extraordinaire, on perce leSimplon, on ouvre des voies nouvelles. Gênes multiplie ses transactions et sa concurrence contre Marseille grandit à chaque heure. Il est temps de lutter.
Si je parle ainsi, c'est que, profondément attaché à cette politique de réformes sociales dont je vous ai entretenu, je suis convaincu qu'elle est une nécessité, mais qu'elle ne se fera pas si la prospérité de ce pays ne suit pas la même marche, si la politique économique et la politique sociale ne marchent pas du même pas. [Applaudissements,)
Voilà les quelques idées que je voulais ce soir vous indiquer ; et s'il m'était permis de résumer toute cette politique sociale, je le ferais en trois mots : Paix, Travail, Union. {Salves répétées d'applaudissements . "^