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LA CRISE DE L'APPRENTISSAGE

Conservatoire des Arts et Métiers ^ 4 Juin 19Ô7.

L'Association française pour te développement de renseignement technique, commercial et industriel avait organisé, le 4 juin 1907, au Conservatoire national des Arts et Métiers, une conférence surTapprentissage, qui fut faite par M. Dubief,. ancien ministre du Commerce, et présidée par M. Millerand. . M. Modeste Leroy, député, président dé TAssociation, en présentant les deux anciens ministres du Commerce, « se félicita de voir la cause de Téducation professionnelle soutenue par des orateurs si autorisés dont Tun est, à celte heure, l'objet, dans le pays, de tant de regards ou de tant d'espérances ».

Après M. Dubief, qui exposa dans ses détails la question si importante de Tapprentissiage, M. Millerand, se plaçant sur le terrain de la défense des intérêts nationaux, fit ressortir, par Texemple de ce qu'avaient fait nos plus proches rivaux, l'impérieuse nécessité pour nous de créer un enseignement professionnel obligatoire pratique.

Mesdames, Messieurs,

Le premier, et le plus agréable de mes devoirs présidentiels, est de me faire votre interprète auprès de mon excellent collègue et ami Dubief,

pouT lui exprimer le plaisir que nous a causé la conférence, à la fois si variée, si substantielle, si pleine de faits et d'idées, qu'il vient de consacrer à cette grosse question de l'apprentissage . Et il me permettra d'unir danâ nos remerciements mon excellent ami Modeste Leroy et la Société qu'il préside avec tant de distinction, pour la manifestation — car c'en est une — dont ils ont pris l'initiative ce soir.

Il y a, en effet, à l'heure où je parle, peu de problèmes à la fois plus urgents et plus graves pour notre pays que celui de l'apprentissage, qui préoccupe depuis si longtemps les commerçants, les industriels et les hommes politiques.

Les causes de cette crise qui sévit sur notre pays, Dubief les a tout à l'heure indiquées en quelques traits précis. Elles ne sont pas — et en le disant je ne cède pas au désir de défendre une oeuvre personnelle — dans telle ou telle 'mesure législative. Elles sont autrement générales et profondes. Elles sont dans le développement du machinisme, dans l'extrême division du travail qui en est la conséqu.ence, {Applaudissements,)

Avec cette division du travail, que Dubief, par un exemple saisissant, a mise en si vive lumière, on arrive à faire d'un ouvrier, même dans les métiers en apparence les plus simples, une machine qui ne sait que répéter la même partie d'une même œuvre, incapable de s'élever au-

dessus de l'œuvre dont il n'est qu'un des éléments, pour la jug«r, la dominer et s'y intéresser.

Ce problème de l'apprentissage, s'il offre un intérêt aigu, présente aussi un danger redoutable.

Pour la production d'abord, parce qu'il est trop clair que si l'on ne forme plus d'ouvriers^ surtout dans un pays comme le nôtre dont la prospérité et l'influence commerciale sont dues au fini de ses produits, c'est dans un délai plus ou moins éloigné, mais c'est à coup sûr la déca» dence de notre industrie et du pays lui-même. [Applaudissements,)

C'est un danger, non seulement pour la production, mais pour le producteur lui-môme qui, comme je l'indiquais à l'instant, devient le serf de la machine, rivé à l'outil qu'il manœuvre sans se rendre compte du rôle qu'il joue dans l'ensemble même de la production particulière à laquelle il travaille, vraie machine humaine incapable de comprendre ce qu'elle fait. L'être humain se trouve ainsi atteint et diminué non seulement dans sa capacité mais dans sa dignité, lésé non seulement comme ouvrier, mais comme homme et comme citoyen. [Applaudissements,)

Signaler ces conséquences, n'est-ce pas dire du même coup que le danger le plus redoutable de cette décadence de l'apprentissage, c'est le pays qui doit le subir, le pays menacé ainsi dans ses forces vives, dans sa prospérité matérielle qui

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ne peut manquer de décliner s'il ne forme pas à bref délai des ouvriers dignes de ce nom, et dans sa puissance morale, si ses enfants, ses ouvriers, ses citoyens sont ainsi réduits peu à peu au rang de machines humaines au lieu d'être ce qu'ils doivent devenir de plus en plus, des hommes dont la capacité intellectuelle et morale marche de pair avec la capacité professionnelle ? [Applaudissements,)

Contre ce triple danger pour le pays, pour le producteur, pour la production elle-même, quel est le remède?

Il n'y en a qu'un : c'est l'enseignement professionnel.

Sans doute, il n'est pas possible, — et Dubief, dont le nom restera attaché au projet de loi qui est la charte de l'enseignement technique, vous l'a très nettement indiqué, — personne n'a eu la pensée que les 600.000 enfants qui sont formés et qui doivent être formés pour devenir des ouvriers dignes de ce nom soient envoyés dans des écoles professionnelles. ,C'est impossible, non seulement parce que, de longtemps, nous n'aurons d'établissements capables de recevoir cette clientèle, mais pour cette raison qu'il faudrait opérer des transformations trop profondes et trop lointaines pour que ces 600.000 enfants de treize à dix-huit ans soient distraits de l'atelier et confiés à l'école.

Ce qu'on peut et ce qu'on doit faire aujourd'hui,

c'est ce qu'ont réalisé certains de nos rivaux : c'est instituer les cours complémentaires dont on vous parlait tout à l'heure; c'est faire appel, je ne dis pas seulement à la bonne volonté, mais à l'intérêt des commerçants et des industriels eux-mêmes pour leur faire comprendre que le système du demi-temps, qui distrait de l'atelier pendant quelques heures les jeunes ouvriers et les envoie aux cours professionnels, n'est du temps perdu ni pour le patron, ni pour l'apprenti. [Applaiidissements.)

Et pour établir ce système nouveau dé cours complémentaires, — une fois de plus, je vais m'attirer, ainsi que Dubief et nos amis, des critiques en prononçant un mot détesté, — il faudra bien en venir à l'obligation. Que ce soit l'obligation générale, qui, à mon avis, s'adapte le mieux à nos habitudes et à nos mœurs, que ce soit l'obligation décrétée par les municipalités, là où elles la jugent utile, en tout cas, il faut, — et vite, car le mal est urgent, — instituer ce système de cours complémentaires et de demitemps, qui rétablisse, ou plutôt qui crée l'apprentissage sous la seule forme où, à l'heure actuelle, il puisse être créé.

Aujourd'hui que les distances sont, pour ainsi dire, supprimées, il nous faut ^regarder autour de nous pour voir ce que font nos rivaux et tâcher de profiter de leurs leçons. Ouvrons les yeux. Que voyons-nous? J'emprunte à un article

publié par un homme dont le nom est bien connu dan^ le monde de l'enseignement technique, M. Labbé, Téminent directeur de l'École d'Armentières, cetexempile, qui pourrait, hélas! être multiplié, de ce qui se fait à Breslau, ville aHemantie de 300.000 habitants. Voici ce que J'on y trouve comme établissements d'enseignement professionnel : un enseignement complémentaire, professionnel, donné sous forme de cours du jour, du soir ou du dimanche, obligatoire pour tous les jeunes getis de toutes professions^ ayant quatorze à dix-sept ans; une école d'ouvriers analogue à nos écoles pratiques de commerce et d'industrie; une école pour les patrons, où ceux-ci vont compléter une instruction professionnelle qui n'est jamais parfaite; une école ménagère et pratique de commerce et d'industrie pour les jeunes filles, et, pour les femmes, une école ménagère !

J'ai Vu, comme ceux d'entre vous qui ont été en Allemagne, une de ces écoles ménagères dont quelques-unes commencent à être répandues, non seulement à Paris, mais dans les départements. Je veux vous en dire un mot, car si l'éducation professionnelle est nécessaire pour l'homme, elle ne l'est pas moins pour la fenime. La preniière de toutes les éducations professionnelles, pour la femme, c'est celle qui consisie à eïi faire une ménagère, qui sache par l'attrait donné au ' foyer, par la science du

ménage, garder el Tetenir auprès d'elle le pèn et les enîsLiits, {Applaudissement s.)

Cette éducation^ménagère n'est pas un rêvé c'est la chose la plus, pratique, et dont on a dit, avec raison, qu'elle est absolument indispensable; ce serait perdre son temps que d'essayer, comme on l'a fait avec tant de raison^ de créer partout des habitations hygiéniques à bon marché, si la femme, si la mère, si l'épouse qui vont y habiter n'on* pas d'abord appris à entretenir en bon état ces habitations qui leur sont remises propres et hygiéniques.

Je me suis arrêté sur ce mot d'école ménagère qui me semblait mériter une parenthèse; je reprends mon énumération.

Je vous ai lu la liste des établissemenis municipaux; il faut y ajouter les établissements de l'État : (( une école royale de constructions, une école royale supérieure de construction de machines, une école professionnelle de dessin, une école royale des arts professionnels, des écoles supérieures techniques ».

Tout cela, je le répète, dans une ville de 300.000 habitants.

Un tel exemple ne doit pas nous décourager.

On ne sait pas assez les progrès qu'on a faits chez nous dans l'enseignement professionnel depuis quelque quinze ans; et je suis heureux de le dire non seulement devant le directeur

luel de renseignement technique, M. Gabelle, lais devant son prédécesseur, M. Bouquet, notre ancien collaborateur h Dubief et à moi ^t à qui je me félicite de pouvoir rendre ici devant vous un hommage mérité. {Applaudissements.)

Tout ceux qui ont pu à l'Exposition de 1900 visiter la classe de notre enseignement technique en ont emporté l'impression qu'il y avait là une grande et belle œuvre dont nous avions le droit d'être fiers. Je dirais presque que nous avons été les derniers à comprendre là grandeur de notre œuvre.

Les Allemands, eux, l'ont vue et comprise, à tel point qu'ils l'ont imitée; ils ont emprunté à notre enseignement technique un certain nombre d'institutions et d'éléments qui sont tout à fait louables, comme par exemple ce conseil de perfectionnement qui existe dans la plupart de nos établissements d'enseignement professionnel et qui rend les plus grands services au point de vue du développement de l'établissement, et particulièrement au point de vue du caractère pratique qu'il doit avoir et conserver.

Si vous me permettez, je ferai une courte observation au sujet d'une question à laquelle Dubief a fait allusion tout à l'heure, — et mon ami Massé qui est ici me le pardonnera ; — il s'agit d'une petite querelle de famille entre

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rUniversité et le ministère du Commerce.

Je suis en effet de o^ux qui pensent qu'un jour viendra où l'enseignement technique sera réuni dans une même maison, qui groupera tout ce qui en France est relatif à l'enseignement.

Mais je suis trop l'ami de l'enseignement, technique, et trop convaincu de son utilité, je craindrais trop de porter atteinte à ce qui est son originalité, sa caractéristique, pour faire à l'Université un dangereux cadeau, en Tenlevant au ministère du Commerce pour le transférer au ministère de l'Instruction publique; non pas que je mette en doute un seul instant la science et le dévouement des hommes éminents qui sont à la tête de l'Université; mais ils savent mieux que moi quelles difficultés ils ont eues, chez eux, pour surmonter la routine-qui, depuis ' trop d'années, pèse sur notre enseignemeni classique. Nous travaillons pour eux, et pour l'Université tout entière, en formant, à côlé d'elle, et pour elle, un enseignement animé d'un esprit plus utilitaire, plus pratique, non moins ami des idées générales, mais qui se propose avant tout d'adapter dans chaque région, dans chaque ville, l'enseignement aux besoins auxquels on doit faire face. Nous préparons pour l'Université une œuvre qu'elle est, malgré toute sa bonne volonté, incapable en ce moment d'accomplir. Nous la lui conservons pour ia

lui donner le jour où l'enseignement technique sera, comme nous l'espérons, assez fort pour ne pas craindre d'être jamais étouffé; il fera alors son entrée dans ^Université, sans risquer d'y perdre ce qui est, je le répète, son caractère et son originalité, mais en apportant à l'enseignement parallèle, je ne dis pas rival, les qualités qui aujourd'hui font la force et l'originalité de notre enseignement technique. {Vifs applaudissements,)

Ceci dit, — et je m'excuse d'y avoir insisté, — je reviens à mon sujet pour conclure : il faut qu'à bref délai nous votions d'abord au Parlement cette charte de l'enseignement technique, et que cette loi, nous l'appliquions vite et bien, parce que nos rivaux n'attendent pas ; ils font, comme on vous Fa indiqué tout à l'heure, dans cet ordre d'idées des pas de géants. On a dit, un jour, que c'est le maître d'école allemand qui a remporté la victoire à Sadowa. Eh bien, sur d'autres champs de bataille qui pour n'être pas sanglants n'en jouent pas un rôle moins important dans la destinée des peuples^ il ne faut pas qu'on puisse prétendre plus tard que l'école professionnelle allemande a joué à notre détriment le même rôle que Tinstituteur allemand. [Applaudissements.)

N'attendons pas comme nous l'avons fait après 1870 pour créer en France l'enseignement primaire, obligatoire et gratuit. Il nous

faut, sans attendre des désastres économiques, que je ne veux pas prévoir et qui ne sont pas h redouter, créer tout de suite Fenseignemeot professionnel obligatoire sous la forme pratique et réalisable où il peut, où il doit être créé. Laissez-moi le dire : ce n'est pas seulement une œuvre d'intérêt pratique que nous accomplissons en instituant cet enseignement technique et professionnel; ce n'est pas seulement dans rintérêt de la prospérité du pays que nous travaillerons en prenant ces enfants de treize à quatorze ans et en les menant à Técole professionnelle ; nous ferons du mèipe coup une œuvre morale dont la portée rie sera pas moins haute.

Qui de nous ne se rend tous les jours compte qu'il n'est pas suffisant de donner à l'enfant de sept à douze ans une éducation primaire et de le lâcher, après qu'il aura obtenu son certificat d'études, sur le pavé des grandes villes en proie à toutes les tentations, à toutes les excitations? [Applaudissements.)

L'œuvre d'éducation autant que d'instruction doit continuer. Il est indispensable qu'elle ne le quitte à aucun moment, qu'elle soit vraiment régénératrice en formant l'artisan, en préparant l'homme et le citoyen. {Applaudissements.)

C'est là une œuvre nationale au premier chef; c'est là une œuvre d'utilité publique dont aucun

bon citoyen, aucun homme soucieux de Tavenir de noire pays ne peut se désintéresser.

Merci à Dubief, merci à Modeste Leroy, de vous avoir permis ce soir d'en affirmer Futilité. {Salve d'applaudissements.)

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