Lamartine. Le Tailleur de pierres de Saint-Point
2. Le monde n'a pas toujours existé, c'est de foi; mais aurait-il pu être éternel? Albert le Grand, saint Bonaventure et la plupart des modernes regardent l'existence éternelle comme impossible dans des êtres créés; saint Thomas et la plupart des scolastiques ont cru que le problème est insoluble et que la raison ne nous fournit aucune preuve péremptoire ni pour ni contre la possibilité d'un monde éternel. Cf. le cardinal Zigliara, Cosmolof/ie, ^ 10. Ceux qui croient possible un monde éternel, ne le croient que parce qu'ils admettent comme possible la création ab seterno.
paris. Ce n'est pas moi qui suis le Créateur du monde.
Serait-ce vous, Messieurs les savants? Est-ce vous qui balancez la terre dans le vide, sans autre fondement que votre parole souveraine ? Est-ce vous qui fermez les tempêtes avec des portes d'airain, et qui déchaînez à votre guise les ouragans? Est-ce vous qui donnez aux flots des mers les nuées pour écharpe, et qui enveloppez de langes l'abîme, comme un enfant dans son berceau? Est-ce vous qui prenez notre globe par les deux pôles et le secouez de temps à autre en d'effroyables tremblements * ? 0 princes de ce monde, vous dirai-je avec La Bruyère, vous avez des armées, des arsenaux ; . . . des milliers d'hommes obéissent à un soufile de vos lèvres; nous autres, nous creusons le sol péniblement, et nous avons besoin d'eau pour féconder nos sueurs... 0 princes, potentats, majestés, faites une goutte d'eau !
Faites une goutte d'eau, Messieurs, un grain de blé, un grain de sable, et je vous rends les honneurs divins.
Non, ce n'est pas vous qui avez créé la terre.
Un jour, Michel-Ange, n'ayant pas rencontré un peintre qu'il était allé voir, crayonna, pour déclarer sa visite, une tête sur le mur de l'atelier. Quand le peintre aperçut ces lignes tracées de main d'ouvrier : « Michel-Ange est venu, » dit-il. Il y a en effet des
1. Job. XXXVIII. 1-13. — Ubi eras quando poncbam fundamenta ten'se?... Quis posuit mensuras ejus?... Super quo bases illius solidatôe sunt?... Quis conciusit ostiis mare, quando erumpebat quasi de vulva procedens : cuui ponerem nubem vestimentum ejus, et caligine illud quasi pannis infantise obvolverem ?
Nous relisons ces pages au lendemain des inénarrables désastres qui ont fait de la Calabre et de la Sicile une terre d'épouvante. Janvier 1909.
œuvres qui portent avec elles leur signature. Celte page est de Corneille, et celle-ci de Bossuet. L'aile de l'aigle a une envergure qui lui est propre, et les pas du lion sont faciles à reconnaître dans les sables du désert.
Est-ce que la terre ne porte point la signature de Dieu, la trace de ses pas ? Regardez 1
Voici b mer, la grande mer aux bras immenses. Eoc mare magnum et spatiosum manibus ^ . Levez les yeux. A locéan terrestre où flottent les noirs vaisseaux, répond locéan des cieux où voguent, navires de flamme, les étoiles. Cette double immensité, n'est-ce pas un reflet de Timmensité de Dieu, de Tinfini de Dieu?
Voici les hautes montagnes, immobiles, majestueuses, formidables et douces, avec les tranquilles paysages qui reposent à leurs pieds ou dans leurs replis. N'est-ce pas là romme un linéament de rélernité de Dieu?
Dans ce mouvement vertigineux qui emporte les sources et les fleuves, dans la germimition qui frémit aux entrailles du sol, dans la sève qui circule sous Técorce des arbres, dans le feu qui crève les volcans, dans cette vie, en un mot, débordante et intariissable, n'entrevoyez-vous pas quelque chose de Tinépui-able fécondité de Dieu?
La main puissante qui a déroulé les mers est aussi la main gracieuse et magnifique qui dépose à l'aurore, dans le calice des fleurs, la goutte de rosée.
C'est la même main qui a sculpté les cimes, ciselé les soleils et découpé dans l'azur, dans la topaze ou l'émeraude, laile du papillon.