‹ Travailler a son ameChapitre 26 sur 168 · Is. Lxvi · texte numérisé non relu

Is. Lxvi

qu'elle soit vraie; il faut que le fils procède par voie de génération, il faut qu'il soit substantiellement ce qu'est son père. N'êtes-vous pas la chair de vos parents, leur sang, leur âme, pour ainsi dire, et leur cœur, et d'une certaine manière leur visage? Refuserez- vous à Dieu, de qui relève toule paternité, cet honneur auguste qui dans la création fait l'homme si grand? Est-ce que vous aurez la sacrilège audace de prononcer qu'en Dieu l'activité sans bornes aboutit à l'infécondité du désert? Non, mes amis, en Dieu tout est actif; en Dieu tout est fécond.

Toutefois, je suis de votre avis : ces considérations sont pâles et froides. Je voudrais vous conduire à des rivages plus lumineux et plus chauds. Nous y sommes peut-être avec Bossuet. Nous sommes aux plages ensoleillées de votre âme. S'il vous faut encore quelques efforts de métaphysique, je ne m'.effraie point. L'attention éveillée avec laquelle vous avez gravi, en d'autres circonstances, certains raisonnements, pour ainsi parler, abrupts, m'est une garantie de la vigueur de vos intelligences.

Oui, l'âme de l'homme, c'est-à-dire ce que nous connaissons de plus grand, de plus semblable à Dieu, nous offre véritablement une image de la vie divine. Cette vérité, Bossuet l'énonce en ces termes : « L'âme est une trinité créée que la Trinité incréée opère à son imagée » Saint Augustin avait dit avant Bossuet : « Nous sommes faits à Timage de Dieu, parce que nous sommes, parce que nous connaissons notre être,

1. Élévations sur les rnystères. Deuxième semaine. Sixième Élévation.

parce que nous aimons et cette connaissanre et cet être^.. L'âme, l'intelligence, l'amour, ce n'est certes pas là, continue le grand Docteur, la Trinité qui est Dieu, mais une trinité image de Dieu^... Ces trois choses sont bien une seule vie, et non pas trois vies différentes. Ce ne sont pas trois âmes, mais une seule âme, une seule essence^. »

Recueillez-vous. Rentrez en vous-mêmes, dans ce fond mystérieux que saint Augustin appelle « les entrailles de l'âme », viscera qnœdam aniyricC, et qui sont les vraies sources de votre vie intellectuelle.

Que fait votre esprit? Il se meut dans le monde des idées, comme Taigle dans l'espace inondé de lumière. Il pense. La pensée est son premier acte.

Mais cet acte de l'esprit n'est pas l'esprit lui-même ; car la pensée est fugitive, si fugitive qu'elle s'échappe parfois dans un lointain d'où elle ne revient pas; l'esprit, au contraire, demeure dans son indivisible substance. Non, votre pensée n'est pas votre esprit. La pensée et l'esprit sont deux. Et pourtant, je suis un. D'autre part, encore bien qu'elle soit distincte de mon esprit, ma pensée n'en est pas séparée. Je suis un et deux, unité et pluralité.

Quand nous avons pensé, un second acte se produit en nous. Prenons l'âme de l'artiste : l'image sera

1. De Civit. Dei, ii, 26. — Hoaio factiis est ad imaginem Dei, secundum quod sumus, et nos esse novimiis, et nostnam esse ac nosse diligimus.

2. De Trinit., iiv, ii. — Hoc (mens, notitia et amor) si cernimus, cernimus trinitatem, nondum quidem Deum, sed jam imaginem Dei.

3. Idem, ibid., 8. — Heec ergo tria non sunt très vitae. sed una vita, nec très mentes, sed una mens, una essentia.

plus saisissante. Du fond de l'infini, de Fidéal, si vous aimez mieux, il a vu poindre, comme une clarté d aube, l'idée première de son œuvre. A mesure que l'astre monte à l'horizon de sa pensée créatrice, c'est Faurore, c'est le jour, le grand jour, c'est Télincelant midi. Oh! comme la lumière s'épand au fond de sa grande âme, et aussi la joie! Avec quel ravissement l'artiste regarde sa pensée radieuse! Comme il la contemple! Comme il l'admire dans sa candeur, pour ainsi parler, virginale ! Comme il l'aime dans sa beauté sans tache! — Il l'aime! — L'amour est le second acte de tout esprit qui pense. Mais cet amour n'est pas l'esprit lui-même. 11 est trop inconstant et trop mobile; lorsqu'il aura jeté ses premiers feux, peut-être ne tardera-t-il pas à s'éteindre pour toujours. Non, l'amour n'est pas l'esprit. L'amour est à la fois distinct de Tesprit et distinct de la pensée; néanmoins, il procède de lun et de l'autre, et il ne fait qu'un avec tous les deux. 11 procède de l'esprit dont il est Tacte, il procède de la pensée sans laquelle l'esprit ne verrait pas l'objet qu'il doit aimer, et il reste un avec la pensée et avec l'esprit dans l'indivisible substance de la vie spirituelle, et hi très iinum sunt. Ajoutons avec Bossuet cette remarque profonde : « Si j'étais (comme Dieu;, une nature incapable de tout accident survenu à sa substance et en qui il fallût que tout fût substantiel, ma puissance, mon intelligence et mon amour seraient quelque chose de substantiel et de subsistant ; et je serais trois personnes subsistant dans une seule nature : c'est-à-dire je serais Dieu. Mais, comme il n'en est pas ainsi, je suis seulement à l'image et à la ressemblance de Dieu. Je suis un crayon

imparfait de cette unique substance qui est tout ensemble Père, Fils et Saint-Esprit ^ »

Vous le voyez, mes amis, en nous élevant de la nature extérieure à la nature intime de l'homme, de la vie des corps à la vie de Tesprit, nous avons trouvé la môme loi d'activité féconde. Que nous reste-t-il à faire, sinon à soulever d'une main discrète, respectueuse et filiale, le voile qui nous dérobe le ciel des cieux, le saint des saints, la vie divine?

Dieu est esprit. Son premier acte, comme le vôtre, €st donc de penser. Au commencement, à l'heure qui a précédé toutes les heures, dans la belle lumièi^ de l'éternité, il y a eu en Dieu une pensée. Qu'était-ce que cette pensée de Dieu? Qui nous le dira? Gêneratioyiem ejus guis enarrahit-l A coup sûr, ce n'était pas une pensée comme la nôtre, vague, fuyante, plutôt morte que vive. C'était la pensée d'un être infini, une pensée égale à lui-même, une pensée infinie, immuable, inaltérable, et qui le représentait tout entier. C'était, pour emprunter à saint Paul, le docteur <les nations, sa langue infaillible, Vimage de. Dieu^ la splendeur de sa gloire et la figure de sa substance^. C'était ime pensée vivante, une pensée où la vie était poussée par la toute-puissance jusqu'au sentiment de soi, jusqu'à la personnalité. Le Père pouvait dire en lîonlemplant sa pensée : « 'Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd'hui. » Aujourd'hui, dans ce jour qui n'a ni passé ni futur, aujourd'hui, dans ce

\. Élévations sur les mystères. Loco cit.

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