Joan. XIV
LE MAL DE l'aME 91
qui correspondent dans le ciel à chacun de nos mérites, quel ravissement! Un seul péché mortel, tout est anéanti.
Figurez-vous un jeune homme de votre âge, hardi, ardent, qui a parcouru tout le globe. A force d'énergie indomptable, et d'endurance, et de persévérance dans les plus rudes travaux, il a réalisé une fortune opulente. Il revient au pays natal, au foyer, le cœur battant et l'esprit plein de rêves. Poussé par des vents propices, son navire domine fièrement la haute mer. Le voici près du port. Là, soudainement, un ouragan se déchaîne. C'est la grande bataille des vents et des vagues. Le vaisseau est englouti. Apeine le négociant a-t-il pu échapper au naufrage. Cruel désastre M...
Qu'est-ce que cela au prix du dépouillement de la grâce 1 D'un naufrage on sauve du moins quelques épaves, comme d'un incendie on sauve des débris; on ne sauve rien du péché mortel. Tout est perdu.
Oh! je sais bien que, par un prodige de miséricorde, tous ces mérites pourront revivre, lorsque je me serai reconcilié avec Dieu. Jusque-là ils sont perdus pour moi; et, si je meurs en cet état. Dieu ne m'en tiendra compte jamais. Pourquoi? C'est que je suis
1. Il y a dans saint Basile, sur cette image d'un naufrage, un beau développement; le voici : « Similem esse eum qui. mandatorum divinorum operatione, quaestu affluebat, locupletissimo cuidam negotiatori qui, amplissimas merces secum atferens, ac secundo vento periculosa maria emensus, in ipso littore, fracta navi, omnibus opibus repente privatur; si quidem hic quoque, ea quee innumeris laboribus et sudoribus queesiverat, unico dsemonis impetu perdit, peccato nimirum, non secus ac saevo quodam turbine pressus ac submersus. Huic sane qui virtutes omnes tanquam naufragio amiserit, vox ha;c convenit : Yeni in altitudinem maris, et tempestas demersit me. »
alors son ennemi, et que, de la part d'un ennemi, remarque judicieusement Bourdaloue', Dieu n'agrée rien. Tout est perdu. Vous pouvez distribuer aux pauvres vos richesses, vous mortifier comme les saints du Carmel ou de la Trappe, souffrir comme les martyrs, toutes ces actions héroïques ne sont d'aucun prix devant Dieu ni d'aucune valeur pour l'élernilé. Vous êtes morls : ce sont des œuvres mortes que vous faites. Ce n'est pas à dire toutefois qu'elles sont inutiles. Non, elles vous sont plutôt très utiles pour sortir de l'état du péché, très utiles pour vous disposer à retourner à Dieu, très utiles pour disposer Dieu à vous accorder la grâce de la conversion. Mais, au reste, il est toujours vrai que vous ne méritez rien en les pratiquant. Vous êtes morts, vous dis-je. Est-ce que les morts peuvent faire quelque chose de vivant?... Donc, ô mes pauvres morts, perdue l'amitié de Dieu ! Perdu par conséquent le droit à Fhéritage céleste, droit que vous ne possédiez que par la grâce, et la grâce seule conduit à la gloire ! Perdu le don de l'adoption spirituelle qui vous faisait enfants de Dieu et qui vous donnait un cœur fihal I Perdues dans le temps les richesses de la grâce ! Perdue la gloire dans l'éternité !...
Que fera Dieu de ce cadavre spirituel? Est-ce qu'il y a un cimetière pour les âmes mortes ? Hélas ! hélas! Rappelez-vous Teffroyable parole qui termine, en saint Luc, l'histoire du mauvais riche : « SepuUus est in inferno ^. Il fut enseveli en enfer. » Quelles
1. Retraite spirituelle. — Deuxième jour. — Du péché morteL Deuxième point.