‹ Travailler a son ameChapitre 67 sur 168 · Cf. les Actes; en particulier, xx · texte numérisé non relu

Cf. les Actes; en particulier, xx

Étudions-la. Pour la bien étudier, il faut la résoudre en ses éléments constitutifs ; c'est à savoir, avant tout, îa connaissance et l'aveu du péché.

Pour avouer son péché, il faut le connaître.

La plus désastreuse peut-être de nos erreurs contemporaines est celle-ci : la méconnaissance du mal moral. Oui, l'idée même du péché est en péril.

Nos ancêtres du temps de Bourdaloue et de Bossuet, assurément, n'étaient pas tous des saints. Je sais telle page et telle autre de ces deux grands hommes, effroyablement révélatrices ; elles donnent le frisson ; mais, du moins, en ce temps-là, se reconnaissait-on pécheur, et, aux heures graves, on en gémissait devant Dieu. Votre immortel fabuliste n'est pas le seul qui soit mort, portant sur sa chair nue des instruments de pénitence. Entre la foi de nos pères et leur conduite il y avait souvent, trop souvent, des contradictions en vérité bien tristes ; mais la foi était là, une foi solide, une foi complète, lumineuse. Aujourd'hui, l'intelligence surnaturelle du mal moral s'obscurcit dans les âmes et jusque dans la conscience publique.

Ne parlez pas plus à nos philosophes et à nos lettrés modernes du péché originel que du péché actuel.

Il n'y a pas de péché d'origine. Tout est bien chez l'homme. Pas une ride dans son âme, s'il a une âme, ni tache ni blessure. Le mal intrinsèque est une chimère. La douleur elle-même et la mort dont nous disons, nous croyants, qu'elles sont la conséquence terrible et le

châtiment du péché, la douleur et la mort, pour nos matérialistes, font partie intégrante, nécessaire, du patrimoine de tout homme venant en ce monde. Notre pauvre nature a beau protester par ses larmes, par ses cris, ses désespoirs et ses ruines; le genre humain a beau traverser les siècles, comme saint Jean a vu Notre- Seigneur, la couronne d'épines au front et la croix sur les épaules ; le mal lui-même, à l'heure présente, a beau faire irruption parmi nous sous toutes ses formes : incendies volontaires, assassinats prémédités, suicides, malversations, révolutions, cette négation radicale a prévalu dans l'enseignement supérieur de la philosophie contemporaine. Il n'y a pas de péché d'origine.

Quant au péché personnel, qu'est-ce que cela peut être pour le matérialiste, puisque, à ses yeux, « le jeu des facultés humaines se résout à de simples notions de mécanique et de chimie ». Il n'y a dans l'homme ni liberté, ni responsabilité, ni mérite, ni démérite» Faut-il vous redire cette parole monstrueuse : « Le vice et la vertu sont deux produits, comme le vitriol et le sucre ^ ! » Lepéché, pour le matérialiste, est donc un mot vide de sens.

Ce n'est qu'une faiblesse pour le romancier à la mode, une touchante et très pardonnable faiblesse» Déjà, de leur temps, Bourdaloue, BossuetetMassillon se plaignaient des couleurs attrayantes dont on parait le vice, surtout le vice impur. Oue diraient aujourd'hui ces illustres prêcheurs ? Ce ne sont pas seulement quelques écrivains, mais toute une école litté-

1. H. Taine. Histoire de la littérature anglaise. Introduction, Kl.

raire et dont je vois les livres, hélas! entre les mains de notre chère jeunesse, une école qui semble avoir pris à tâche de pervertir, d'oblitérer le sens moral dans les âmes. Ces malheureux ont du talent, je ne le nie pas; mais quel usage en font-ils, grand Dieuf A pleines mains ils jettent les riches floraisons de leur style sur ce que Louis Veuillot appelait brutalement des « putridités * ».

Ainsi, voilà où nous en sommes dans notre monde intellectuel : ou bien la négation radicale du péché, ou bien sa mitigation jusqu'à l'effacement. Dans l'un et l'autre cas le confessionnal n'a point de raison d'être. Le Conflteor est un acte insensé.

Hélas ! mes chers amis, ce mal de notre siècle, la méconnaissance du péché, n'est pas resté circonscrit dans les intelligences cultivées ; il est descendu dans les masses populaires. L'enseignement matérialiste, encouragé, soutenu, payé par FÉtat, souvent mêm& imposé, a pénétré jusque dans les petites écoles de nos villes et de nos villages, les écoles primaires.

Qu'arrive-t-il? — Voici un homme qui, durant dix ans, vingt ans, quarante ans peut-être, a violé la loi de Dieu, en secret et en public, tous les jours. Les commandements de l'Eglise, il en a ri. Cet homme a vécu loin des prêtres, loin des sacrements, bien loin du crucifix. Or, il va mourir. Un prêtre s'approche avec les suprêmes pardons de la miséricorde infinie,. et il exhorte le moribond à faire tout d'abord l'aveu de ses fautes. Que répond ce pécheur? — « Je n'ai fait de mal à personne. Je n'ai pas tué, je n'ai pas volé. »

1. Les Odeurs de Paris. Livre IV. Beaux-arts et belleslettres, IV.

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Pour ce baptisé, toute la morale se réduit au meurtre et au vol. Permises les mauvaises pensées, permis les mauvais désirs, les conversations obscènes, les lectures honteuses et le reste, et le reste. Cet homme a vécu comme un païen, sans foi, sans espérance, sans Dieu, non pas seulement d'une vie purement naturelle, mais, hélas! d'une vie trop souvent déshonorée, et il demande — parfois le sarcasme aux lèvres — quel crime il pourrait bien avoir commis. Et, dans quelques heures, il va paraître devant vous, ô juge terrible, ô Jésus-Christ! N'est-ce pas épouvantable? Pour en être arrivé là, à cette méconnaissance du mal moral, à cette insouciance que j'oserai appeler ani- , maie, il a fallu faire taire la voix qui pleure en nous 1 dès que le péché a blessé l'âme; il a fallu étouffer la | voix de la conscience ; il a fallu oublier les enseigne- j ments et les émotions de la première communion ; ou bien, dès l'enfance, entre les bras d'un père ou d'une mère indignes de ce nom, ou bien encore en de mauvaises écoles, il a fallu boire à pleine coupe le maudit breuvage d'un enseignement empoisonné.

Que dirai-je de vous, ô chers jeunes gens, âmes pieuses et fidèles, de vous qui consolez l'Église, si triste parmi tant de négations, de désertions, de trahisons? Que dirai-je de vous? Vous du moins, vous croyez à la fragilité humaine. Vous croyez au péché. Et comment ne pas y croire ? J'allais dire : comment ne pas le commettre? Quelle triste condition que la nôtre î Faibles déjà et inconsistants par nature, rendus plus faibles encore et môme lâches par le brisement de la chute originelle, enveloppés au dehors par d'innombrables ennemis, nous sommes trahis au

dedans par notre propre concupiscence. Pas un mouvement de notre àme, pas un battement de notre cœur, pas une goutte de notre sang, pas un regard de nos yeux ni un sourire de nos lèvres que la tentation ne puisse brûler de ses feux î Mais la tentation, qu'est-ce donc, sinon l'invitation au mal, l'impulsion au mal, l'odieux mirage du péché et sa fascination diabolique?

ïl n'y a pas d'âme, si grande soit-elle, qui n'en ait souffert, gémi, pleuré I Et plus Tàme est élevée, délicate, généreuse et sainte, plus elle souffre ! C'est Benoît, hanté jusque dans les cavernes sauvages des monts Sabins par des visions troublantes, et qui se roule dans un buisson d'épines. C'est Jérôme, obsédé dans l'austère solitude de Bethléem par les souvenirs de la Rome païenne, et qui se frappe la poitrine à coups de pierre. C'est Hilarion. tourmenté par Satan sur sa couche d'agonie, après quatre-vingts ans de pénitence. C'est Martin, le grand convertisseur des Gaules, celui qui ressuscite les morts, et que voudrait ébranler le prince des ténèbres transfii^uré en ange de lumière. C'est Paul lui-même, le docteur des nations, l'illuminé du Christ, le revenant du troisième ciel, c'est Paul, souffleté par Satan, Paul qui jette un cri de détresse : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ^ ? »

Cri terrible et profond ! C'est le cri de vos âmes, mes chers jeunes gens... Comment ne pas pécher, quand on a un vêtement de chair comme le vôtre, et que tant de passions vous tirent, comme autrefois Augustin,

1. Rom. VII, 24. — Infelix ego homo I Quis me liberabit de corpore raortis hujus?

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par cette robe brûlante? Comment n'être pas sali quand on a les pieds dans la boue? Vous en souffrez, mes chers amis, et vous vous en accusez. Dans la délicatesse de votre conscience et dans la loyauté de votre âme, souvent vous répétez la parole du roi pénitent : « Iniquitatem meo.m ego cognosco^ et peccatum meum contra me est semper\ Mon iniquité, je la connais, et mon péché est devant moi toujours. » Il faudrait plutôt, ce me semble, rassurer vos frayeurs» et dans le juge vous montrer le père qui bénit et qui pardonne. Benedic mïhi, pater^ quia peccavi. Cependant, laissez-moi insister, sinon pour l'heure présente, du moins pour demain.

Demain, vous serez au milieu du monde. Vous rencontrerez partout ces doctrines matérialistes que nous venons de flétrir. Vous les respirerez, pour ainsi dire, avec l'air. Les journaux, les revues, les cours publics, les conversations de vos amis eux-mêmes vous imprégneront continuellement, et tout d'abord à votre insu, de je ne sais quelles opinions amollies et sensuelles. Votre religion, si nette aujourd'hui, grâce à renseignement de vos maîtres, si précise, si fortement surnaturelle, deviendra peu à peu, si vous n'y prenez garde, une simple philosophie, distinguée, je l'accorde, mais une philosophie, et notre Évangile trois fois saint, un code d'honnêteté naturelle. Approfondissez donc cette grande question du péché originel. Instruisez-vous davantage, par de solides lectures, de l'état d'âme que nous fait la déchéance primitive, des dangers qu'elle multiplie sous chacun de nos pas^

i. Ps. L, 5.

du duel à mort entre la chair et Tesprit, entre la passion et le devoir, auquel elle nous contraint, des infinies précautions qu'elle rend nécessaires, de l'étroite yigilance, en un mol, et de l'incessante prière dont elle nous force à envelopper notre vie. Et alors vous pourrez dire avec le Psalmiste : « Iniquitatem mecwi ego cognosco. Mon iniquité, je la connais. »

Et puis, courageusement, scrutez votre âme, comme le prophète scrutait Jérusalem, la lampe à la main^. Scrutez votre âme, pauvres pécheurs, dans ses derniers replis et retranchements. Étudiez-en les inclinations, les perversités naissantes... Vous en surprendrez bientôt les tours et les détours; vous eu constaterez les plaies déjà saignantes. C'est là surtout connaître son iniquité; c'est là ne pas dissimuler son crime. Confltebor adversum meinjustitiam mearn'^.

Après ce minutieux et courageux examen, vous vous ouvrirez à un prêtre que vous choisirez entre mille, bon, sans doute, et aussi compatissant que vous voudrez, mais éclairé surtout et énergique. — Voici mon âme ouverte comme un livre. Lisez.

On rencontre trop souvent, non pas chez vous, jeunesse loyale, mais ailleurs, des âmes qui ne se font connaître qu à travers une sorte de brouillard. Impos-

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