‹ Travailler a son ameChapitre 83 sur 168 · Marc, viii · texte numérisé non relu

Marc, viii

3. Luc. i, 79. — His qui in tenebris et in umbra mortis sedent.

152 SATIABOR

A la ville, c'est la même chose. L'ouvrier dans sa boutique, remployé dans son bureau, le marchand à son comptoir, sont absorbés par les préoccupations matérielles. En de telles existences, il n'y a point de place pour Tétude, et ces pauvres gens, qui sont très riches peut-être par le cœur, vivent pour la plupart dans la misère de l'esprit... Est-ce vrai? Car enfin, Messieurs, ce n'est pas vous qui direz que le journal est une pâture suffisante pour une intelligence créée à l'image du Verbe de Dieu... Et quel état, si, ne sachant presque rien, ils ne croient à rien! Tous les jours davantage ils s'enfoncent en de froides ténèbres, sans ciel sur leurs têtes, dont ils pourraient au moins, comme faisaient les Hébreux, interroger les étoiles prophétiques, — sans ciel! par conséquent sans foi, par conséquent sans espérance, sans Christ et sans Dieu.

Ne dites pas. Messieurs, comme tant d'autres, que l'homme du peuple est suffisamment instruit, quand il sait, suivant son métier, tourner le bois, forger le fer ou creuser droit son sillon. Non. Dans son àme, comme dans toutes les âmes, il y a des forces latentes qui ne demandent qu'à éclater, des besoins inassouvis de lumière, des tendances qui veulent et qui doivent aboutir.

La preuve, c'est qu'aux heures tristes, quand souffle le vent du malheur, ce paysan, courbé sur son sillon^ fait comme ses blés battus de l'orage : il frémit, lève la tête et interroge l'horizon. Il entend des voix qui lui disent : <c D'où viens-tu? Où vas-tu? Pourquoi souffres-tu? Que deviendras-tu? » Et, s'il ne peut répondre à ces questions pleines d'angoisses, il retombe

SATIABOR 155

dans la nuit noire de son ignorance, révolté ou découragé; et alors il maudit ou il pleure.

Voulez-vous, mes chers jeunes gens, que nous montions plus haut dans Téchelle sociale ? Voulez- vous prendre l'homme parmi les classes qu'on est convenu d appeler libérales, l'homme qui a fait, comme on dit^ ses études?

D'abord, que de peines il a fallu se donner pour acquérir, — je ne dis pas la science éminente, elle est le lot de Télite intellectuelle, — j'entends la science nécessaire, tant l'esprit de l'homme est étroit, partiel,, mobile, tant il est impuissant à défendre contre l'oubli ses misérables et laborieuses conquêtes! Et puis, que d'années de séquestration, de fatigues ou, pour parler la langue d'aujourd'hui, de surmenage ! Ce n'est pas en unjour que l'on devient médecin, architecte, avocat^ ingénieur, professeur, officier... Et vous savez que le nombre est grand de ceux qui échouent dans les études préparatoires.

Et quand on a fini, quand on sort du collège, que sait-on, je vous le demande? On a appris à apprendre. On est plus ou moins en possession d'une méthode. On a, si vous voulez, l'outil en main. C'est maintenant qu'il faut s'en servir et travailler.

Mais si l'on s'en tient là, si l'on ferme les livres, Dieu l quelle pauvreté intc41ectuelle et quelle misère!

Or, vous savez bien que la plupart des hommes s'ea

154 SATIABOR

tiennent là. Ils sont heureux d'avoir fini, et ils s'en vont aux intrigues, aux ambitions, aux richesses, aux plaisirs.

Qu'arrive-t-il? C'est que bientôt le peu qu'ils avaient appris, ils l'ont oublié.

Il y en a, je le sais, qui continuent de s'instruire par des lectures. Mais, le plus souvent, que lisent-ils? tout, excepté le seul livre nécessaire. Ils paraîtront devant Dieu sans avoir lu ce livre sur lequel ils seront jugés, sans avoir lu l'Évangile. Ah! c'est bien à eux que s'adresse ce reproche que faisait saint Paulin, évêque de Xole', à un lettré de son siècle : « Tu respires les parfums de tous les poètes; tu t'abreuves aux sources de toutes lesphilosophies. Rien ne t'arrête quand lu veux lire Démosthène ou Cicéron : tu es libre, tu as le temps. Mais s'agit-il de connaître le Christ Jésus, d'étudier ton âme, de méditer les années éternelles, te voilà l'esclave des affaires : plus de loisir. Tu trouves bien le temps d'être philosophe et littérateur, mais non pas d'être chrétien. » Et le saint évêque ajoutait : « 0 mon ami, deviens donc enfin le poète de Dieu, le philosophe de Dieu. Je ne te demande pas d'abdiquer la philosophie ni de renoncer à la littérature; mais je te conjure d'étudier la religion, d'approfondir ta foi et de travailler à ton âme !... »

Hélas ! Messieurs, si saint Paulin revenait au monde, quels livres trouverait-il entre vos mains? Serait-ce Démosthène et Cicéron, Bossuet ou Lacordaire ? Quand je traverse les rues de votre ville, et que je jette un regard aux étalages de vos libraires, je me

1. Lisez le beau livre de M. Tabbé Lagrange, mort évêque de Chartres, sur saint Paulin de xNole. Paris, Poussielgue.

SATIABOR 155

demande si un fleuve de boue n'a pas rompu ses diL,^ues et d'où elle vient, l'impure marée montante qui vous envahit... Quels scandaleux succès vous faites à ces gens-là, à ces écrivains que le protestant Guizot eût appelés des malfaiteurs intellectuels! Car enfin, Messieurs, ce n'est pas l'ouvrier qui achète ces romans à 3 fr. 50. Pour un sou, avec son journal, l'ouvrier s'empoisonne...

Mais, je le veux, et pour la plupart d'entre vous, mes amis, je le crois, vous vous respectez trop pour lire de tels livres. Vous êtes, comme disaient nos pères, curieux de belles-lettres, et vous avez raison. On a justement écrit : « Les lettres sont le palladium des peuples véritables. Il n'y a que les peuples en voie de finir qui n'en connaissent plus le prix, parce que, plaçant la matière au-dessus des idées, ils ne voient plus ce qui éclaire et ne sentent plus ce qui émeut. » Ici encore toutefois, les livres purement littéraires sont insuffisants. Quand viennent les déceptions, quand la mort allume au foyer ses funèbres flambeaux, ou seulement quand s'apaise le bruit des passions et qu'il se fait dans l'âme un peu de silence, vous aussi, vous sentez le besoin d'une nourriture plus solide, et ces livres, qui ne sont pas les livres de Dieu, tombent de vos mains. On dirait que votre âme a ressenti comme un frisson inaccoutumé. Qu'avez-vous donc, mon fils? Mille points d'interrogation se dressent devant vos regards, et les problèmes de la destinée résonnent soudainement à vos oreilles comme des notes d'appel ou des cloches d'alarme. Pourquoi suisje en ce monde? Ce monde lui-même, pourquoi estil? Si nous avons un père au ciel, pourquoi ce père,

156 s ATI AB OR

qui nous a donné la vie, nous la rend-il parfois si dure etsiamère? Pourquoi le mal et pourquoi la mort? La vie n'est-elle qu'un rêve douloureux qui se termine à la tombe ? L'espoir d'un sort meilleur par delà le sépulcre n'est-il que la chimère d'une imagination malade? Et la prière, ce cri d'une âme en détresse, n'est-elle qu'un bruit vague, stérile, jeté aux vents de l'éternité indifférente ou déserte ? Et tant d'autres questions qui développent celles-ci et qui les complètent, et que l'on ajustement appelées le lourd fardeau des âmes...

Prenez-y garde, Messieurs, non seulement tout homme s'en préoccupe, pourvu qu'il n'ait pas perdu le sens commun, mais il est seul à les connaître ; il est seul à s'en émouvoir. « Il v a en moi, disait une grande âme<, quelque chose qui ne cesse de trembler. » Ce mystérieux frisson devant le problème de la destinée et les vérités éternelles n'est pas autre chose qu'un insatiable besoin de connaître, et c'est là tout ensemble notre tourment et notre gloire.

Montons encore dans l'échelle sociale. Voici l'élite intellecluelle. Elle est passionnée pour la science. Elle ne recule devant rien, ni devant l'argent, ni devant le temps, ni devant l'espace. Elle a une énergie que rien ne lasse ni ne déconcerte, un courage indomptable»

Page 1