‹ Travailler a son ameChapitre 84 sur 168 · Sainte Jeanne de Chantai · texte numérisé non relu

Sainte Jeanne de Chantai

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C'est Platon qui parcourt le monde, frappant aux portes de toutes les philosophies. C'est Pythagorequi enferme ses disciples dans un long noviciat de silence et d'étude. C'est Littré qui travaille de seize à dix-huit heures par jour.

Eh bien! je dis qu'elle est à plaindre, cette élite, si elle est abandonnée à ses propres lumières. Est-ce que vous n'avez pas entendu plus dune fois ses gémissements? Écoutez ce que disait un jour un professeur au Collège de France. La citation est un peu longue; mais elle est topique :

« La science arme l'homme, mais ne le dirige pas : elle éclaire pour lui le monde jusqu'aux derniers confins des étoiles, et, immorale, elle laisse la nuit dans son cœur; elle est invincible et indifférente, neutre.

« Laissons la science pratique, qui clairement n'est qu'un instrument, et, comme tout instrument, neutre entre le bien et le mal, selon la main qui la manie : qui travaille pour le démon comme pour Dieu, découvre la mélinite comme la vaccine, arme la guerre comme la paix, fait périr et fait vivre, change la quantité de bien et de mal, non leur proportion. Mais l'autre science, la vraie, la grande, celle qui ne travaille point pour une récompense, mais est sa fin à elle-même, celle qui élargit l'âme à la taille de Dieu, qui l'ennoblit de toute la beauté de l'univers, la pacifie du .silence des infinis, que dirat-elle à l'homme qui vient lui demander son mot d'ordre pour la vie? Elle a cru qu'elle était la reine du monde, et quand le chrétien déchristianisé vient à elle et lui dit : « Tu as soufflé sur mon Christ et l'as « réduit en poussière; tu m'as fermé les avenues du

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c< ciel, lu as fait pour moi de la vie une chose sans « objet et sans issue : eh bien ! remplace ce que tu « m'as pris; dis-moi ce que je ferai de ma vie? Je « t'obéirai aveuglément, ordonne! » elle se trouble, balbutie et reconnaît avec confusion et terreur que la seule chose qu'elle ait à lui dire, que sa grande découverte, son dernier mot sur la destinée humaine, c'est la parole même qui planait sur la religion qu'elle a condamnée : « Ce monde ne vaut pas la peine. » Commander à Ihumanité ! elle ne sait, elle ne peut, elle n'ose ; elle mentirait. Quels ordres pourrait-elle bien lui donner? Au nom de quelle puissance? De quelle nécessité incoercible ? Son royaume n"est pas de ce monde. Son royaume, c'est celui des extases où s'entr'ouvre l'infini des espaces et des siècles, où passe le déroulement éternel des formes de vie éphémères; c'est l'éblouissement de la grande nature, qu'elle adore en passant, avant de . tomber dans le néant éternel. Et quand Ihumanité se jette aux pieds du savant et lui crie : « C'est toi l'oracle de <( Dieu, le prêtre des temps nouveaux! Parle, que « ferai-je V » Il ne sait que jeter des flots d'amertume et de renoncement à une humanité qui pourtant ne voudrait pas mourir; ou bien il répond par l'ironie et le mépris des conseils de volupté au cri de sainte détresse des simples qui valent mieux que lui; ou, sentant l'impuissance et la fragilité de toute sa science inassistée, il se frappe le cœur en silence.

« Et dans cette toute-puissance et cette impuissance de la science, tout le monde moral se décompose autour d'elle. Tous les principes dont vivent l'homme et la société sont mis en demeure de justifier

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de leur validité par raison démonstrative, et comme ils ne reposent pas sur la raison démonstrative, ils sont condamnés et sombrent. Devant la science, maniée par des inconscients, tour ce qui est expliqué est justifié, et l'homme, sorti de la brute, est amnistié quand il y retourne. De là, la notion de loi oblitérée ; entre les hommes, les classes, les peuples, Tappétit proclame la mesure du droit ; partout Tépanouissement du moi, bestial ou béat; et l'extrême raffinement de Tintelligence ramenant par toutes les voies au débridement delà bête humaine ^))

Certes, tout cela est bien confus, et même obscur ; toutefois, ridée et le sentiment se dégagent, aussi tristes l'un que l'autre. « La science n'a que des clartés froides, comme celles d'un soleil polaire, et sur les âmes mal trempées par l'instinct, son baume est un narcotique ou un poison-. »

Déjà Joseph de IMaistre, dans un livre fameux^, et d'une tout autre portée intellectuelle, nous avait peint la science humaine, les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux. « Elle se traîne, disait-il, souillée d'encre et pantelante, sur la route de la vérité, baissant toujours vers la terre son front sillonné d'algèbre. » Elle se traîne et elle est triste. Comment ne serait-elle pas triste, incertaine qu'elle est dans ses affirmations, limitée dans son étendue., et trop souvent misérable dans ses résultats. L'histoire de la raison humaine,

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