Eccli. XXV
ne sais quelles racines. Si Dieu ne nous soutenait, nous y retomberions à l'instant même.
D'où vous concluez, mes amis, que nous n'avons rien en propre. Nous ne vivons que d'emprunt. Et quelle dépendance que la nôtre ! De quoi et de qui ne dépendons-nous pas? Nous sommes à la merci du monde minéral, du monde végétal, à la merci des animaux. Nous dépendons même de Tair. Nous ne pouvons marcher, comme les enfants, qu'appuyés sur un bras, le bras de Dieu.
Non seulement nous n'avons rien, mais nous ne pouvons rien de nous-mêmes. Plantez un arbuste; arrosez-le. Ce n'est pas vous qui le ferez croître. Préparez le sillon ; engraissez-le ; jetez la semence. Ce n'est pas vous qui donnerez des ordres aux vents, à la pluie, au soleil. Vous ne commanderez pas même aux insectes. Entre vos labeurs et leurs fruits, il faut l'intervention d'une force supérieure à la vôtre, l'action plus puissante d'une autre volonté. Il faut l'intervention et l'action de Dieu. Ni plus ni moins. Ce concours divin dans l'ordre naturel est une sorte de grâce philosophique dont nous ne remercions pas assez notre Créateur et Père.
Ainsi, à regarder nos origines, nous sommes indigents; nous sommes impuissants; nous sommes les mendiants de Dieu.
Or, cet aveu de notre néant et de notre pauvreté native, c'est déjà une prière et c'est un hommage. Mon Dieu, vous êtes la richesse, la puissance, la plénitude de l'être. Vous êtes tout ; vous avez tout; vous pouvez tout. Je ne suis rien ; je n'ai rien; je ne puis rien. Je suis votre créature, ayez pitié de moi.
Dans Tordre moral, notre pauvreté n'est pas moindre, et je suis tenté de l'appeler misère. « Misère de grand seigneur, si vous voulez parler comme Pascal, misère d'un roi dépossédé », mais enfin misère l — « Il n\ a en Tâme que misère (c'est la grande voix de Bossuet qui insiste), misère en son origine, misère dans toute la suite de la vie, misère profonde, misère extrême. »
Avouons-le, mes enfants, depuis la chute nous sommes des misérables.
Que de ténèbres en notre esprit ! que d'ignorances, de variations, de contradictions ! Que de peine vous êtes obligés de prendre si vous voulez acquérir, je ne dis pas la science éminente, mais la science nécessaire ! N'est-ce pas tous les jours que vous sentez avec douleur combien Tintelligence humaine est étroite, bornée, distraite, mobile? Quel rude labeur que celui de défendre contre l'oubli du lendemain vos mesquines conquêtes de la veille I II est trop vrai que « la mémoire est une faculté qui oublie ^ ».
Et les misères de la volonté? Êtes-vous faibles, pauvres enfants ! Fragiles comme des vases de Sèvres, si vous voulez, mais fragiles ! inconsistants ! incapables d'aller jusqu'au bout de vos résolutions, à moins qu'elles ne soient mauvaises !
1. Le P. Gratry, les Sources. Silence et travail du matin, t. m.
Passons sous silence les compromis et les capitulations.
Ne disons rien des misères d'un caractère inégal, fantasque, emporté, exigeant, entier, hautain, parfois tyran nique.
Mieux vaut dénoncer les misères du cœur, de voire cœur, chers enfants bien-aimés I Pauvre cœur humain, pétri pourtant de la main de Dieu, et dans lequel, selon le mot célèbre de Bossuet, le Créateur mit premièrement la bonté ^ ! Il faut que le péché d'origine Tait profondément ravagé et dénaturé. Egoïsme, froideur, dureté. Et de quelles bassesses n'est-il pas capable? Et les vilenies dont il se déshonore ! En même temps sa fougue est insensée. La conscience, sans la grâce, est impuissante à la comprimer. Oh! la conscience des hommes! Joseph de Maistre la connaissait, et il disait : « Cela fait frémir! » Oui, c'est avec une facilité effroyable que nous passons de la glace à la fièvre, des ténèbres à un feu qui brûle. En sorte que la plupart des hommes sont en proie, tout vivants, à la corruption de leur corps et à la dépravation du cœur. « L'ange et la bête, dit Bossuet, sont unis dans l'homme. » Qu'entendez-vous par là, ô terrible penseur? Nous sommes des monstres et dans le même temps des animaux d'orgueil stupide et de vaine gloire. Voilà peut-être le plus honteux stigmate de notre inénarrable déchéance.
Vous priez, mes enfants. Qu'est-ce autre chose que l'aveu de vos misères intellectuelles et morales et un hommage que vous rendez à Dieu. ODieu, mon Dieu,