SUR L'ORGANE MUSICAL DE LA CHELONIA PUDICA
Par M. le D' Arcexanone LABOULBÈNE.
(Séance du 23 Novembre 1864.)
C’est dans le premier volume de nos Annales que fut signalé pour la première fois le bruit musical produit par un charmant Lépidoptère du midi oriental de la France, la Chelonia pudica Esper. L’indication doit nous être précieuse, puisqu'elle se rattache étroitement au berceau de notre Société et qu'elle nous rappelle le nom de de Villiers. Depuis cette époque déjà reculée et glorieuse pour l’entomologie, les auteurs ont parlé du travail primitif, mais sans rien y ajouter de nouveau. M. Guenée, étudiant en 1861 le genre Sefina, découvrait un organe spécial situé de chaque côté du thorax, et, assistant l’année dernière à l’Excucsion qui à eu lieu à Zermatt, dans le Valais, il constatait un bruit musical chez plusieurs espèces de ce genre. Notre savant collègue nous a donné un excellent mémoire à ce sujet, mais il s’est borné à rappeler le bruit indiqué pour la Ghelonia pudica.
Je chercherai d’abord à établir l’état de la science sur le sujet qui va m'occuper, puis j’essayerai d’y joindre le résultat de mes recherches.
De Villiers s’exprimait ainsi : J'ose me flatter d’avoir découvert le premier un fait extraordinaire, et je présente le fruit de mon observation aux entomologistes qui, plus instruits que moi, peuvent la faire tourner au profit de la science, en les invitant à en vérifier l'exactitude que je garanlis.
En chassant aux Lépidoptères dans le midi de la France, je m'étais aperçu que dans les belles soirées d'été, si communes aux environs de Montpellier, l'Écaille pudique faisait, en volant autour de moi, entendre un petit bruit que je ne peux mieux comparer qu’à celui d’un métier de fabricant de bas. Ge bruit était même si fort que, guidé par lui, j'ai souvent pris cette belle Écaille au vol et sans l’apercevoir. Étonné de cette
singularité, unique peut-être dans le mécanisme du vol des Lépidoptères, j'ai cherché à découvrir quelle pouvait en être la cause, et je l'ai enfin trouvée.
L'Écaille pudique a de chaque côté de la poitrine, à la naissance des ailes inférieures, un espace profondément sillonné et creux, tapissé par une pellicule blanche et très dure et recouvert herméliquement par une autre petite peau épaisse, luisante, bombée et bordée de poils, dont la partie la plus large est située vers l'endroit où le corps se joint à l'abdomen. Cette peau, qui m'a paru pareille à celle qui compose les timbales des Cigales, ne tient au corps qu’à la naissance de l'aile inférieure ; et lorsque l'insecte vole, étant mise en jeu par les muscles qui font agir cette aile, elle presse fortement l'air renfermé dans la cavité et produit le bruit dont j'ai parlé. Cette singulière propriété est commune aux deux sexes; seulement, comme dans cette espèce, ainsi que dans toutes ses congénères, le mâle vole beaucoup plus que la femelle, j'ai été plus à portée d'observer celui-ci que l’autre, mais tous les individus femelles que j'ai disséqués m'ont offert le même appareil, seulement plus petit (1).
Solier, à la fin d'un mémoire sur la stridulation des insectes, observe qu’il a été souvent intrigué, dans les soirées d'été, par un bruit très fort et très remarquable produit par un insecte qu'il ne pouvait saisir, Je ne savais, dit-il, si je devais l’attribuer à un Orthoptère, et je penchais pour cette opinion; mais j'ai su depuis que l’insecte que je cherchais à connaître n'était qu'un assez laible papillon, la Ghelonia pudica.
Ignorant si ce fait avait été observé, j'en fis part à M. Duponchel, et ce savant me marque, dans une lettre, que déjà M. de Villiers en avait parlé dans le premier volume des Annales de la Société entomologique de France. J'ai vu alors que M. de Villiers attribuait ce bruit à deux creux situés de chaque côté de la poitrine, à la naissance des ailes iuférieures, ces creux étant tapissés d’une pellicule blanche et recouverte hermétiquement par une autre petite peau épaisse.
J'ai vainement cherché ces organes dans la poitrine de l’insecte, dit Solier, mais j'ai découvert à chaque hanche postérieure une grande vessie qui la déborde. Les deux hanches précitées étant appliquées contre le corps, ces deux vessies paraissent, au premier aspect, appartenir à la poitrine, et c’est peut-être ce qui a trompé l'observateur que j'ai cité. On
@) De Vizrigrs, Observations sur l'Écaille pudique de Godart, genre Eyprepria d'Ochsenheimer (Annales de la Société entomologique de France, 1re série, t. 1, page 208, pl. vr, fig. 9, @, b, 1832).
Sur l'organe musical de la Ghelonia pudica. 691
peut se convaincre que ce n’est qu'une illusion : car en détachant une des pattes postérieures, l'on verra que la vessie correspondante appartient réellement à la hanche. Ce corps vésiculeux est déprimé et d'une forme subtriangulaire. Il présente à la surface inférieure du côté interne, des côtes élevées, courtes et transverses, subparallèles, dont quelques-unes plus grosses el plus longues. La face verticale interne a deux sillons longitudinaux laissant entre eux un gros pli dans le même sens. La partie de celle vessie où sont situées ces côtes s’engage sous les hanches intermédiaires. Ces dernières m'ont paru réunies et fixes (ce que je n’oserai cependant assurer, n'ayant étudié que sur le sec), et elles sont ciliées de brosses de poils au côté extérieur, correspondant aux petites côtes de la vessie. 11 me parait donc très probable que lorsque l’insecte veut produire sa stridulation, il fait mouvoir les hanches postérieures contre les brosses des intermédiaires, qui, passant sur les côtes élevées de la vessie, font vibrer celle dernière et produisent le son remarquable que ce papillon fait entendre en volant. Ces vessies seraient donc deux espèces de violons dont les hanches intermédiaires seraient les archets. Ge que l’on peut assurer, c’est que la stridulation n’a lieu que par la volonté de l'insecte, et qu'elle n’est point le résultat forcé du vol, puisque je l'ai vu souvent agiler avec une très grande vitesse ses ailes sans produire d'autre son que le bour-
donnement naturel dû à l'agitation de l'air que ces ailes mettent en mouvement (1).
M. le colonel Goureau, après avoir expliqué la stridulation de l'Acherontiæ Atropos, se contente d'ajouter : On cite encore comme Lépidoptère bruyant la Ghelonia pudica mâle, Je n’ai jamais possédé cet insecte vivant
et je ne lai jamais entendu ; en conséquence, je ne puis rien dire sur ses organes vocaux (2).
MM. Westwood (3) et Siebold (4) rappellent les travaux de de Villiers et de Solier, mais sans commentaires.
(1) Sorrer, Observations sur quelques particularités de La stridulation des Insectes (Ann, de la Société entom. de France, 1re série, t. VI, p. 215, 1837).
(2) GouREAU, Essai sur la stridulation des Insectes (Ann. Soc. ent, France, 1" série, &. VI, p. 69, 1837),
(3) Wesrwoon, An Introduction to the modern Classification of Insects, t. II, p. 383, 1840).
(4) Srepozp et SrANNIUS, Anatomie comparée, éd. Encyclopédie Roret, in-18, L. 1, p. 551, note 3, 1850.
1. Examen anatomique et physiologique de l'organe musical de la Ghelonia pudica.
Vers la fin du mois d'octobre dernier, mon ami et collègue M. Emmanuel Martin m’apporta deux individus de la Chelonia pudica, nouvellement éclos chez lui, à Paris, de chrysalides rapportées du midi de la France. Malheureusement les ailes de ces deux Lépidoptères étaient avortées. M. Martin m'engagea à examiner l'organe musical, et, en pressant faiblement l’insecte entre l'extrémité du pouce et de l'index, de chaque côté du thorax, il me fil entendre un bruit particulier. Répétant moi-même cette petite manœuvre et approchant l’insecte de l'oreille, j'entendis également un son, comparable à celui d’un papier sec et mince froissé rapidement entre les doigts. Les insectes, placés sur une table, onl agité leurs moignons d'ailes et produit un bourdonnement léger, mais sans que le bruit spécial où particulier fût perceptible pour nous. Les mêmes insectes, posés sur le dos, essayaient de se redresser en donnant de petits coups de pattes, ou plutôt en rapprochant vivement et en écartant les pattes du corps, contre lequel battaient leurs genoux. Placés au bout du doigt, ils faisaient frémir leurs ailes et essayaient de voler, Je les ai souvent examinés, et de toutes les manières, de jour comme de nuit, pendant une semaine environ, mais je n'ai jamais pu saisir de bruit particulier rendu par l’insecte et semblable à celui que produisait la pression des doigts sur le thorax.
Les deux insectes remis par M. Martin élaient deux femelles, ainsi que l'indiquaient les antennes filiformes, les taches des ailes inférieures en miniature et la disposition de l’extrémité de l’abdomen. J'ai fait des expériences sur l'organe spécial thoracique pendant la vie de ces deux femelles, puis j'ai étudié cet organe sur un grand nombre d'individus, tant mäles que femelles, de la belle collection de notre collègue M. Fallou, auquel je me plais ici à témoigner ma reconnaissance pour sa complaisance inépuisable. Û
4. Étude anatomique. L'organe musical de la Ghelonia pudica diffère, pour la grandeur, suivant le sexe. 11 est plus volumineux chez le mâle, ainsi que de Villiers en avait fait la remarque.
En examinant l’insecte placé de profil (planche 40°, fig. 4), on trouve que l'organe vésiculiforme est situé sur le thorax, à la partie postérieure,
Sur l'organe musical de la Ghelonia pudica. 693
et qu'il fait partie du métathorax. La forme est chez le mâle celle d’une large saillie vésiculaire et triangulaire, plane en dehors avec les bords un peu convexes el réfléchis et les sommets largement arrondis (fig. 4, 4). La partie supérieure, ou base du triangle, est presque horizontale ; le côté antérieur est très oblique d'avant en arrière et de haut en bas; le côté postérieur est presque vertical et son bord arrondi esl très épais. Chez la femelle, le triangle est plus petit, et de même le côté supérieur ou base est presque horizontal, mais plus étroit que chez le 4, le côté antérieur oblique et le côté postérieur presque vertical au point où il confine à l'abdomen. La face extérieure, plane ou un peu bombée sur le vivant, offre sur la partie antérieure, c’est-à-dire vers la tête, un pli irrégulier parallèle au côté ou bord antérieur. Ce pli résulte de la convergence de petites lignes transversales élevées, très légèrement arquées et interceptant de petits sillons. Ces lignes sont au nombre de 46 à 20 chez le Gi, les unes plus fortes que les autres. Ce nombre est seulement de 8 à 40 chez le femelle. Ges plis et ces rides transversales exprimés par la figure 4, « sont bien plus marqués chez le mâle que chez la femelle.
Les côtés de la vésicule sont épais, surtout chez le G, en arrière, et sur le pourtour, et vont s'attacher au thorax en formant un rebord, ou si l’on veut une sorte de cadre sur lequel la membrane extérieure est tendue. Ge rebord est généralement lisse et dépourvu de saillies ou de rugosités. Sur le côté antérieur, on trouve à peine une gouttière et une ligne élevée qui la borde. Solier avait évidemment exagéré la disposition de cette ligne élevée et en avait même admis deux. De Villiers l'a mal représentée, Du reste, en comparant les figures que j'ai dessinées avec celles de la planche 6° du 1° volume de nos Annales, on verra que les figures « et 4 de cette planche 6° ont plutôt l'air d’être théoriques ou schématiques que faites d’après nature, et l'aspect de la membrane tendue au-dessus du cadre extérieur n’est point rendu exactement.
La couleur de l'organe vésiculiforme est d’un blanc grisätre et transparent. Chez les insectes très frais, on trouve à la partie supérieure des toufles de poils rouges ou rosés; vers la partie postérieure, ou juxta-abdominale du bord, d’autres poils longs; enfin sur le disque lui-même, surtout en arrière, des écailles d’un gris satiné et rosé. Sur les insectes très frais, ces écailles ou squamules sont assez abondantes, et l'endroit où se reploie la patte postérieure contre le corps est seul légèrement dépouillé, Chez les insectes qui paraissent avoir volé, les poils écailleux ou les squamules ont disparu, la membrane est lisse et glabre. J'avais d’abord cru que l'organe vésiculeux était ordinairement lisse, mais l'examen des insectes Lrès frais m'a prouvé le contraire, et les poils élargis, les squa-
LS Série, TOME IV. LU
69/4 Ar. LABOULBÈNE.
mules qui le recouvrent m'ont rappelé le fait, encore trop peu connu, des écailles si rapidement enlevées, ou si caduques, des Macroglossa fusciformis et bombyliformis. Chez ces Sphingides venant d’éclore, la surface médiane des ailes est garnie d’écailles brunâtres, mais si promptes à se détacher, que l’on n’en trouve presque point ou pas du tout chez les insectes qui ont volé depuis quelque temps.
L'organe vésiculiforme examiné en dedans, c’est-à-dire en détachant la surface extérieure de la vésicule avec une lancette bien coupante ou de fins ciseaux, offre une cavité triangulaire avec un relief oblique et à peu près médian séparant la cavité en deux parties. Ge relief, bien plus prononcé sur les insectes desséchés, n’atteint pas la membrane externe et il en est assez éloigné. La cavité est tapissée par une membrane blanchàtre et lisse.
La partie interne de la vésicule n’offre point de prolongement ou d’arrière-cavité ; elle ne présente pas de pore ou d'ouverture allant dans l’intérieur du corps. D'autre part, il n'existe point de saillie interne autre que celle que j'ai indiquée précédemment ; il n’y a pas, je le répète, d'adhérence entre le fond de la cavité et la face postérieure de la membrane tendue, rien, en un mot, qui rappelle un muscle où un tendon pouvant tirer la membrane, rien qui ressemble à un battant, à un marteau, ou à un corps percutant situé à l’intérieur,
J'ai placé sous l’eau l'organe vésiculiforme de l’insecte frais, et en pressant le corps entre les mors d’une pince, je n'ai vu aucune bulle d'air se dégager des parois.
Les rapports des pattes avec l'organe vésiculeux sont les suivants : le genou des pattes intermédiaires du mâle atteint el dépasse même le côté supérieur ou base du triangle vésiculeux ; mais la patte postérieure est adaptée d’une façon admirable avec la vésicule ; le bord antérieur de la dernière cuisse se loge contre la ligne où aboutissent les reliefs élevés transversaux ; le genou de cette patte postérieure arrive presque au bord supérieur du triangle, mais ne l’atteint pas; la cuisse et la jambe, repliées et en place, occupent la partie moyenne de l'organe musical et y déterminent une dépression pareille à celle que j'ai vue sur plusieurs insectes à l'état sec. Cette adaptation si parfaite de la cuisse postérieure avec l’organe musical de la Chelonia pudica se retrouve sur les Setina. La soudure des hanches intermédiaires admise par Solier n’a aucun rapport avec l’organe vésiculiforme.
Une particularité intéressante et dont je dois parler ici est la suivante. Dans les femelles vivantes que j'ai observées, grâce à M. Martin, les cuisses
Sur l'organe musical de la Chelonia pudica. 695
et les jambes des pattes, surtout des postérieures, étaient arquées, J'avais cru d’abord à la possibilité d’un rapport de cette courbure avec la fonction de l’organe musical. Je me suis convaincu plus tard qu'il n’en était rien. Les paltes des Chelonia pudica & ou ®, à l’état normal, ne sont pas courbées. Cette dernière disposilion est morbide où maladie, elle se lie à l'avortement des ailes ; l'insecte a des pattes rachitiques, il est mal conformé. J'ai retrouvé sur plusieurs espèces écloses en captivité avec les ailes avortées (N. Cervini) cette curieuse disposition, Je l'ai vue aussi sur des Selina à ailes à demi avortées (S. aurita) et dont les jambes étaient devenues arquées à un degré fort prononcé.
Après avoir examiné cet organe sur deux insectes femelles, à l’état frais, et sur un grand nombre d'insectes des deux sexes conservés en collection, j'ai reconnu que par l'inspection seule de l'organe musical, on pouvait dire le sexe, et, répétant plusieurs fois l'épreuve avec MM. Fallou, je ne me suis jamais trompé, De plus, j'ai Lenu à voir si, dans un certain nombre d'espèces voisines de la Ghelonia pudica, je ne trouverais point un organe analogue à celui qu'offre celte espèce. MM. Fallou père et fils m’ont aidé pour cela de leurs yeux et de leur collection.
J'ai examiné dans ce but les espèces suivantes appartenant à divers genres :
Genre Chelonia LATREILLE.
Chelonia Quenselii PAYKk.. d\, . Point d’organe vésiculiforme.
— civica HUBN. . . G,, ©. Id.
— Aabronula LINN, d, $. La $ à un espace un peu dénudé au mélathorax, mais il n’est point recouvert d’une membrane perforable, il n’est point vide en dessous.
— vüllica LiNN. . . G', @. Point d’organe vésiculiforme.
— Lalreillei Gop. . &, ©. Id.
— fasciala ESPER . &, ©. Id.
— flavia Esper .. d. Le &' a un espace un peu dénudé au mélathorax, fléchissant un peu sous la pointe mousse d’une aiguille, mais sans cavité remarquable,
— Caja LinN. . . . G\, @. Point d’organe vésiculiforme.
— Hebe LINN.. . , &, ©. Id.
Genre Nemeophila STEPHENS.
Nemeophila russula LiNN. . « . d', $. Point d’organe vésiculiforme. — plantaginis LIN. . d\, Q. Id, ç.
— Cervini FALLOU . . d, Id.
— Metelkana LEDER. . &, Id.
senre Callimorpha LATREILLE.
Callimorpha dominula Lanx. Rien d’appréciable, comme organe vésiculiforme, au thorax.
— hera LINN. . . Id.
Genre Naclia BOISDUVAL.
Naclia ancilla LanN. . . , $. Point d’organe vésiculiforme. — punclala FAB. . d\, $. Id.
Genre Nudaria STEPHENS.
Nudaria mundana LiNN. . . d, . Point d’organe vésiculiforme. Genre Trichosoma RAMBUR.
Trichosoma hemigenum GRASLIN . d, Q. Point d’organe vésiculiforme.
Genre Arctia LATREILLE.
Arclia luctifera FAB. ... d\, $. Point d’organe vésiculiforme. — menthastri FAB. . . d, Q. Id.
— inlercisa TREITS. . . d', Q. Id.
Il nous reste enfin à préciser quelle est la signification, au point de vue de la philosophie anatomique, de l'organe vésiculiforme de la Ghelonia
Sur l'organe musical de la Chelonia pudica. 697
pudica. De Villiers le rapportait à l’attache des ailes inférieures, et Solier le croyait une dilatation de la hanche, Nous allons démontrer qu’il est indépendant de l’une et de l’autre.
En observant une Chelonia pudica mâle, on ne se rend pas un compte exact de la partie thoracique d’où provient la vésicule énorme qu’on a sous les yeux. L’insecte femelle est plus favorable, car l'organe, par cela même qu’il est moins développé, a refoulé à un degré moindre les parties environnantes, Il convient toutefois d'enlever soigneusement les poils et les écailles qui recouvrent les parties contiguëês et qui enveloppent l’organe vésiculiforme. Après avoir nettoyé les flancs de l’insecte, on s'assure que la hanche du métathorax fait suite à la vésicule et qu’elle la prolonge vers le bas. Derrière la vésicule est une partie allongée qui de même va s’unir avec le pourtour de la hanche. Or, on sait que dans les Lépidoptères la hanche est très allongée et que l'articulation de la cuisse est beaucoup plus bas que le point où commence la hanche proprement dite,
La vésicule bordant le mésothorax et ayant derrière elle l’épimère ne peut être autre chose que l’épisternum du métathorax. Une autre considération vient prêter son appui à cette manière de voir : c’est que, sur les Gallimorpha hera et dominula, on trouve, après avoir enlevé les poils et les écailles des flancs du métathorax, les épisternum du mélapectus striés en travers et à la partie antérieure comme le sont les énormes vésicules de la Chelonia pudica. Ges Callimorphes nous donnent done la preuve que nous cherchions, el fixent la détermination anatomique de organe musical de la Chelonia pudica.
Les conclusions suivantes résument l'étude anatomique à laquelle je me suis livré :
Il existe de chaque côté du métathorax, chez la Chelonia pudica, un
organe spécial, vésiculiforme où tympaniforme, constitué par une cavilé à bords élevés et arrondis, cavité recouverte d’une membrane tendue, mince, sèche, et pouvant vibrer.
. Get organe a une forme lriangulaire; il est beaucoup plus considérable chez le mâle; il offre à la partie antérieure une série de seize à vingt lignes élevées, transversales el parallèles chez le mâle, et seulement de huit à dix chez la femelle.
L’organe vésiculiforme est formé, au point de vue des modifications anatomiques, par le développement considérable de l'épisternum du dessous du métathorax, où métapectus.
2, Étude physiologique. Tai déjà dit qu’en pressant doucement entre les doigts le corselet de la Ghelonia vivante, el en rapprochant l’insecte
de l'oreille, nous crûmes entendre, M. E. Martin et moi, un bruit comparable au froissement d’un papier sec. Je dois ajouter qu'en faisant fléchir la surface externe de la membrane (ympaniforme sous la pointe mousse d’une aiguille, je suis arrivé au même résultat. Le gratlement de la partie striolée et antérieure de la membrane tendue donne aussi un bruit, mais de râclement et d’un timbre différent.
Je n'ai pu, sur les deux insectes vivants, entendre que ce que j'ai nolé ; j'ai examiné deux femelles, et elles ne pouvaient voler à cause de l’avorlement des ailes.
Je mai rien perçu qui rappelât le bruit d’un métier à fabriquer les bas (de Villiers), ni un bruit très fort (Solier) indiqué pour la Chelonia pudica volant en liberté dans les belles soirées d'été, par un temps calme,
Quand j'ai percé d’un trou assez fort la membrane externe des vésicules tympaniformes chez l’un des insectes vivants, le bruit n’a plus eu lieu; il a cessé pareillement par la section simple et un peu étendue de la membrane pratiquée sur l’autre insecte.
Après avoir fait ramollir des Chelonia pudica & et 9, j'ai essayé de presser leur thorax entre les doigts, et j'ai très distinctement entendu un bruit qui me rappelait celui des insectes vivants. Le son rendu par les mâles était plus fort. Les dernières pattes s’élaient placées d’elles-mèmes comme je l'ai dit en parlant de leurs rapports avec la face extérieure de l'organe musical. J'ai essayé de presser sur la partie antérieure de la vésicule, et je n’ai pas produit de bruit. En comprimant l’insecte, à la fois sur la tête et sur l’abdomen, d'avant en arrière pour faire agir la partie antérieure du thorax sur la postérieure ou, en un mot, en pressant la vésicule entre la tête et l'abdomen, l’insecte est resté muet.
Telles sont les expériences que j'ai tentées. D’après elles et d’après les faits anatomiques, qu'est-il permis d'admettre sur la physiologie de la vésicule tympaniforme de la Ghelonia pudica ? Plusieurs opinions ont été émises lant sur cet insecte que sur les Selina. Passons-les tour à tour en revue en les discutant. ‘
Je ne crois pas au bruit produit par les hanches des cuisses interméaires frottant, contre le bord antérieur ou bien aux pattes qui passeraient sur les rugosités à la manière d’un archet. L’explication de de Villiers ne me paraît plus soutenable aujourd’hui. Les cuisses et les jambes que j'ai examinées sur le 4 et la £ sont mutiques, les poils sont très fins el ne sauraient racler la face antérieure ou le côté externe à la manière d’un archet. D'ailleurs, l'organe musical des Setina est parfaitement lisse, Ge n'est point par le mécanisme de la stridulation des Criquets où des Gritlons que ïe bruit peut se manifester chez nos Lépidoptères.
Sur l'organe musical de La Chelonit pudica. 699
Il n’est pas possible de s'arrêter un instant à la formation du son par un muscle interne lirant sur la membrane, comme cela a lieu pour les Cigules.
Je ne pense pas que le vide puisse être produit dans la vésicule tympaniforme suivant la manière indiquée par M. Guenée (oc. cit. 1864, p. 401), et que l'insecte soit doué de la faculté d’aspirer une partie de l'air conlenu, ce qui ferait rentrer la membrane, puis de la gonfler de nouveau par une expiration subite. Il n’y a point de communication appréciable avec un système de trachées ou un récipient capable d’amener ce résultat. Cette hypothèse ingénieuse me semble devoir être rejetée.
11 y aurait la stridulation par péaulement, si bien étudiée par M. Goureau (1), et alors l’insecte, à la manière des Diptères Syrphides, ferail vibrer rapidement les ailes et le corps, et la vésicule tympaniforme renforcerait le son, comme cela a lieu chez la Syritta pipiens el le Chrysoloxum arcuatum. Mais rappelons-nous les intermittences, soit du bruit naturel observé par de Villiers et comparé à celui d’un métier à fabriquer les bas, soit du bruit provoqué produit dans mon cabinet entre mes doigts. Rappelons-nous encore la stridulation des Sefina imitant un peu, suivant M. Guenée, le tic-tac d’une montre ou les pulsations des Anobium. Un tel bruit ne peut êlre assimilé au piaulement de certains Diptères; il ne peut être produit par les mêmes causes.
Rapportons une opinion de M. Guenée. La membrane qui recouvre l’organe est mince et flexible, on la fait fléchir à volonté, et dès que la pression cesse elle reprend par son élasticité propre la position primitive. L'insecte, en contractant les organes pecloraux, en pressant avec les cuisses intermédiaires sur la partie antérieure du rebord, ploierait el déploierait alternativement la membrane. Cela n’est point impossible.
Il reste enfin un dernier mode de production du bruit musical, et c’est lui qui me paraît rendre compte du phénomène. Je crois que linsecte stridule par suite de petits coups donnés au moyen des pattes sur la membrane tendue, ou par des pressions latérales rapides au moyen des genoux. La Chelonia pudica el les Setina auraient, de la sorte, le même mode de stridulation, ce seraient des insectes limbaliers. La percussion interne ne peut être possible, puisque je n’ai vu aucun corps pouvant pereuter de dedans en dehors la membrane tendue; c’est du dehors que vient le coup sec qui fait vibrer la membrane sèche el parcheminée, tendue sur la vésicule remplie d'air,
(1) Goureau, Notes sur la stridulation des Insectes (Ann. de la Soc. ent. de France, 1837, p. 398).
La femelle de la Chelonia pudica produit-elle un bruit identique à celui de l’insecte mâle ? C’est ce que je ne puis dire, et de Villiers et Solier ne sont pas explicites à cet égard ; ils pensent que la femelle stridule, mais ils ne le disent point de auditu.
L'opinion que j'ai émise me paraît la plus probable ; toutefois jy renoncerais sans peine s’il m'était démontré qu'elle n’est point la vraie. Mon amour de la science et de la vérité prime toute considération personnelle, et j’adjure mes collègues des départements méridionaux de faire de nouvelles recherches sur l'organe musical de la Chelonia pudica, lant mäle que femelle,
IL Comparaison de l'organe musical de la Chelonia pudica avec celui des espèces du genre Setina.
La stridulation spéciale des Setina à élé signalée pour la première fois, à ma connaissance, par Haldeman. Il s’agit d’une espèce de Lithoside américaine qui doit certainement être rapportée au genre précité, L'auteur donne une brève mention du bruit et du nouvel organe du son (1), mais il ne décrit point cet organe. Il ajoute que l’Acherontia Atropos peut produire le bruit qui lui est propre par un mécanisme analogue, ce qui est une erreur.
M. Guence, dans la monographie dés Léthosia publiée dans nos Annales de 1861 (2), a fait connaître un caractère différentiel excellent du genre Selina, Caractère établi sur un organe particulier. Get organe consiste en deux larges vésicules tympaniformes situées dans la région pectorale de ces derniers insectes.
J'ai déjà dit que notre savant collègue avait constaté, pendant l’Excursion provinciale de la Société dans la province de Zermatt, que les Setina produisent des sons faciles à percevoir. En pressant doucement l’insecle entre le pouce et l'index, suivant la manière dont on le saisil dans le filet
(4) de dois à notre collègue M. Guérin-Méneville la communication de la note suivante :
A new Organ of Sound in Lepidoptera, by S. S. HALDEMAN. — The Lithosia minula Kingy (Fauna Bor. Am., p. 305), or an allied species, produces an audible stridulation by vibrating the pleura beneath the wings, this part being marked in recent specimens by parallel lines, apparently indicating the position of the muscles. 1E is possible that the european Acherontia Atropos may produce its peculiar sound in à similar manner (The american Journal of Science and Arts, by Selliman, 2e series, n° 15, page 435, mai 1848).
(2) GUENÉE, Études sur le genre Lithosia (Ann, Soc. ent. France, 1861, p. 41).
Sur l'organe musical dé la Ghelonia pudica. 701
de chasse, et en l’approchant de l'oreille, on entend une sorte de crépitation (1). Le mâle seul paraît apte à produire ce bruit, d'après M. Guenée, au travail duquel je renvoie pour de plus amples détails. Je dois toutefois dire que M. Fallou, qui a très attentivement écoulé de près les Sesina ramosa Volant en liberté sur les hauts sommets alpesires, n’a pu parvenir à leur entendre produire une crépitation. Ce bruit doit être tout à fait dépendant de la volonté de l’insecte, C’est un chant d'appel amoureux el probablement aussi un cri plaintif.
Aucune figure n'ayant encore été donnée de l'organe musical des Setina, je l'ai représenté sur la planche 10%, On voit la S, aurita dde profil (fig. 5) et auprès d’elle la vésicule tympaniforme très grossie (5, a). L'aspect est celui d’un triangle irrégulier, à sommets très largement arrondis. La surface ne présente pas de rides transversales ou de rugosités ; la loupe n’y découvre aucune saillie ; elle est parfaitement lisse, A peine sur l’insecte desséché voil-on une dépression anguleuse à sommet supérieur et répondant exactement à l'empreinte des pattes postérieures, le genou reposant sur la dépression. Chez les femelles, cet organe est réduit extrêmement, au moins dans la plupart des espèces.
Dans aucune des Setina que j'ai examinées, je n’ai trouvé de poils squameux ni d’écailles à la surface des vésicules {ympaniformes ; au plus ai-je pu noter deux faibles rangées de poils jaunâtres fort espacés, et seulement sur des insectes très frais.
L'intérieur de cel organe est creux ; une légère cloison le divise en deux parties, suivant la juste descriplion de M. Guenée (Loc. oùt., p. 404); nulle part on ne trouve de point d'attache entre le fond et la membrane extérieure, Il n'existe pas de corps interne qui puisse agir à la manière dun marteau.
D'après mes observations réilérées failes dans la collection de M. Fallou sur un grand nombre d'individus, voici le degré de développement de l'organe musical chez plusieurs espèces de Setina :
Genre Selina SGHRANCK, BOISDUVAL.
Setina roscida FAB, (Suisse). d, organe musical très développé ; ?, organe presque aussi développé que chez
le & (j'ai vu deux femelles de cette espèce).
(1) Guenée, Notes sur le genre Selina (Ann. Soc. ent, France, 1864, p. 399 et suiv,).
702 Au LABOULBÈNE.
S. trrorea HUBN. (Paris). d', organe très développé, mais moins que chez ; le de la S. aurila; ®, organe très peu développé.
S. flavicans Boisp. (Alpes). d, organe comme dans la S. érrorea.
. aurila Esrer (vallées du Rhône et des Alpes). 4, organe extrèmement développé ;
©, organe très peu développé.
S. ramosa FAB. (Hauls sommets des Alpes). 4, organe très développé, mais moins que dans la S, aurèla;
®, organe très peu développé.
An
. Andereggi Merr.-Sou. (Hauts sommets des Alpes). g' et $, comme dans l’espèce précédente,
Toutes ces diverses espèces du genre Setëna m'ont offert l'organe musical lisse el non strié, ou rayé en travers, comme dans la Chelonia pudica; cel organe est.bien plus volumineux dans les Seina, par rapport au corps de l’insecte. La surface lisse de la membrane extérieure et l'absence de tout marteau intérieur, pour me servir de l'expression de M. Guenée, me sont très précieuses à constater, car chez les Setina, bien moins encore que chez la G, pudica, il n’est pas possible d’invoquer une place rugueuse sur laquelle frotterait un archet. J'ai établi que la Chelonia pudica élail un insecte timbalier frappant à l’aide de ses pales sur une peau Lendue et vibrante, et les Setina confirment entièrement, ce me semble, ma manière de voir. Leur appareil musical comparé à celui de la G. pudica fait encore mieux comprendre la physiologie de ce dernier; leur étude se complète l’une par l’autre.
M. Guenée, dans ses études sur le genre Zéthosia, publiées dans nos Annales, indique des vésicules recouvertes d’écailles et situées à la base de l'abdomen chez un grand nombre de Callimorphides (Annales de 1861, p. 44). Notre savant collègue a bien voulu me donner de précieux détails sur ces vésicules abdominales ; elles existent non seulement dans nos Callimorpha hera et dominula indigènes, mais aussi chez les Setina ellesmêmes ; elles sont tout à fait indépendantes de l'organe musical qui fait le sujet de mon travail, puisqu'elles se rencontrent au plus haut degré de développement chez des espèces dépourvues des timbales thoraciques, el elles ont probablement une destination toute spéciale.
Le Lépidoptère qui les possède au maximum de développement est la Pericopis Catilina Or. (Catilinaria FAB, —perspicua WAxx.), de Cayenne ; une autre Callimorphide du Brésil, l'£phestris melaxantha HugN., jaune
Sur lorgane musical de la Ghelonix pudica. 705
et noire, a les vésicules abdominales fort développées, quoique moins saillantes que chez les Pericopis. M. Guenée à observé que l’insecte femelle a des vésicules comme le mâle; mais il est bien curieux de voir ces organes, arrivés au plus haut point de développement chez certaines Callimorphides (Pericopis Catilina, Isse, Bicolora, Pylotis; Composia Sybaris; Eucyane glauca, elc.), se supprimer chez une espèce nouvelle très voisine de la P. Isse, et que M. Guenée à nommée Heliconiæ dans sa collection.
L'anatomie ef la physiologie des vésicules abdominales des Callimorphides sont encore à éludier, Espérons que M. Guenée nous les fera connaître, On voit combien elles différent de l'organe musical de la Chelonia pudica.
UL, Quelle doit ébr'e la place de la Chelonia pudica dans le groupe des Chélonides ?
A mon avis, basé sur les considérations qui précèdent, la Chelonia pudica représente un type particulier dans le groupe des Eyprepia d’Ocusknurimer, ou des Chélonides de M. Borspuvar.
Gelte espèce est remarquable, non seulement à l’état parfait, mais . encore à l’état de chenille. Le papillon, mâle et femelle, est pourvu de l'organe curieux el spécial que j'ai étudié ; la coupe des ailes le distingue des vraies Chelonia, et dans toutes les collections il se sépare au premier coup d'œil des autres espèces et surtout des Arctia où le placent MM. Staudinger et Wocke. J'ai la conviction qu’on trouvera de bons caractères différentiels dans d'autres parties du corps de cet insecte qui fait le passage des Ghélonides aux Lithosides ; c’est pour moi un lype de transition, qui est aux Ghelonia ce que les Setina représentent par rapport aux Lithosia.
La chenille de la Chelonia pudica s'éloigne beaucoup des autres chenilles de Chelonia. I suffit de regarder la figure donnée par DUPONCHEL (con. el Hist. nat. des Chenilles, t. IF, Chélonides, pl. r, fig. 4, a, b) et de la comparer à celle des chenilles si connues des Chelonia Caja, villica, Hobe où fasciata (loc. cèt., pl. 1 et n) pour être frappé de leurs différences. Pour la chenille de la C. pudica, des bouquets de poils courts el raides ; pour celle des Chelonia caja, Hebe, villica, des fascicules de poils allongés el soyeux.
-Je conseille à l’auteur du Species des Lépidoptères, dont nous attendons si impatiemment la continuation, de séparer la Chelonia pudica des autres
704 LABOULBÈNE. — Sur l'organe musical de la Chelonia pudica.
Chélonides, au même titre que les Setina des vraies Lithosies, quand il lrailera ce groupe intéressant de Lépidoptères Hétérocères. Je propose de former, avec la C. pudica, une coupe générique sous le nom de TYMPANO- PHORA (règravor, limbale, Lambour, el pepe, porler), qui exprimera parfaitement le caractère organique le plus saillant de cel insecte remarquable.
Fig. 4 Chelonia pudica &, vue de profil, pour montrer l'organe musical; les ailes gauches sont enlevées.
hi, a. Organe musical, détaché, vu de face et lrès grossi, de cet in-
secte,
5. Setina aurila d, vue de profil; les ailes gauches ont été arrachées.
5, a. Organe musical, vu de face et lrès grossi, de celle espèce de Selina.
————— 2 QU né
Recherches sur l'ANURIDA MARITIMA,