‹ [Travaux d'entomologie 1852-1865]Chapitre 32 sur 131 · II. LA GRANDE-CHARTREUSE · texte numérisé non relu

II. LA GRANDE-CHARTREUSE

Notre visite au célèbre couvent fondé par Saint-Bruno, avait été décidée par acclamations. Il n'y eut pas de relartaires au moment du départ. On était heureux de se mettre en route et on le témoignait. Pour les uns, c'était lu satis-

faction de revoir le Monastère et le sévère désert qui l'entoure, pour les autres, l'attrait de la nouveauté et la certitude de trouver la réalité à la hauteur des espérances; pour tous, le plaisir d'être réunis. Nous nous plaçâämes gaiement dans les voitures disposées à la file qui devaient nous conduire à Saint-Laurent-du-Pont.

Les Louristes ont célébré à l’envi le chemin qui conduit à la Grande-Chartreuse. Je ne répéterai pas leurs descriptions. Vous préférez aux détails sur l'étendue de la route, ou sur son altitude, le souvenir des insectes ou dés plantes qu’elle vous a offerts.

Notre caravane sortit de Grenoble en traversant l'Isère, et se dirigea sur Voreppe. Les montagnes étaient encore à demi-cachées par le brouillard du matin. Nous eûmes bientôt dépassé St-Martin, St-Égrève; nous avions hâte d'atteindre Voreppe. Nous y sommes descendus, et, quoique certains de trouver à Saint-Laurent-du-Pont des cannes solides pour nos courses montagnardes , la plupart se munirent aussitôt de forts bâtons ferrés. Plusieurs d’entre nous ont rapporté à Paris ces utiles compagnons de voyage. Notre Président en avait un terminé par une sorte de crosse, ce qui lui donnait un air abbatial qui était de bon augure.

Après Voreppe , la route monte et nous avons mis pied à terre pour alléger nos véhicules et leurs montures, ou plutôt pour commencer nos recherches. Nous jetons un regard sur le couvent des Dominicains, situé entre ciel et uerre, sur le flanc du Pic-de-Chalais qui domine Voreppe. Le torrent, le Royse, était presque desséché, mais sa pente rapide et les grosses pierres dont il est encombré, indiquent assez quelle impétuosité il doit avoir pendant la mau-

vaise saison. Son lit est large, et, sur la rive gauche, on trouve une scierie qui met en planches le bois descendu de la montagne.

Le soleil s'était levé. On cherchait avec ardeur bêtes et plantes. L'entomologie n’eut guère de captures. Le Satyrus Hermione volait moins communément qu'à Saint-Nizier, et seul, peut-être, je ne le dédaignai point. Je le plongeai dans l'esprit de vin en compagnie de quelques 4rge et Polyommales, destinés à des recherches anatomiques.

Nous allions vers Saint-Laurent-du-Pont en suivant un chemin sinueux bordé, de chaque côté, de gros noyers et de châtaigniers. Nous traversons le vallon de Pommier et dépassons successivement plusieurs villages. À notre droite apparaissent les montagnes qui vont de Chalais au delà de Saint-Laurent. Nous apercevons enfin ce dernier. La première occupation en y arrivant fut de faire une reconnaissance, un appel général, et de commander un déjeuner substantiel. J'entends dire que les Salmo thymalus et fario y figureront pour la forme; nous les retrouverons à la Chartreuse, où les aliments gras nous seront interdits.

En traversant les maisons disséminées de Saint-Laurent du-Pont pour arriver jusqu'au fond du village, nous avions remarqué des constructions nouvelles , des toitures neuves que le temps n'avait pas encore recouvertes de cette couche byssoïde noire où brunâtre qu’il leur donne si vite dans les pays de montagnes. On nous apprit que ce village avait été incendié pendant l'été, il y a quatre ans. Une voiture chargée de paille s’enflamma par accident, et pendant qu'on l'éloignait du village, qu'elle dut traverser, les flammèches mirent le feu partout où elles tombèrent. Les Pères Chartreux ont puissamment aidé à la reconstruction du village

ren?

incendié. Sans avoir aujourd'hui rien de bien remarquable, il est intéressant par sa position ; les environs sont très productifs pour l’Entomologie et la Botanique.

Au sortir de Saint-Laurent, plusieurs mulets portaient nos bagages, ils prirent les devants; nous les suivions à pied avec notre attirail de recherches entomologiques et botaniques. Notre caravane s’avançait le long du ruisseau du Guiers, qui coulait assez doucement dans un lit incliné. Sur ses bords et dans l'eau peu profonde nous avons pris les Hydroporus Sanmarkii, septentrionalis, Davisiüi, les Elophorus arvernicus, Bembidium eques, Pœderus longicornis La solitude commençait, les conversations étaient animées. M. Charles Dat parlait d'un Pristonychus nouveau découvert au fond d’une caverne souterraine, à Sorrèze, par M. Nauziel. Notre Président nous racon— tait son premier voyage à la Chartreuse, fait, il y a trente ans, en compagnie de MM. Rambur et de Brébisson. Mais le Guiers, assez calme naguère, est devenu plus bruyant, bientôt c’est le bruit d'une chute d’eau. Sur la rive droite sont des forges, des bâtiment enfumés, dans leur intérieur brille la teinte rouge de la flamme; devant nous, une seule arche de pierre traverse le torrent, l’eau tombe et bouillonne en formant une cascade. Quelques pas encore etnousnous trouvonsen face d'une scissureimmense, entre deux rochers gigantesques dont la route entaille la base ; le Guiers tumultueux coule au fond, et, par l’ouverture étroite, on aperçoit une verdure luxuriante.

Sans être d’un enthousiasme novice ou d’un étonnement complaisant, il est impossible de n'être pas frappé de l'aspect grandiose de ce lieu. C’est l'entrée du désert de la Chartreuse, et certes il y avait un contraste saisissant entre

ce bruit des forges de Fourvoirie, ces traînées de feu qui s'en échappaient, et ce calme, cette sérénité de la nature qui leur succède.

Chacun de nous avait admiré cette entrée du désert et franchi la porte surmontée des armes de l'Ordre des Chartreux (1). Les recherches avaient commencé. On ne rencontrait toutefois, sous les pierres, que des Carabiques de la plaine; le Byrrhus ornatus fut pris sous la mousse. Mais le temps s'était assombri; la pluie tombait, et, en cherchant un abri sous le rocher creusé en demi-voûte, nous avons trouvé quelques Bembidium et les vulgaires Anchomenus angusticollis et pallipes. Un prêtre venant de la Chartreuse et des paysans des environs se réfugient avec nous sous le même rocher.

La route, très belle aujourd’hui et qu’on rend aussi douce que possible en rectifiant les montées trop raides, est d'abord à droite du Guiers, et la pente n’est pas trop sensible. Cependant nous trouvons bientôt des sapins mêlés aux hètres. Il est rare de voir d’aussi beaux rideaux de verdure que ceux qui revêtent les parois de cette vallée de rochers. Grâce à sa situation de l’est à l’ouest, le désert de Chartreuse est constamment d’une grande humidité, très favorable à la végétation.

L'entomologie n'avait point à espérer de belles prises avant d'arriver au couvent; toutefois, nous avons récolté contre les pierres, la Machilis annulicornis, le Glomeris gutata, ainsi que des Helix, Bulimes et Clausilies de ces régions alpestres. Des Tinéites, des Geomètres saxicoles

(1) Elles consistent en un globe surmonté d’une croix entourée de sept étoiles. La devise était : Stat crux dum volvitur orbis.

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étaient appliquées sur les rochers, entr'autres, les Gnophos pullata, Nudaria mundana; mentionnons seulement, parmi la flore de cette route, si digne d’être parcourue par le naturaliste, les Saxifraga aixooides, le Prenanthes purpurea et le Chrysosplenium alternifolium.

Nous voici dans un endroit où les sapins dominent. Le chemin est au bord du précipice; le Guiers coule au fond avec un bruit sourd. Le tronc des sapins s’élance droit à une grande hauteur; les branches latérales s'étendent au loin. Les monts se dénudent à leur cime et forment des sommets ou som, des arêtes découpées, des sierras en miniature. La route traverse le torrent, sur un pont hardi, d’une seule arche (pont de Saint-Bruno ou pont Parant), bâti en dolomie, qui est la pierre la plus répandue dans les gorges du désert.

Des ouvriers travaillent à la route qui s’est éboulée en plusieurs endroits sous l’effort des avalanches. Il y a grande abondance de pierres. Nous les soulevons sans prendre autre chose que les Feronia striola où concinna. Nous passons sous de petits tunnels creusés en trois endroits dans le roc vif.

Un rocher en forme d'aiguille, de cône très pointu et très escarpé s'élève à notre droite, près de l’abîme taillé à pic. Contre lui est une porte ou plutôt la ruine d’une porte. Là existait le fort de l’Aiguille ou de l’OEïillette. Une croix formée de deux branches de sapin a été placée sur le sommet de l’Aiguille, De hardis montagnards ont accompii cette périlleuse escalade, mais l’un d’eux est resté, dit-on, trois jours sans pouvoir parvenir à descendre.

Une grande corde attire notre attention au sortir de cette deuxième porte du désert. Elle est fixée au rocher opposé

tes

et traverse la vallée. On y suspend les troncs des sapins, qui, glissant à laide de poulies, viennent tomber sur la route, car, de notre côté, la corde est attachée à un anneau fortement scellé dans le rocher-paroi.

Plusieurs arbres abattus et dans l'état de vétusté furent dépouillés de leur écorce sans grands résultats: en continuant à marcher nous fouillâmes des souches de hêtre à demi-décomposées qui nous offrirent des larves aplaties de Pyrochroa. L'Eurebia ligæa commençait à paraître. Sur les rochers, il eût été facile de prendre une grande quantité de chrysalides du Zombyx monaca et plusieurs chenilles de Lithosies saxicoles.

La pente devient de plus en plus raide, en certains endroits la route est couverte de menus débris. Nous entendons un bruit sourd, prolongé par les échos, et semblable à un coup de tonnerre, c’est l'explosion d’une mine qui vient d’éclater. Les pierres roulent de rocher en rocher, jusque dans l’abîme.

Nous touchons presque aux murs du couvent. Nous trouvons plusieurs entrepôts de bois; nous arrivons enfin aux bâtiments de la Correrie. M. Boisduval nous fait remarquer et froisser entre les doigts une belle et aromatique Ombellifère, le Myrhis odorata; un Apollo est pris au repos sur une plante Synanthérée.

La journée s'avançait et la température commençait à baisser quand nous entrons dans le Couvent, qui a l’air d’une petite ville. Après avoir traversé une vaste cour, nous trouvons au fond d’un corridor une salle où brille un bon feu. Un frère Chartreux en vêtement blanc nous accueille et nous offre la liqueur de Chartreuse, que nous acceptons de grand cœur, C’est ainsi qu'a commencé l'hospitalité du frère

Gérasime, dont la complaisance et la cordialité à notre égard ont été parfaites.

Le diner nous attendait. Quels fruits savoureux et parfumés que ceux du Fragaria alpina, d'où proviennent les fraises cultivées des quatre saisons ! Je tiens encore à vous rappeler le Salmo alpinus et le Sium sisaron, dont la racine frite avait un goût assez agréable. Tout fut mangé et de grand appétit. Consignons ici, avec justice, que nous avons fait de bons dîners maigres à la Chartreuse.

Vous savez, Messieurs et chers collègues, qu'on nous reproche d’aimer les descriptions parce qu’on nous voit étudier et faire connaître un monde merveilleux qui, par sa petitesse, échappe aux regards du vulgaire. Pour moisurtout, médecin et entomologiste , la remarque risque d’être vraie. J'espère, cependant, rester dans de convenables limites. Je venais d’ailleurs pour la première fois à la Grande-Chartreuse et dans les Alpes du Dauphiné, et, si je leur paie ici notre tribut d’admiration collective, qui de vous penserait à m'en blàämer. .

Le repas fini, les nouveau-venus entourent le Président. On le questionne sur les environs de la Grande-Chartreuse ; il est entrainé au dehors et fait aux derniers rayons du jour une reconnaissance devant le Monastère. Nous remarquons la porte simple du couvent, les deux statues de Chartreux à côté d'elle, les clochers qui dominent les bâtiments. Nous rentrons dans la salle où nos amis parlent et se chauffent. On discute sur les projets du lendemain, sur les excursions à faire.

Assis au coin du feu de la grande salle et crayonnant mes notes, je remarque les solives brunes et rapprochées du plafond, les larges croisées, les solides assises de pierre des

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murailles, l'immense cheminée en marbre du pays, les trois tables que nous remplissions il y a un instant. Les parois de la salle sont blanchies à la chaux, et, le dirai-je, rayées de trop de noms et de trop de dates qu’un nouveau badigeon fera disparaître avec justice. Quelques gravures anciennes et . non sans mérite, jaunies ou plutôt roussies par les années, décorent seules les murs blanchis.

Nous demandons à présenter, le lendemain matin, nos respectueux hommage au Révérend Père Général, supérieur de l'Ordre. On nous conduit dans nos cellules. J’examine aussitôt la mienne. Elle est presque carrée; un lit, une table, une chaise, un prie-Dieu, le tout en bois de sapin. Encore ces solives rapprochées au plafond, et brunies par le temps. Une seule croisée aux petits vitraux enchâssés dans le plomb. Je me hâte de souffler... non point la lampe fumeuse, non point la chandelle de suif, mais la bougie qu’on m'a donnée. Notre diner lui-même a eu lieu aux bougies. L’hospitalité des Chartreux est aussi confortable que cordiale.

Après une bonne nuit, bien calme, je vais frapper à la porte du Président. Sa cellule contiguë à la mienne est beaucoup plus grande; elle a deux croisées, une tablebureau, une cheminée et un bon feu, une vaste armoire avec trois flacons à liqueurs blanche, jaune et verte, qui sont restés intacts, et deux paires de larges et chaudes pantoufles qui ont été chaussées avec plaisir. Le quartier-général présidentiel a été, comme vous le pensez, très apprécié et très fréquenté.

Rentré chez moi, je commence, avec M. Perroud, la dissection d’un Apollo pris à Saint-Nizier. Je le place sur une planchette de liége immergée dans un verre ‘ordinaire.

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C'était probablement la première fois qu'on fouillait les entrailles des Insectes dans une cellule de la Chartreuse.

Le Président et le Secrétaire ont été admis dans la matinée chez le Révérend Père Général, supérieur de l'Ordre; il connaissait l’arrivée de la Société à Grenoble, où le Journal de l'Isère l'avait annoncée. La bienveillance du Révérend Père Général est extrême. '

Peu après, je revoyais la façade et les murs du Couvent; j'avais rencontré dans la cour d’entrée plusieurs collègues qui avaient pris des Hydroporus dans les deux grands bassins pleins d’eau qu'y s’y trouvent. Le religieux ayant un vêtement blanc et portant la barbe, le même qui nous avait si cordialement accueillis, donnait des instructions à des ouvriers prêts à partir et à un autre religieux vêtu de brun. On me dit à l'oreille que les religieux bruns ne sont que des serviteurs, des frères donnés n’ayant fait aucun vœu, les religieux vêtus de blanc et laissant croître leur barbe, ou frères convers, ont prononcé des vœux, mais ne sont pas prêtres. Les Pères Chartreux seuls ont l’habit blanc, le visage et la tête rasés, et sont tous entrés dans les ordres sacrés.

Notre déjeuner finissait à peine, quand on est venu nous annoncer quele Révérend Père Général venait, en personne, nous chercher pour nous faire les honneurs de la Grande- Chartreuse. Vous avez été, Messieurs et chers collègues, vivement touchés de cette marque de haute faveur. La Société a été présentée au Révérend Père Général par le Président. À peine est-il besoin de vous rappeler le calme et le respect avec lesquels notre visite a été faite.

Il existe dans divers ouvrages, plusieurs descriptions exactes du Couvent des Chartreux, et je ne dois ni ne veux

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