‹ [Travaux d'entomologie 1852-1865]Chapitre 35 sur 131 · III. LE LAUTARET · texte numérisé non relu

III. LE LAUTARET

Tous les entomologistes qui avaient pris part à l’excursion de la Grande-Chartreuse n’ont pu venir dans les Hautes- Alpes. Ils ont employé le teraps dont ils pouvaient disposer, en explorant Uriage, Allevard, la Chartreuse de Prémolles, en un mot, la plupart des environs de Grenoble. Je citerai, parmi les Insectes récoltés dans ces localités, les Cymindis humeralis, Licinus Hoffmansegqii, Feronia exlernepunctata , Ocypus ater, Podabrus alpinus et Parmena Solieri, pris à Uriage par plusieurs de nos collègues, et plus particulièrement par M. Belleyoye; le Carabus nodulosus, trouvé à la Chartreuse de Prémolles par M. Charles Dat. Les bords du Drac avaient offert les chenilles du Dei. lephila hippophaes, et, sur les fleurs composées, les Zygœna erythrus et sarpedon; en outre, les Apion et Tychius meliloti, Pachybrachys hippophaes, Sciaphilus viridis, etc.

M. Léon Fairmaire, qui avait remonté le cours de l'Isère, jusqu’à Conflans avait rapporté de cette localité, les Lampra rutilans et conspersa, le Coniatus repandus, qui se trouvait abondamment sur les Tamarix des sables de l'Isère , l’A/tica hippophaes, très commune sur l’Hippophae rhamnoides, le Bembidium bisignatum, assez rare sous les graviers, la Æanthochroa carniolica, prise le soir pendant qu’elle volait autour des fleurs de Jasmin. Il avait capturé le Cerceris arenaria, emportant entre ses pattes un Otiorhynchus sulcatus. Vous avez, comme moi, Messieurs et chers collègues , admiré les travaux de MM. Léon Dufour et H. Fabre, sur l'instinct des Cerceris, et vous connaissez les mœurs de l'arenaria, qui fait une guerre acharnée aux Curculionites.

Une voiture spéciale et assez commode devait nous conduire à petites journées jusqu’au Lautaret. Quittant Grenoble de grand matin, nous avons pris une route opposée à celle de Voreppe. Elle est large et droite, jusqu’au moment où nous apercevons le pont de Claix, jeté sur le Drac par Lesdiguières; mais alors, laissant le Drac sans le traverser, nous nous sommes dirigés sur Vizille. Le pays que nous parcourions ainsi est d’une grande fertilité; tantôt de belles prairies, parfois un peu humides, tantôt de riches moissons, de beaux arbres, des vignes, des champs de Solanum, de Cannabis. Les Vanessa Antiopa, Papilio Podalyrius, Apatura Ilia, viennent se reposer sur la route et s’envolent à l’arrivée de la voiture. Ces Lépidoptères sont très communs en cet endroit. J'éprouve un grand plaisir à écouter le chant des Cigales ; je l'ai bien vite reconnu, quoiqu'il n'eût pas frappé mon oreille depuis plus de douze ans.

Vizille a été notre première étape. Après y être restés le temps d’un repas, nous continuons notre route. Traversant la Romanche, nous {rouvons une suite de collines qui vont s'étageant les unes sur les autres, mais le fond large des vallées est toujours couvert d'une belle végétation, de moissons et d'arbres fruitiers. Bientôt, cependant, après avoir dépassé Séchilienne, la vallée se rétrécit et nous apercevons à l’horizon un haut sommet et de la neige. Profitant du ralentissement forcé des chevaux qui conduisent au pas notre maison roulante, nous montons et descendons bien souvent par la portière toujours ouverte. M. Paul Lambert prend le Dolichus flavicornis sous une pierre, on trouve encore les Chlæœnius tibialis, Carabus intricatus, elc. Les rochers commencent à être tapissés du charmant Sempervivum arachnoideum. Ts nous offrent aussi l'Asplenium sep-

tentrionale, et dans les parties schisteuses et humides, la Primula viscosa. L'Erebia euryale, des Polyommates et d’autres Lépidoptères alpins viennent se reposer sur les parties humides des rochers et au bord des petites flaques d’eau que les infiltrations produisent sur la route.

Nous avons rencontré, après avoir dépassé Séchilienne, des cantonniers brisant des pierres granitiques sur une sorte d’enclume cylindrique et creuse, formée d’un tronc d'arbre, évasée en haut, cerclée de fer. L’un d'eux nommait cet appareil, une guise, si je l'ai bien compris.

Après avoir traversé un défilé assez large, nous entrons dans un véritable cirque de montagnes et, par une route d’une rectitude et d’une longueur désespérantes, nous arrivons enfin au Bourg-d'Oisans. L'aspect en est sombre, les maisons sont brunâtres et enfumées.

Nous avions résolu de passer au Bourg-d'Oisans la fin de cette journée et celle tout entière du lendemain. Nous traversons la Romanche pour nous rendre au pied de la cascade, située en face du Bourg; elle arrive et tombe entre deux rochers escarpés, dont la base est nue, semée de débris, où se plaisent les Vipères. Avant d'atteindre la cascade, on voit des cultures bien arrosées, entourées de fossés bordés de saules.

Au pied même de la cascade, nous prenons une grande quantité de Bembidium, parmi lesquels je ne mentionnerai que l’eques; les Nebria picicornis, Heterocerus sericans. Je trouve le Parnassius Apollo endormi sur une Carduacée. Les Verbascum, fort nombreux parmi les pierres éboulées, m'offrent en grand nombre les Cionus ungulatus et Gymnetron thapsicola.

Le soir, au crépuscule, la chasse des Microlépidoptères

nous donne un grand nombre de Pyrausta sanguinalis et de Pterophorus, tels que : adactyla, megadactyla, nemoralidactyla, tristidactyla, paludidactyla. Quand nous rentrons au Bourg-d’Oisans, les sommets couverts de neige des montagnes environnantes étaient seuls éclairés de ces teintes rosées, violâtres ou dorées , d’une délicatesse extrême que se rappellent toujours ceux qui les ont vues une fois.

Le lendemain, notre troupe s’est divisée en deux camps. L'un, sous la direction de M. Boisduval, a parcouru les monlagnes du Sud, jusqu'à Villard-Eymond et Villard-Reymond ou St-Jean. Ces localités sont extrêmement intéressantes. Elles offrent presque l'Entomologie et la Flore du Lautaret. Notre Président y a retrouvéle Lycœna Donxeli, qu'il y avait découvert il y a trente ans; il y a pris, en outre, une variété de cette espèce sans points marginaux, le Polyommatus Eurydice, les espèces alpines d’Erebia, etc. Un montagnard lui a montré des Carabus nodulosus qu'il avait ramassés sur les hauteurs; M. P. Lambert a pris les Cychrus uttenuatus et Feronia metallica; M. Boisduval a rapporté, dans sa boîte d'herborisation, les Pinguicula grandiflora et alpina, Corallorhiza Halleri, Goodyera repens, Orchis albida, Artemisia Bocconi, Sibbaldia procumbens et un grand nombre d’autres plantes rares.

La petite troupe qui suivait notre Président et qui s'était égarée dans ces régions alpestres conservera le meilleur souvenir de l'hospitalité cordiale de M. le curé de Villard- Eymond.

De notre côté, en compagnie de MM. Martin, Bruand, Constant, Bellevoye, etc., nous avons exploré les montagnes du Nord. M. Martin et moi-même gravissons, non sans peine, ni danger, un des rochers de la cascade où croissait

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l'Asclepias vincetoxicum, émaillé, comme de coutume, de nombreux Chrysochus pretiosus. Après avoir frugalement déjeuné au bord du torrent, dans un endroit où voltigeait par essaims le Lycœna damon, nous continuons notre ascension jusqu'au village d'Huez. Les prairies nous avaient abondamment offert sur ces hauteurs les Polyommatus Eurydice, virgaureæ, Argynnis Niobe, Ino, et une quantité vraiment considérable d’Apollo. Près d'Huez, j'ai pris au vol l'Anthrax capucina.

En arrivant dans ce malheureux village d'Huez, incendié

depuis un mois à peine, nous avons trouvé le plus triste spectacle. Sur une centaine de maisons, disposées en amphithéâtre et rapprochées les unes des autres, quelquesunes à peine étaient restées debout, les autres avaient été dévorées par les flammes. Ce n'étaient plus que toits renversés, murailles noircies et tenant à peine sur un sol encombré de débris calcinés. Nous avons parcouru ces ruines. Un villageois nous a appris, non sans doléances, et elles n'étaient que trop justes, qu'une batiture de fer partie d'une forge était tombée sur un toit en chaume, où elle avait porté l'incendie qui avait couvé lentement. Les flammes, poussées par un vent très fort et favorisées par une température élevée avaient enveloppé tout le village ; les habitants, dispersés dans les champs et revenus à la hâte n’ont pu qu'assister à celte scène de désolation. L'eau manquait, tout a été rapidement consumé.

On se hâtait de rebâtir quelques maisons et nous avons vu des mulets portant des ardoises sur le dos arriver jusqu’à Huez. Il serait indispensable de supprimer dans les villages les toitures en chaume qui propagent si vite l'incendie.

Nous dépassons Huez et atteignons les sommets, En face

de nous est la montagne limitrophe du Piémont. On en extrait une houille abondante, mais de mauvaise qualité.

Sous les pierres, nous trouvons en grand nombre, avec les Cymindis humeralis, Calathus fulvipes, alpinus, une belle variété d’un vert-bronzé foncé du Carabus cancellatus, l'Amara rufocincta, le Cryptocephalus imperialis à taches confluentes, la Chrysomela limbata et la commune Forficula bipunctata. Je dois mentionner le Capsus triguttatus, à cause de la taille qu'offre cet Hémiptère dans cette localité, il est du double plus grand que celui des environs de Paris.

Plusieurs Aphodius alpins fouissaient dans leur demeure ordinaire. J'ai pris au vol les Rhizotrogus ochraceus et assimilis. M. Bellevoye a trouvé le R. cicatricosus. Le Stenobothrus variegatus était fort commun.

Nous sommes revenus au Bourg par un chemin moins pénible que celui de l'ascension, mais néanmoins très fatiguant par ses zig-zags interminables.

C’est par une route moins longue que celle de notre arrivée, mais droite comme elle, que nous quittons le cirque de montagnes, où est situé le sombre Bourg-d'Oisans. Il est infiniment probable que l’espace renfermé entre ces monts a été jadis occupé par un vaste lac dont les eaux se seront écoulées du côté de Vizille. La route que nous suivons s'élève et nous traversons un défilé. Bientôt elle est tracée sur le flanc du rocher et bordée, à notre gauche, d’affreux précipices au fond desquels la Romanche coule dans un lit torrentueux. Le Centranthus angustifolius, la Lavandula spica nous offrent quelques Zygènes et des Lépidoptères diurnes aipins qui vont se reposer sur les sommités fleuries. A plusieurs reprises, nous passons sou de petits tunnels creusés dans le rocher. Cette route est

très accidentée ; elle avait parfois des aspects vertigineux, quand, lancés à toute vitesse, nous regardions à notre côté, sans trottoirs, ni garde-fous, le torrent, dont le lit rempli de blocs ou de pierres énormes, grondait sourdement au fond d'abîmes taillés à pic ou hérissés de pointes aiguës.

Derrière nous sont le Pémoutet (mont du pied de mouton) et mont de Lans sur notre droite. En nous éloignant d’eux, je dois mentionner certaines cultures particulières aux Alpes et que nous avions, du reste, observées dans le département de l'Isère avant d'arriver au Bourg-d'Oisans. Elles donnent un aspect tout spécial au paysage.

Sur le bord des rochers, sur les pentes les moins escarpées, partout où se trouve de la terre végétale, on remarque des sortes de zones, de bandes transversales, couvertes de moissons et de cultures diverses. Quelques-unes arrivent au bord même du précipice, et il faut un pied montagnard pour aller les recueillir.

Près du Freney, on vient de construire un tunnel assez long, au sortir duquel la route sera considérablement élevée sur une terrasse bien bâtie. L'ancienne route est en mauvais état.

Nous atteignons le Pont-du-Dauphin, presque détruit par les inondations de 1856, et nous passons la Romanche qui coulera désormais à notre droite. Sur le bord des eaux, nous prenons la Cicindela trunsversalis, des Chlænius, des: Bembidium ; Apollo vole en grand nombre, les Lycæna, les. Polyommates alpins se reposent sur les fleurs déjà signalées. Plusieurs cascades tombent et s'effilent en longues traînées vaporeuses du haut des arêtes de rochers. D’autres forment de petites bandes sinueuses et argentées, qui

roulent avec bruit et conduisent à la Romanche le tribut provenant de la fonte des neiges.

Le pays que nous traversons est de plus en plus désert et sauvage; ce ne sont plus les aspects des environs de Grenoble et de la Chartreuse, la route a été emportée en plusieurs endroits, nous en profitons pour descendre et butiner en marchant. Des arbres jetés en travers sur la Romanche servent de pont aux montagnards. Les cascades se multiplient; nous apercevons même sur les rochers à droite, opposés à ceux que nous cotoyons, de grands espaces couverts de neige provenant d’avalanches non fondues. Ils semblent rapprochés de nous, mais on sait combien les distances sont trompeuses dans les pays de montagnes. Nous remarquons dans un talus de pierres et de fragments éboulés à notre gauche, sur les Lavandula, les Centranthus, les Thymus alpinus, Centaurea paniculata, Artemisia camphorata, bon nombre d’espèces alpines de Lépidoptères et d'Hyménoptères. Parmi elles, nous reconnaissons parfaitement la Thais Medesicaste.

Quelques chétives cabanes, situées au pied de la montagne, de l’autre côté de la Romanche, consistent en murs de pierre sèche adossés au rocher-paroi, leur toit est incliné pour ne pas céder sous le poids de la neige; elles sont groupées les unes auprès des autres, et leur aspect est misérable.

Nous remarquons, sur les hauteurs et sur le flanc des montagnes de droite, les bois d'Efraux, composés en grande partie de Mélèzes. On y fait la chasse aux grands cogs de Bruyère {Tetrao urogallus) et aux Tétras à queue fourchue { Tetrao tetrix).

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D'énormes blocs de rocher se sont détachés et ont roulé jusque sur la route, qui a dû se détourner devant ces obstacles. Nous découvrons de loin un sommet neigeux, un véritable glacier. La couche est considérable, éternelle. Nous touchons à La Grave-en-Oisans, village très heureusement situé pour le naturaliste.

Il est décidé que nos montures se reconforteront à La Grave et nous pareillement. Nous y avions été annoncés et nous y Sommes convenablement reçus. On cultive à La Grave, dans quelques champs en zone dont j'ai déjà parlé, le Secale cereale et le Solanum tuberosum qui ne peuvent pas toujours y mürir ou s’y multiplier. On y fait aussi un pain en forme de pavé cubique, composé de seigle, d'orge et de très peu de blé moulus. On le fait cuire pendant longtemps et pour la majeure partie des habitants à la fois: il est d'une longue conservation. Sa dureté est celle du biscuit de mer ; nous en avons vu de trois années de date et qui ne paraissait point alléré. Pendant qu’on nous montrait ce pain, un petit garçon s’occupait à en grignoter un morceau.

Sur la terrasse de l'hôtellerie de La Grave on jouit d’un coup d'œil magnifique, la Romanche coule au bas, en face sont de vertes prairies, des sapins et des mélèzes espacés ou groupés en petites masses, le glacier couronne le tout. C’est un des sites les plus intéressants que nous ayons vus dans les Alpes. Je donnerai encore un souvenir à La Grave.

Les bords de la Romanche nous ont offert, sous les pierres, quelques Carabiques, la Nebria picicornis et une grande quantité de Bembidium.

Au sortir de La Grave, nous trouvons un tunnel considérable, sa longueur est de 800 mètres; il n'est pas droit, mais un peu recourbé ; en pénétrant au fond des ouvertures

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