CHAPITRE II
Réfutation de l'erreur qui a fait attribuer les Truffes à la piqûre d’un insecte.
La réfutation suivante semblera peut-être inutile à mes collègues; mais je les prierai de remarquer combien il est important de détruire une erreur qui s'appuie sur un fait observé par des personnes de bonne foi. L'interprétation seule de ce fait n’est pas exacte, elle est même complétement fautive (2). J'espère d’ailleurs en finir avec cette question et apporter la conviction dans les esprits, en fournissant aux cultivateurs de Truffes les données entomologiques invoquées par eux à plusieurs reprises.
(1) M. Léon Dufour a observé que « l'espèce de larve varie dans le même Cham pignon suivant la saison et l’âge de celui-ci; ainsi en septembre le Boletus pinetorum nourrit une quantité prodigieuse de larves d’une Muscide du genre Helomyza, et en décembre il est peuplé de celles du Mycetophila inermis, qui est une Tipulaire. » (Annales des Sciences naturelles, loc. cit., t. XIE, p. 8.)
(2) Je recommande la lecture d’un bon travail de M. D. Cros combattant cette erreur : Origine des Champignons ; la Truffe et sa culture (Revue de l'Académie de Toulouse, livraison d'avril 1858, tirage à part en brochure in-8°, 12 pages).
Depuis très longtemps on s’est aperçu que des Mouches voltigent audessus des terrains où les Truffes se sont développées. Les ouvriers truffiers ou rabassiers connaissent, sous le nom de Mouscous des Rabassos Où Mouches des Truffes, diverses espèces d'Helomyza (1). La présence des insectes tubérivores sur les gisements des Truffes ou dans l’intérieur de ces tubercules a été constatée par des naturalistes éminents ; les citations suivantes le prouvent d’une manière catégorique.
Garidel (2), qui professait à l'École de Montpellier au commencement du siècle dernier, dit expressément, après avoir indiqué la manière de chercher les Truffes avec les pourceaux ou les truies : «Il y à une autre manière de découvrir les Truffes qui est connue de peu de gens et que j'ai moi-même observée : c’est lorsque le jour est serein et calme et que le soleil reluit sur ces endroits, on s'aperçoit d’une nombreuse quantité de Moucherons qui s'élèvent, de l’endroit où est cachée la Truffe, à la hauteur de deux ou trois pieds. Si l'on creuse justement au point de la terre d’où s’élèvent les Moucherons, on découvre ordinairement la Trufre, qui est assez souvent gâtée : c’est ce qui m'oblige de croire que les vers que l’on trouve ordinairement dans les Truffes que l’on creuse l'été sont les œufs éclos de ces insectes. Ces vermisseaux, qui sont d’une couleur blanche, sortent dans la suite des trous de la Truffe et de la terre en forme de Moucherons. Les Truffes où l’on trouve ces vers n’ont ni l'odeur ni le goût des autres : je parle de celles de l'été sur lesquelles j'ai fait plusieurs fois ces observations. »
La justesse des réflexions de Garidel est frappante ; il avait très bien apprécié la présence des Moucherons au-dessus des Truffes dont ils étaient sortis ; il croyait que les œufs éclos de ces Moucherons produisaient des vermisseaux qui se changeaient ensuite en insectes ailés. Quant à savoir à quelle espèce appartenaient ces insectes, il est permis de conjecturer qu'il s'agit peut-être d’une Tipulaire vivant dans la Truffe d'été ?
Le comte de Borch, dans sa deuxième lettre sur les Truffes du Piémont, adressée au comte Morozzo, a parlé de deux espèces d'insectes (8) qui
(1) Les Truffes sont appelées Rabassos par les Provençaux ; les ouvriers truffiers portent le nom de Rabassiers ou Rabassaïres, et les Mouches des Truffières celui de Mouscous des Rabassiers ou Rabassaïres.
Les ouvriers qui récoltent les Truffes dans le Poitou sont connus sous la désignation de Truffleurs ou de Truffiers.
(2) Garner, Histoire des plantes qui naissent aux environs d’Aix et dans plusieurs autres endroits de la Provence, p. 474 et 475, 1715. ;
(3) De Boncu, Lettres sur les Truffes du Piémont, Milan, 1780,
Insectes tubérivores. al
indiqueraient la présence des Trufles. « Lorsque les Truffes sont mères, on voit voltiger alentour de l'endroit qui les produit des Mouches bleues : mais lorsqu'elles sont dans un état de putréfaction, ces Mouches disparaissent et sont remplacées par d’autres tout à fait noires, J'ai eu occasion d'examiner ces insectes dans ces différents états... » (P. 34.)
«Les Mouches bleues proviennent d’un petit ver blanc ayant une tête noire et deux poils bruns à l'extrémité: le nid de cet insecte se trouve dans la Truffe même, au milieu d’une petite cavité noire qui recèle son germe. En grandissant, ce ver change plusieurs fois de couleur : de blanc il devient couleur de café au lait, puis brun rouge, ensuite il passe à l’état de chrysalide et s'enferme dans une coque blanche qu’il s’ourdit lui-même, enfin il sort de ce cocon en forme de Mouche bleue, » (P. 34 et 35.)
« Les Mouches noires doivent leur naissance à un ver brun, qui noircit toujours plus en avançant en âge, qui dans l’état de chrysalide se revêt d’un cocon brun à peu près comme celui des Teignes, et puis, au moment de sa métamorphose, reparaît sous la forme d’une longue Mouche noire. » (P. 35.)
Le comte de Borch renvoie à la planche 3 qui accompagne ses Lettres ; mais le dessin très imparfait et l’enluminure grossière des figures ne permettent pas de reconnaître les insectes dont il a voulu parler, Bosc a rapporté la Mouche noire (F et G de la planche 3) à une Tipule; je n’oserais le faire avec certitude.
Quant à la Mouche bleue, le doute est encore plus grand. Le ver (4), s’enveloppant d’un cocon et vivant dans une cavité de la Truffe, rappelle, par sa couleur et son extrémité pourvue de deux poils, la larve de l’Anisoloma; mais il n’est pas fait mention des pattes, et la figure de l’insecte parfait (G), d'un bleu cendré avec deux gros points rouges sur les côtés de la tête, est, à mon avis, intraduisible, On dirait une Mouche mal venue ou un Coléoptère à élytres courtes, et on comprend que M. Vittadini, dans sa Monographie si estimée, ait regardé ces figures comme imaginaires. Pour moi, je suis convaincu que le comte de Borch parle d’un fait vrai, mais qu’il a très mal représenté les insectes dont il fait mention.
Bosc, lorsqu'il demeurait sur la chaîne calcaire située entre Langres et Dijon, avait souvent reconnu la place où se trouvaient des Truffes mÜres, vers la fin de l'automne, à la présence de petiles Tipules : « Quand le soleil luit et à neuf heures du matin, il faut, dit-il, se pencher et regarder horizontalement la surface de la terre pour voir une colonne de ces
petites Tipules, à la base de laquelle on n’a qu’à fouiller avec une pioche pour trouver les Truffes d’où elles sortent (1). »
J'ai noté précédemment les observations de MM. Tulasne, Léveillé, Gubler (2), etc., signalant les Mouches du genre Helomyza qui se plaisent dans les départements méridionaux du Vaucluse, du Var, des Basses-Alpes et des Alpes-Maritimes, sur la terre où sont les Truffes et qui en indiquent le gisement aux gens du pays. M. Goureau à fait des remarques analogues à Santigny, dans le département de l'Yonne, pour l'Helomyza tuberivora (3). M. Ravel, de Montagnac, dans les Basses-Alpes, insiste beaucoup, dans deux Mémoires que j'aurai à discuter, sur la présence des Mouches au-dessus des truffières. « Ges Mouches voltigent constam-= ment à la hauteur de 30 à 40 centimètres, au plus, au-dessus du sol, et ne craignent pas le froid (4); depuis des siècles, les paysans sont guidés dans la recherche des Truffes par ces Mouches (5). »
D’après cet exposé, il me paraît hors de toute contestation que des insectes, et notamment des Diptères, voltigent au-dessus des truffières dont ils sont sortis ou qu'ils recherchent pour aller y déposer leurs œufs. J'ai déjà dit qu’un auteur célèbre, M. Vittadini, a soutenu que les insectes des truffières ne sont pas spéciaux et ne diffèrent point de ceux des autres Champignons; il nie que ces insectes aient l'habitude de se réunir en essaim, et il affirme que les Milanais ne cherchent point les Truffes sur leur indication : les figures publiées par le comte de Borch lui paraissent tout à fait imaginaires (6). Je ne puis accepter cette opinion dans sa rigueur, car les espèces d’Helomyza dont nous connaissons les larves sont tubérivores ; et d’ailleurs, en supposant que les insectes dont les larves vivent dans les Truffes se nourrissent aussi dans d’autres matières azotées, il n’en reste pas moins prouvé que ces insectes indiquent les truffières, ainsi que Bosc et beaucoup d’autres l'ont constaté, Par conséquent, la présence des insectes au-dessus des gisements de Truffes est incontestable ; mais c’est le seul fait vrai dont on ait pu déduire une interprétation
(1) Bosc, article Truffe du Nouveau Dictionnaire d'Histoire naturelle, t. XXXIV, p. 558, Paris, Déterville, 1824.
(2) Bulletin de la Société Botanique de France, L. VIN, p. 235, 1861.
(3) GoureAw, Annales de la Société Entomologique de France, 1852, Bull., p.LXXV.
(4) Rave (de Montagnac), Culture de la Truffe, deux Mémoires publiés à Paris en 1857; 1er Mémoire, p. 11, et 2° Mémoire, p. 8.
(5) Raves, 2° Mémoire, p. 11.
(6) G. Virranins, Monographia Tuberacearum, p. 87, note 35, 1881.
Insectes tubérivores. 38
erronée du rôle des insectes par rapport aux Truffes, car ces insectes, loin de les produire, ne font que s'en nourrir. Pour le prouver, je vais examiner successivement les questions auxquelles cette présence des insectes dans les truffières a donné lieu, et discuter : 4° Si les insectes tu bérivores peuvent provoquer le développement des Truffes et s'ils sont gallicoles ? 2° La Truffe est-elle une galle végélale ? 3° Enfin, si la Truffe n’est point une galle végétale, qu’est-elle réellement ?
* Les Insectes qui vivent dans les Truffes sont-ils gallicoles et peuvent-ils provoquer le développement d’une Truffe comme celui d’une Galle végétale ?
Si les insectes tubérivores ont fixé l'attention depuis des siècles, suivant l'expression de M. Ravel, depuis un temps très reculé aussi on a fait jouer aux insecles un rôle plus où moins bizarre ou hypothétique dans la production de ces tubercules.
Dumont (1), dans l'exposé de ses voyages, publiés en 1699, rapporte l'opinion d’un sieur Glary, avocat provençal, Les Truffes sont « un amas d’un certain suc de la terre... elles se pourrissent dans la terre au commencement de l'été, et de leur corruption s’engendre toujours une grande qnantité de papillons d'une espèce particulière » qui servent à la généralion de nouvelles Truffes. « Cela arrive par le frai de ces animaux dans de certaines fentes qui se font en terre au lieu où les Truffes avaient pourri... Aussitôt après, les crevasses se referment et les Trufes y viennent une autre fois. »
Quels sont ces papillons d’une espèce particulière ? Faut-il y voir quelque Tinéide analogue à celle observée par M. Tulasne, ou est-il simplement question d'une Mouche colorée, d’une Helomyza? Quoi qu'il en puisse être, on voit que ce n’est point d'hier qu’on a pensé à attribuer, en Provence, la production des Truffes à l'influence des insectes.
En 1847, M. Robert crut reconnaître que la Truffe se formait sur les racines des chênes « à l'extrémité des filaments devenus capillaires et imperceptibles. » Ne pourrait-on pas admettre, pensait-il, que les Truffes sont des noix de galle souterraines, qu’elles doivent leur origine « à une circonstance à peu près pareille à celle qui donne lieu sur Ja feuille de
(4) Dumonr, Voyages en France, en Italie, ete, p. 144 et 145, 1699.
Le
certains chênes blancs à cette espèce d’excroissance d’où résultent les noix de galle, c’est-à-dire à la piqûre de quelque insecte (1). »
M. Ravel, sans connaître le travail de M. Robert, a eu la même idée, et il a pensé que la Truffe était une galle végétale, M. Ravel à basé sur cette donnée une culture de la Truffe, car celte dernière « n’est aulre chose qu'un accident produit dans la végétation du chène par la piqûre d’une Mouche qu'il appelle truffigène (2), » La Truffe ne pourrait exister, pas plus que la noix de galle, si l'insecte qui la produit n'existait point. « La galle et la Truffe sont toutes les deux l'ouvrage d’un insecte qui à voulu mettre sa couvée à l'abri et préparer une pâture à ses larves (3). »
On voit nettement quelle est la croyance de MM. Robert et Ravel sur la production des Truffes. Leur manière de voir a été partagée par d’honorables agriculteurs, mais peu familiarisés avec les études entomologiques et botaniques, et récemment M. Valserres (4) a reproduit les opinions de MM. Robert et Ravel en leur accordant toute créance et en appelant sur elles une sérieuse attention.
Nous trouvons, dans les deux Mémoires de M. Ravel sur la culture de la Truffe et dans le compte rendu de M. Valserres, les assertions qui leur ont fait attribuer les Truffes à la piqûre d’un insecte. M. Ravel dit qu'il y a autant de variétés de Mouches qu'il y a de variétés de Truffes, mais il n’a pas déterminé ces diverses variétés de Mouches. «Il existe plusieurs espèces de Mouches truffigènes, et celle qui produit la Truffe noire n’est certainement pas la même que celle qui produit la Truffe blanche (5). »
« Méconnaissant le rôle capital, dit M. Valserres, que la Tipule joue dans la production de la Truffe, c’est à peine si les naturalistes nomment ce Diplolèpe dont les espèces varient comme les Truffes elles-mêmes. Aussi, en cet important sujet, l’histoire naturelle est-elle complétement à refaire (6). »
Je réponds que la détermination des espèces d'insectes qui vivent dans les Truffes et qui se nourrissent de leur substance est aussi précise que
ossible. Les mœurs de ces petits animaux sont parfaitement connues, insi que je l'ai démontré. Je puis affirmer que parmi ces insectes il n’en
(1) ROBERT, Aperçu sur V'histoire naturelle des Truffes et leur mode de production. (Comptes Rendus des séances de l'Académie des Sciences, t. XXIV, p. 66 et 67, 1847.)
(2) Raver, De la culture de la Truffe, ter Mémoire, p. 7.
(3) Ravez, loc. cit., 1° Mémoire, p. 7 et 8.
(4) Vauserres, Annales de l’agriculture française, 5e série, t. XXI, p. 184 e suiv., 15 mars 1863.
(5) Raver, loc. cit., ter Mémoire, p. 10.
(6) Vazsernes, loc, cit., p. 190.
Insecles tubérivores. 35
existe aucun qui soit l'artisan ou l’auteur d’une galle végétale, il n’y a aucun Hyménoptère gallicole, aucune Diplolèpe; la seule Mouche à quatre ailes sortie des Truffes est un parasite des autres Diptères, un Ichneumonien.
M. Goureau a fort bien établi ce fait en indiquant les insectes qu'il avait observés dans les Truffes, et en signalant une espèce d’Alysia parasite des autres larves tubérivores (1).
Entrons au cœur même de la discussion et prouvons que pas un seul des insectes vivant dans les Truffes n’est gallicole. La Tipule dont il est question dans le deuxième Mémoire de M. Ravel et dans le compte rendu de M. Valserres est une espèce de Tipulaire fongivore appartenant au genre Sciara. I est probable aussi que la petite Tipule que Bosc avait remarquée se rapportait à ce genre. Or, ces Tipulaires ne sont pas gallicoles comme les Cécidomyies et les Lasioplères, car elles se développent dans les matières végétales en décomposition, dans le fumier, dans les Champignons de diverses espèces, elc. J'ai décrit récemment les premiers états de la Sciara Bigoti (2), dont les larves se trouvent par milliers dans le fumier aux environs de Paris,
Les Coléoptères observés dans les Truffes ne sont pas gallicoles; on sait qu'un petit nombre de Ceutorhynchus et de quelques autres genres de Curculionites peuvent produire, rarement, des galles sur les végélaux qu'ils habitent; mais ni l’Anisotoma, ni le Bolboceras, ni aucun des Coléoptères tubérivores, n’est gallicole. Les cavités creusées dans la Truffe, soit par la larve précitée du comte de Borch, soit par la larve de l’Anisoloma, sont établies dans un tissu déjà formé; ces cavités sont entièrement semblables à tous les trous, à toutes les galeries creusées dans le bois et dans les végétaux par les vers ou par les insectes parfaits, et personne n’a jamais pensé que les loges où les Xylophages se métamorphosent fussent des galles. L'entomologiste, s’occupant des mœurs des insectes, est obligé d'admettre comme vérité démontrée l'absence complète d’un insecte gallicole trouvé dans les Truffes,
M. Ravel affirme que les Mouches voltigent sur les truffières l'été comme
l'hiver : « Ce qui la distingue de la Mouche ordinaire, c’est qu’elle ne craint pas le froid et résiste à une température assez élevée en se blottis-
(1) Gourgau, Annales de la Société Entomologique de France, 1852, Bull, p. Lxxvr.
(2) Annales de la Société Entomologique de France, 1862, p. 105 et suiv., pl. 2, fig. 5.
sant sur la terre (1). » On verra «au cœur de l'hiver les Mou es truffigènes, pleines de force et de vitalité, se mouvoir en ous sens sur l’emplacement des truffières ; il n’y a qu'un vent violent et un froid sec qui les engourdissent et qui les fassent blottir sur la neige, car la plus forte couche de neige ne les fait point périr (2). »
1] s’agit évidemment de Mouches d'espèce et même de genre très différents qui vivent dans les Truffes pendant l'été et pendant l'hiver; les insectes mentionnés par Garidel dans la Truffe d'été ne sont pas les mêmes que ceux observés pendant l'automne par M. Goureau dans la Truffe noire. M. Ravel a lui-même signalé la différence des larves « qui, vers la fin de mars et d'avril, dévoreront les Truffes complétement el ne laisseront à la place du précieux tubercule qu'une matière noire semblable à du charbon pilé (3), » et celles de la Truffe blanche d'été «qui se contentent de la sillonner dans tous les sens et d’y pratiquer une infinité de petits trous, comme on le remarque en la coupant en tranches... (4). La génération de la nouvelle truffigène n’est arrêtée que par le défaut de chaleur pour l’éclosion de la ponte ; mais une fois commencée elle continue pendant cinq, six et sept mois de l’année, et cette multiplication d'insectes devient innombrable (5). » Cette durée illimitée et cette diversité inexplicable dans la Mouche prétendue truffigène n'avait pas échappé à M. Valserres, qui s'étonne de « cette pérennité contraire à toutes les règles de la science, » et «d’une exception faite en faveur de la Tipule non soumise à la loi qui régit les êtres inférieurs (6). » Mais, qu’on veuille bien se le rappeler, il y a diverses espèces, un grand nombre d'espèces de Mouches vivant dans les mêmes Trufles et se succédant tour à tour dans leur éclosion.
Les Helomyza, les Curtonevra et autres Muscides à larves pseudocéphalées et à pupe formée de la peau même de la larve, n'ayant que des allures généralement peu agiles, paraissent deux fois dans l’année et volent sous les rayons les plus chauds du soleil; elles ne forment pas d’essaim. Les Tipulaires vraies, si différentes à l’état de larve et de chrysalide, sont d’abord sous l'aspect de vers blanchätres à tête d’un noir de jais, puis revêtues d’une enveloppe extérieure munie de saillies et rappelant
(1) RaveL, 1° Mémoire, p. 11.
(2) Raver, 2e Mémoire, p. 8.
(3) Ravez, 2° Mémoire, p. 8.
(4) Ravge, 2e Mémoire, p. 9.
(5) RAvEL, 1er Mémoire, p. 9.
(6) VAzsERREs, loc, cil., , 194.
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celle des Lépidoptères diurnes ; ces Tipulaires hibernent assez facilement. Elles forment des essaims ; on les voit pendant les journées les plus froides, mais sereines, tourner, s'élever, redescendre ; elles ont des habitudes spéciales : ce sont les Mouches choræas agentes de Linnée. Ces diverses espèces ont leurs mœurs particulières et se réproduisent à leur manière dans les Truffes, tant qu'elles en trouvent ; à défaut de Truffes elles choisissent d’autres matières azotées, et elles ne sont pas plus gallicoles ou galligènes les unes que les autres, elles ne sauraient l'être en aucune façon. ;
Voici comment se produit la Truffe suivant M. Ravel : « La Mouche truffigène, que l’on remarque volligeant constamment en hiver sur la place des truffières, autour des chênes producteurs des Truffes, pénètre dans la terre, atteint les racines chevelues et les pique à leur extrémité pour déposer ses œufs; la piqüre détermine le jet d’une goutte laiteuse..….. La Truffe étant formée, les racines piquées par la truffigène meurent et la Truffe, abandonnée à elle-même, grossit et se développe avec le secours de la terre et de l'air, Voilà pourquoi ceux qui se sont occupés de la Truffe n’ont jamais pu y reconnaître ni germe, ni radicule, ce qui prouve qu’elle n’est pas un produit végétal (1). » J'ai reproduit intégralement ce passage qui renferme deux erreurs, à savoir : le rôle de la Mouche et celui de la nature de la Truffe, Je ne répondrai actuellement qu'à la première, en rétablissant les faits relatifs à la Mouche prétendue truffigène. Quand les Mouches femelles pénètrent dans le sol après en être sorties au moment de leur éclosion et s'être accouplées, c’est pour aller y pondre sur les Truffes; mais ces insectes, dépourvus de tarière analogue à celle des Diplolèpes, des Tenthrédines, ete, et n'ayant pas d’oviscaple pour entailler une racine si minime qu’on la suppose, ne peuvent absolument pas piquer le tissu végétal ou les radicules fibrillaires du chône.
Combien Garidel et Bose, ces observateurs consciencieux et ne voulant pas torturer les faits pour les plier à une théorie, avaient mieux jugé la question ! Nous arrivons après eux à conclure sûrement que le seul fait réel parmi toutes ces assertions étranges, c’est la présence des Mouches dans les truffières, parce que ces Mouches recherchent les Truffes pour y déposer leurs œufs.
(1) Raver, (er Mémoire, p. 8.
2 La Truffe n’est point une Galle végétale.
Après avoir démontré à nos honorables adversaires, par l'examen rigoureux des insectes dits trufligènes, que pas un seul d’entre eux n’est gallicole, il nous sera facile de prouver que la Truffe n’est point une galle.
Notre vénéré maître M. Léon Dufour, dont l'autorité dans ces questions complexes est si grande comme entomologiste et comme botaniste, a voulu combattre cette erreur. Nous ne pouvons mieux faire que de résumer ce qu'il a dit :
« Une galle, pour mériler ce nom, a non-seulement besoin d’être fixée au végétal dont elle emprunte les sucs nourriciers..…. mais la larve ou les larves qui en provoquent la formation, et dont l'existence initiale coïncide avec cette galle, s’établissent dans une ou plusieurs loges où coques particulières... (1).
» Rien de semblable ne s’observe dans la Truffe, à quelque âge que vous en étudiiez la structure intime. Demandez plutôt au fin gourmet, à l'artiste culinaire s'ils ont jamais trouvé des vers dans les Truffes fermes et parfumées même les plus grosses, ils vous diront : non. Mais s'ils rencontrent un tubercule mou et infect, ils le repoussent bien loin, et ce tubereule fait la fortune de l’entomophile. »
La Truffe n’offre ni les caractères extérieurs, ni les divisions ou les cavités intérieures d’une galle végétale. Elle ue ressemble en aucune manière aux galles des Diplolèpes, ni à celles des Geutorhynchus, ni à celle des Cécidomyies où des Aphidiens. On connaît, depuis longtemps déjà, la galle souterraine des racines du chêne produite par le Cynips aptera FABR. (2). Voyez combien elle diffère de la Truffe : elle est ligneuse, avec une cavité où est éclos le Diplolèpe gallicole, et elle n’a aucune espèce de rapport avec la masse charnue du précieux tubercule. L'une est dure, constituée par du tissu hypertrophié, par des cellules végétales et des clostres ou vaisseaux aériens du chêne; l’autre renferme des utricules spéciales de tissu cellulaire, et dans les sinuosités qui la parcourent se déposent des germes particuliers, des spores, corps reproducteurs de la Truffe, Les œufs et les larves d'insectes ne font jamais partie intégrante, ou nécessaire, d’une Truffe normale. Leur présence y est accidentelle.
(1) L. Durour, Quelque chose sur les Truffes. (Comptes Rendus des séances de l'Académie des Sciences, t. XLINI, p. 1031, 1856). (2) Voyez une note de M. H. Luaas dans ces Annales, année 1861, Bull., p. cxv.