XII
Un homme qui, spontanément, tue un autre, est jugé démériter infiniment moins que celui qui tue délibérément. Une mère qui se jette à l’eau spontanément pour sauver son fils est jugée mériter beaucoup plus que celle qui [f° 466 r.] délibérerait. D’où vient cette différence? D'abord il est clair que, de part et d’autre, le mérite et le démérite vient de l’habitude acquise. Or des deux côtés*, l’habitude acquise mérite bien différemment. Car du côté de celui qui tue, l'habitude acquise n’est pas celle de tuer, autrement certes on ne jugerait pas qu'il démérite moins; mais celle de se mettre en colère, or celle-ci se pardonne plus facilement. En un mot, d’une part, l'habitude acquise est celle de faire la chose, et de l’autre, c’est l’habitude de faire une chose qui est occasionnelle de la chose en question.
La courbe que décrit l’esprit humain est un épicycle (11), des petits* cercles concourant à un grand cercle.
XII * des [deux] côtés, XIII * épicycle de petits
. (9) Bossuet, Instruction. sur le Silence, 1% Point : « La troisième raison qui a porté les fondateurs de recommander si étroitement le silence à leurs religieux, c’est parce que le silence unit les frères. Et en effet, c’est un moyen très propre pots ne ee charité, la paix et l’union dans une maison religieuse ; puisque le silence bannit tous ces discours et entretiens qui la divisent et la détruisent » (Œuvres, t. XIV, 540).
(10) Sur le rapport probable de cette Observation avec le Traité Des Actes humains et certaines lectures du séminariste, voir E. Renan à St Sulpice.
(11) Epicycle est un terme d’astronomie; il désigne un « petit cercle imaginé par les anciens astronomes, et dont le centre parcourt la circonférence d’un cercle plus grand » (Littré). Il se rencontre dans Laplace, Exposition du système du
Monde, livre que Renan possédait (Cf. H. Girard et H. M ibliog i se ee rd e oncel, Bibliographie
Observations et Faits Psychologiques 33
I est impossible d'établir par la raison que nous devons aimer Dieu (12). Car c’est un fait psychologique très important, qu'il n’y a pas de principe en nous qui nous dise de l’aimer. On dit : vous aimez vos parents, vous aimez vos bienfaiteurs, donc... Nego consequentiam. Il y a [f° 466 v.] en moi un principe primitif qui m'ordonne d'aimer mes parents, un principe primitif qui m'ordonne d’aimer mes bienfaiteurs, mais il n’y en a pas d'aimer Dieu. [C’est pour cela que tout ce qu’on dit pour nous porter à aimer Dieu nous fait si peu d'impression] (a). Et si on dit : Dieu est notre bienfaiteur, donc... je dirai que les principes ci-dessus ne sont qu'entre nos semblables, et ne portent plus au-delà. On dit encore : L'amour doit être en proportion des qualités de la personne. Or... donc. Nego majorem. Le devoir de l’amour ne dépend pas de* plus ou moins de bonté en tel ou tel, mais de tel principe inné en moi qui m’ordonne de l’aimer. C’est parce que ce principe de l’amour de Dieu n'existe pas naturellement en l’homme, que les anciens n’eurent jamais l’ombre de l’idée de la charité (V. Pascal). Voilà qui est bien remarquable : n'est-ce pas une lacune en l’homme? Oui, sans doute, si ce principe n’y a jamais été, mais ceci est inadmissible, car Dieu ayant fait l’homme, il n’est pas croyable qu'il n’ait mis en lui ce principe. Donc, l’homme n’est plus en son état primitif. On peut se demander pourquoi Dieu, ayant laissé subsister après le péché tous les principes naturels de l’homme, a détruit celui-ci. C’est parce que c'était le premier, le plus important, pour mieux con | vaincre [f° 467 r.] l’homme de sa misère. I fallait qu'il ne püt atteindre humainement au précepte le plus simple. Aussi est-ce le premier de la révélation. Diliges dominum (13). Dieu voulait que cela fût réservé à sa grâce. Il y avait barrière entre lui et l’homme (14).
Ce n’est pas la seule volonté qui agit pendant le sommeil, mais l’imagi-
(a) [ ] dans l’interligne, avec renvoi à bienfaiteur. XIV * du
(12) Cf. supra p. 22. Abbadie traite assez longuement de l’amour de Dieu : nous devons, dit-il, l’aimer «par raison, puisqu'il possède toutes les perfections, par sentiment, puisqu'il nous communique tous les biens que nous pouvons sentir et posséder » (L'art de se connaître etc., 91).
(13) Matth., XXII, 37; Marc, XII, 30; Luc, X, 27.
(14) Ces réflexions ressemblent beaucoup à une Note marginale de Renan à D. Stewart, Esquisses de Phil. Mor., 137, et se rapprochent de Pascal, Pensées, 23 (III) : «Il faut... que la vraie religion nous enseigne à... n’aimer que [Dieu]. Mais, comme nous nous trouvons dans l’impuissance... d’aimer autre chose que nous, il faut que la religion qui instruit de ces devoirs nous instruise aussi de cette impuissance, et qu’elle nous apprenne les remèdes ». Pascal avait encore écrit : « Nous naissons si contraires à cet amour de Dieu, et il est si nécessaire, qu’il faut que nous naïissions coupables, ou Dieu serait injuste ». — 1b., 12 (II) : « La vraie religion doit avoir pour marque d’obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l’a ordonné. »
34 Philosophie et Théologie
nation (15). L'autre jour, M. Billion (16) m'a dit s'être réveillé juste à deux heures du matin, parce que je lui contais la veille que je m'étais levé à cette heure.
Il m'est arrivé ce matin un fait psycho-physiologique assez singulier. On ne venait pas m’éveiller ce matin, et il est arrivé qu'à l'heure accoutumée, je rêvais qu’on était venu m'éveiller. Puis la cloche a sonné, et au lieu que cela ait été comme une confirmation de mon rêve, au contraire, du moment où je l’ai entendue, je me suis dit : Ah! je me trompais, et il n’est pas encore temps de me lever. Ce n’est que quand j’ai été éveillé que j'ai repris le sens.
[f° 467 v.] XVII
Qu'il y a de ces influences de l’état psychologique* sur le corps, qui sont étonnantes! J’ai remarqué que la lèvre supérieure est rétrécie ou allongée, selon qu’on est de bonne ou de mauvaise humeur. Ce matin, j'étais content, et je voulais le cacher. Ma lèvre me gênait singulièrement, je voulais la rétrécir, impossible : c’est pour cela qu’on a les lèvres serrées en mauvaise humeur, car il faut lever la lèvre d’en bas et rétrécir le menton pour atteindre la supérieure. C’est aussi pour cela que, dans l'embarras, dans les moments critiques, les fibres des côtés du nez se contractent involontairement. Dites-moi, je vous prie, s’il y a rien de plus singulier? Rapport entre ma bonne ou mauvaise humeur, et les fibres de mon nez et de ma lèvre.
« Chaque ange, dit Bossuet, considérant que Dieu lui donne des compagnons, qui dans une même vie et dans une même immortalité conspirent au même dessein de louer leur commun Seigneur, il se sent pressé d’un certain désir d'entrer en Société avec eux. Tous sont touchés les uns pour les autres d’une puissante inclination; et c’est cette inclination qui met l’ordre dans leurs hiérarchies*, [f° 468 r.] et établit entre leurs légions une
XVII * de ces influences psychologiques XVIII * leur hiérarchie,
(15) Renan commence dans cette Observation une série de remarques sur le sommeil; remarques qui sont en relation directe avec D. Stewart (Eléments de la Philosophie etc., t. II, ch. V, part. I, sect. V). Ce philosophe et son traducteur insistent sur l'intérêt de cette question : «Il n’y a personne qui ne pût enrichir la théorie des songes de bien des observations de détail, si d’un côté on se donnait la peine de les recueillir, et si de l’autre on ne répugnait à les publier » (431). Pour Stewart, l’homme qui dort peut avoir des volitions, mais sans effet. Prévost, lui objectait qu’on ne se souviendrait pas de ses songes si l’on n’y faisait attention, aa moment où ils ont lieu, ce qui implique quelque action de la volonté (100 et seg.; 411 et seq.).
(16) Séminariste, qui était passé par St Nicolas, avec Renan et Bellanger.
Observations el Faits Psychologiques 35
sainte et éternelle alliance ». Puis il développe la même chose pour les hommes (17). Voilà un fait psychologique très remarquable. Je l’ai éprouvé. Dans les moments où on est porté à aimer Dieu, on est plus porté à aimer ses frères, on les trouve infiniment plus aimables. Ce qui est accompagné d’un grand sentiment de joie.
Je vais mettre ici un fait psychologique que j’ai expérimenté depuis fort longtemps. Je suis à un exercice de piété; il me vient une distraction, laquelle se présente à moi avec un charme inexprimable, oh! mais inexprimable. Enfin, je suppose que je la renvoie, puis, dans un moment où je puis m'en nourrir licitement, je cherche à la rappeler, et voilà qu’elle n’a plus absolument aucun attrait. Qu'est-ce qui faisait donc que, quand elle était illicite, elle avait tant de délectation? (18) Cela m'est parfaitement inexplicable naturellement, et j’y vois une des preuves les plus fortes de la religion chrétienne, induite de l’existence du démon et de la répugnance qu'il a pour les pratiques de cette religion.
[f° 468 v.] XX
M. Billion a observé en lui un fait analogue à celui du n° XVII. C’est que, quand il est embarrassé, sa lèvre supérieure se contracte, et il se figure que les autres s’en aperçoivent, quand souvent ils n’en voient rien. Ce dernier fait est très remarquable, et montre que souvent ces impressions sont pour le seul sujet; je l’ai éprouvé dimanche dernier au catéchisme, j'étais embarrassé, je croyais que les autres s’en apercevaient et pas du tout.
C’est étonnant comme l’orgueil est fin, c’est l’outre qui, pressée par un bout, se relève par l’autre. Je.ne réussis pas en cela, je le déprécie ou j'imagine un autre type opposé, où je réussirais merveilleusement. C’est ce qui fait le danger du mauvais succès en sectant un bon type, car on a dès lors un terrible penchant à se jeter dans l'extrémité opposée. Qu'il faut de courage pour rester dans un type où on a éprouvé un échec!
(17) Premier sermon pour la Fête de la Circoncision, Exorde. Bossuet indique en effet que l’inclination des esprits angéliques se retrouve dans notre nature : « Le plaisir de l’homme, c’est l’homme. De là cette douceur sensible que nous trouvons dans une honnête conversation. De là cette familière communication des esprits par le commerce de la parole. De là la correspondance des lettres; de là, pour passer plus avant, les Etats et les républiques. L’une [des deux inclinations] nous élève à Dieu, l’autre nous lie d'amitié avec nos semblables. De l’une est née la religion, et de l’autre la société » (Œuvres, t. XI, 442, 444).
(18) Terme de Théologie ainsi que l’expression « délectation morose ».
36 Philosophie et Théologie
[f° 469 r.] XXII
Qu'est-ce donc qui fait que les exemples des scolastiques sont d’un ridicule et d’une frivolité inconcevables, tandis que ceux des Ecossais etc. ont toujours de l’utilité et du sens? (19)
Les fortes preuves de la religion sont évidemment dans son établissement, mais non pas comme on les établit ordinairement. Ces* raisonnements ont deux parties : 1° la preuve du fait; 2° l'induction du fait, qui se réduit à montrer qu'il n’est pas humainement explicable. Or ceci demanderait une très fine analyse psychologique, et non pas des analyses grossières et énervées, comme celles qu’on donne d'ordinaire. Cette partie est purement psychologique et d’induction.
On présente ainsi l’argument ex sanclilate Christi. Christus est Deus aut impostor. Atqui non 2°, ex-. Mauvaise* manière, car, sans être imposteur, il a pu n'être pas Dieu etc. Comment?* Nescio. Phénomènes de l'esprit humain. Principe de l’éclectisme, qui a du vrai, de ne pas trancher les choses si rondement. Il faut traiter cette preuve [f° 469 v.] comme M. Wiseman, en montrant que cela ne rentre dans aucun des types. alors existants. Ici encore* analyse psychologique (20).
Analyse des objets de nos perceptions : 1° Objets en soi, vrai, beau, bon. 2° Objets par rapport à nous, utile (a).
C’est une chose singulière que, quand on dit aux hommes de voir les choses crûment et dans le vrai, sans lunettes d'opinion, de coutume, etc., ils rient et vous traitent de rêveur ou* de parleur. Cela arrive surtout aux hommes dits de bon sens. Il semble que le bon sens soit à rester dans la
(a) ou agréable rayé.
XXIII * Les
XXIV * impostor. Mauvaise * pas Dieu. Comment?
* mon
XX et
Re ue p. 82, Notes sur D. Stewart, la réflexion inspirée par Eléments
(20) Pour le commentaire de ces deux n°% XXIII et XXIV, voir E. Renan à St Sulpice.
LS
Observations et Faits Psychologiques 37
coutume, l'habitude (21). L'autre jour, je disais devant M. Bellanger (22), rentrer dans le vrai, chercher la vérité, etc. Vous me faites rire, me dit-il. Il semble qu’on y renonce tacitement, pour voir les choses lâchement et sans vigueur. Tout est de vivre dans l'opinion et la coutume: dans le vrai, on s’en moque. Que ne puis-je dire ce que je sens là-dessus!
C’est admirable comme le fait de l’existence des mystères est un symbole parfait du fait psychologique le plus important de tous, [f° 470 r.] savoir la relativité de l’esprit humain, et de son incompétence métaphysique. On a raison de dire en ce sens que les religions sont des théorèmes de psychologie.
Je doute fort qu'il y ait en nous un principe de philanthropie. Nous n'aimons les hommes qu’en tant que membres d’une corporation dont nous faisons partie. Ainsi, chez les anciens, où la nationalité était très restreinte, et où il n’y avait pas de grande corporation entre les nations, on n’aimait que ses compatriotes. Chez les sauvages, c’est encore pis, on n'aime que sa tribu. Comme les sociétés européenne* ou chrétiennes ont toutes une fraternité, les modernes ont donné à ce principe beaucoup d'extension. Enfin, comme plusieurs inductions portent à croire que le monde arrivera enfin à n'être plus qu’une famille européenne, ce principe s’étendra alors à tout le genre humain, non en tant que genre humain, mais en tant que réuni* en une seule corporation (23).
La religion chrétienne est la plus anthropomorphique des religions, et la religion juive, qui en est la préface, la moins anthropomorphique, puisque
XXVIII * européennes * réunion
(21) L’allusion au pouvoir déformant de l’« opinion » et de la «coutume » est d’un lecteur de Pascal. Les Pensées sur la Faiblesse de l’homme (XXV) ($ 4: « L'opinion dispose de tout », «cette maîtresse d’erreur que l’on appelle fantaisie et opinion, est d'autant plus fourbe qu’elle ne l’est pas toujours » etc.) sont inscrites dans le Cahier de Lectures, ainsi que le passage sur la coutume qui «fait nos preuves les plus fortes » (Pensées, VII, $ 3). Renan avait longuement médité là-dessus à Issy. Quant à son attitude à l’égard du bon sens, il avait déjà écrit le 3 mai 1842 : « Ces preuves qu’on appelle preuves de bon sens, je ne peux plus [les] supporter... Je suis persuadé que la vérité est loin de ce qu’on appelle bon sens, qui n’est qu’un ramas d'opinions, d’habitudes, de conventions » (Fragm. int., 197).
(22) Séminariste; cf. supra p. 34, n. 16.
(23) En relation avec les Notes sur Cavour. Cf. infra p. 89.
38 Philosophie et Théologie
c'était un crime capital d'y donner à Dieu la forme humaine (24). N'est-ce pas pourtant la forme la plus digne [f° 470 v.] de lui? Oui, mais il se réservait de paraître homme en Jésus-Christ. Il semblait que ce fût lui faire injure* que d'anticiper ses moments, et de lui donner une figure humaine avant celle qu'il voulait revêtir. D'ailleurs, il est vrai de dire que la vraie représentation de Dieu est la forme humaine puisque c’est son image, mais ce n’eût pas été lui faire beaucoup d’honneur de lui donner la figure humaine avant Jésus-Christ, puisque c'était une image défigurée. Ce n'est que depuis Jésus-Christ et en Jésus-Christ qu'il s’est réconcilié avec cette forme. Ce précepte de l’ancienne loi est bien remarquable. Dieu avait horreur de paraître sous forme d'homme, et maintenant c’est sa forme perpétuelle et réelle, et non représentative.
Tout ce que l’on* dit pour établir par la raison les vertus chrétiennes ne signifie pas grand’chose. On aura beau faire, on n’en mettra pas en raisonnant le principe en nous. Quis vestrum potest cogilando adjicere ad
staturam suam cubitum unum*? (25) Il faut un principe extérieur à nous, savoir la grâce.
Que cette fête de l’Epiphanie (envisagée comme un pur symbole) est
admirable! Quelle belle allégorie de la manière d’arriver à la vérité! [f° 471 r.] Première disposition, c’est d’être prêt à marcher, dès qu’on verra. Vidimus el venimus (26). Le premier mouvement qui porle à marcher est une étoile nouvelle au ciel. Puis un long voyage, où les voyageurs ont toujours l’œil sur la petite étoile qui brille au ciel. Puis les incidents du voyage, l'étoile qui s’éteint tout à coup, alors, quand le ciel ne parle plus, il faut s'adresser aux hommes. Puis l’étoile qui reparaît, et le terme de tout est le berceau d’un petit enfant. Quel admirable mythe, si ce n’était
pas un mystère à adorer!
La foi n’est pas de voir toujours, mais d’avoir vu, vidimus*.
XXIX * faire une injure XXX * qu’on * meum ?
XXXII * vu une fois. Vidimus.
Ce AbRRAS Sin « l'étendue de nos devoirs, en considérant la loi du écalogue », et particulièrement cette défense : « Tu ne te f i taillée... » (Deut., V, 8) (L'art etc., 102-103). Mn MR nd (25) Luc, XII, 25. — Ce n° XXX est à rapprocher du n° XIV. (26) Matth., II, 2.
Observations et Faits Psychologiques 39
J'ai été souvent frappé de ce que l'Evangile ne parle jamais de la demeure fixe de Notre-Seigneur durant sa vie publique. N’en avait-il pas, ou bien n’a-t-il pas voulu qu’on en parlât, afin que cela fût comme s’il n’en avait pas, je n’en sais rien. Mais ce qu’il y a <de> sûr*, c’est que voilà la plus belle allégorie de l’âme élevée et chrétienne sur la terre : elle n’y a pas son domicile (27).
Quelle charmante comparaison que celle qu’emploient les Pères pour exprimer la nécessité du détachement du chrétien; c’est l’athlète habillé (Voy. Rodriguez, Perfection chrétienne, tome II, p. 146) (28). Comme cela peint bien le christianisme!
[f° 471 v.] XXXV
Les facultés qui constituent notre esprit sont comme des* petites boîtes, des moules d’une certaine forme, carrés, je suppose; et les vérités sont des corps de certaines formes aussi, qu’il s’agit de caser dans ces moules. Mais ces vérités sont de toutes sortes de formes, d’ordres complètement distincts, carrées, rondes, etc. Or il est bien évident qu’il n’y a que les carrées qui entreront. Les autres, impossible! Les faits sont les carrés, les vérités métaphysiques et les mystères sont les rondes (29).
XXXIII * de sûr, XXXV * sont des
(27) Ces lignes paraissent inspirées par le Jésuite Alphonse Rodriguez, Pratique de la Perfection chrétienne, livre que Renan cite expressément dans l’Observation suivante, qu’il avait reçu en prix à St Nicolas (1839) (Lettres du Séminaire, 59), et qui était à St Sulpice un texte de lecture spirituelle (cf. infra, n° XLI et note). La traduction la plus célèbre en est celle de l’abbé Regnier des Marais (1688). Je me sers de la Nouvelle édition qui en fut faite avec quelques modifications, à Versailles, en 1813. Mais il paraît, d’après le n° XXXIV, que Renan en avait une autre : car le passage qu’il vise ne se lit pas dans la nôtre, à l’endroit qu’il indique : il se trouve au t. III, 146-47, dans la Nouvelle édition donnée à Paris par l’abbé Arnault, en 1837. C’est donc celle que Renan possédait. Au début du &æ Traité, Du vœu de pauvreté, l’auteur propose l'exemple de J. C.: « Il n’avait pas... de maison où il pût célébrer la Pâque avec ses disciples ; et il n’avait pas même de demeure où il pût se reposer. Les renards, dit-il, ont des tanières; les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l’homme n'a pas où pouvoir reposer sa tête (Matth., VIII, 20). Le Sauveur du monde voulait établir la pauvreté volontaire pour fondement de la perfection évangélique » (T. IV, 179). Cf. d’ailleurs Hébr., XIII, 14 : « Non... habemus hic manentem civitatem ».
(28) Dans cette édition de Versailles, le texte en question se présente deux pages plus loin que le précédent (181-182). Renan ne paraît pas en rendre l’idée bien fidèlement. Rodriguez rappelait d’après St Jérôme, St Grégoire, St Chrysostome, qu’on combat mieux contre le démon qui, lui, est nu, en se dépouillant soi-même de ses habits, c’est-à-dire des choses de la terre : « C’est ainsi... qu’un athlète se met tout nu, pour mieux lutter ».
(29) Cf. supra n° XXVII.
40 Philosophie et Théologie
J'avais autrefois deux principes de solution pour les taches apparentes qui me troublaient dans l'Evangile: 1° c’est la couleur du temps d'alors, auquel il était convenable et nécessaire que l'Evangile fût tant soit peu teint, ce qui prouve même son authenticité. 2° Dieu a pu mettre cela pour le dessein de se cacher aux uns et de se découvrir aux autres, afin que ne fût chrétien que celui dont il inclinerait le cœur (30). Mais je crois avoir découvert que ces deux principes n’en sont qu'un, et se lient fort bien, qu'au fond le second est le vrai, et que le moyen dont Dieu s’est servi pour être scandale aux uns et lumière aux autres, c’est de prendre la couleur d’alors, sachant bien que les raisonneurs des âges suivants, qu'il ne soutiendrait pas, y chopperaient infailliblement, car il est sûr qu'il n’est pas de préjugé auquel nous ayons [f° 472 r.] plus de propension qu’à déblatérer contre ce qui n’est pas de notre temps. Il est sûr au moins que ceci explique très bien la chose.
Il est certain que M. Cousin a assez bien analysé la marche de l'esprit humain dans la recherche de la vérité, en le montrant procédant par vue exclusive d’une face de la vérité, et abstrayant le reste : je l’ai éprouvé en moi : c’est la marche de chaque esprit individuel et de l’esprit humain en général. C’est absolument comme dans le monde physique, tout va par oscillations de part et d’autre de la limite du repos, lesquelles cessent enfin pour le repos en cette limite. C’est là exactement l'esprit humain. D'un extrême il passe à un autre, mais moins éloigné du milieu, de cet extrême à l’autre opposé*, moins éloigné encore, et ainsi de suite, car de même que le frottement et les autres causes retardantes sont là en physique pour convertir peu à peu les oscillations en repos, de même il y a ici aussi une cause extérieure qui fait le même effet. Cette grande loi d’oscillation dominant la nature, depuis les faits les plus ténus des forces moléculaires jusqu'aux grandes oscillations des cycles astronomiques, et s'appliquant si rigoureusement* à l’ordre moral pour chaque individu [f° 472 v.] et pour l'humanité entière, est une chose vraiment bien remarquable. Les oscillations de l'esprit humain seraient-elles du genre de celles des périodes astro-
nomiques, destinées à revenir sur elles-mêmes par un cercle sans fin, ou du genre des oscillations du pendule par exemple, tendant et arrivant définilti-
XXXVII * passe à un autre opposé, * vigoureusement
(30) Cf. Pascal, Pensées (VI, $ 2) : «Ne vous étonnez pas de voir des personnes simples croire sans raisonnement. Dieu... incline leur cœur à croire etc... » (XVIII, $ 24) : «On n’entend rien aux ouvrages de Dieu, si on ne prend pour principe, qu’il aveugle les uns et éclaire les autres » etc.
Observations et Faits Psychologiques 4
vement au repos? (31) Ce dernier sentiment me paraît plus conforme à l’analogie* et très d'accord avec la révélation bien entendue. Mais au moins je pense qu’il en sera comme dans le pendule, où l’isochronisme rend les dernières oscillations si lentes, en sorte qu’arrivé près du repos, on sera un temps infini à s’y fixer. Et cela sera très impatientant, car on y touchera*, puis il y aura un rien de trop ou de trop peu. Rigoureusement, dans l’ordre physique, le repos n'aurait lieu qu’à l'infini, ce qui n’a pas lieu dans la réalité; mais il est possible que ce qui n’a pas lieu dans l’ordre physique ait lieu dans l’ordre moral, et que la limite ne soit atteinte qu’à l'infini.
Burke pense que, dans la plupart des cas, nous n’imaginons pas l’objet de notre pensée, et que le mot fait tout l’office. Je crois cela très vrai, et cela m'explique fort bien l’état [f° 473 r.] pénible où je me trouve, quand en lisant je veux tout imaginer, jusqu'aux idées abstraites.