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OBSERVATIONS ET FAITS PSYCHOLOGIQUES

[fin de 1843 — début de 1844]

[Publié dans la Revue politique et littéraire (Revue bleue) des 4,11, 18 janvier 1908 (5° série, 9, pp. 1-6, 33-39, 65-66).

L’'original est ‘dans le vol. 11492’ il forme un cahier de petits feuillets 460 et seq., faisant partie de la « petite liasse » désignée par Renan, dans le Codicille du Testament en date du 30 octobre 1888, pour être «un jour déposée au département des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale » (fo 450).

La dernière Pensée publiée (Revue bleue, 18 janv. 1908, p. 66) « La majorité

ne va que par intérêt... », n'appartient pas à ce cahier. Elle est écrite au crayon sur le feuillet (plus petit) 488. Au verso se lit une mention des «insurgés de juin » 1848.

Peu de ratures. Plusieurs encres.

L'éditeur de 1908 a supprimé les n°, qu’on rétablit ici. Les n°% bis (XLIX et LXI) viennent de ce que Renan a donné, à deux reprises, à une Pensée qui commençait un verso, le même n° que portait la dernière Pensée du recto.

Quant au texte, je reproduis celui du ms., selon les règles indiquées dans mon Avertissement, ‘et dont l'éditeur a lui-même appliqué quelques-unes. Comme il lui est arrivé de s’écarter de l'original sur d’autres points encore, j’indique en bas par un astérisque ces variantes, soit qu’elles n’aient qu’un intérêt documentaire, soit qu’elles affectent le sens.

La date est bien, semble-t-il, celle que l’éditeur a proposée : début du séjour de Renan à St Sulpice. Les n°5 Î et II mettent en œuvre de récents souvenirs de vacances. Le n° XXVI contient l’expression : voir «les choses crûment... et sans lunettes. », qui se retrouve dans la partie des Principes de Conduite écrite après la tonsure (Fragm. int., 290), et dans un Règlement particulier contemporain. La question du type à suivre est agitée dans ces Principes comme dans l’Obs. XXI. Le n° XXXI se rattache à la préparation du Sermon pour l’Epiphanie; le n° L à l’Homélie du 10 déc. 1843; le n° LXXIII semble avoir du rapport avec celle du 31 déc. 1843. Le n° XCIV fait allusion à une Conférence du 24 décembre 1843, etc.]

J’ai remarqué que le peuple et les gens peu instruits n’ont pas l’idée de la fixité des lois de la nature. Ils se figurent une action libre qui mène tout. Voilà pourquoi ils sont si enclins à mettre du miracle partout, sans vouloir mentir. Ils ont vu quelque chose de grand et <<de> frappant*, il est nécessaire qu’on y mêle du merveilleux. Une dérogation aux lois de la nature ne les étonne que très peu. J'ai vu ma chère maman, un jour que

nous passions auprès d’un ruisseau qui paraissait avoir très peu de pente,

I * de frappant

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me dire, sans en paraître étonnée : Voilà un ruisseau qui semble remonter. En un mot, ceux qui n’ont pas réfléchi là-dessus n’ont pas l'idée des lois. Voilà pourquoi, dans les temps primitifs, on donnait tout à l'intervention d'agents surnaturels. La réflexion tend à exclure cette idée, et à faire prévaloir la loi inflexible.

[f° 461 v.] Ni

C'est étonnant comme l'habitude fortifie en nous certains principes, par exemple l’amour maternel chez les mères. Et ce qu'il y a de remarquable, c’est que ce principe ainsi développé ne s'applique plus seulement à ses objets naturels, mais déborde pour ainsi dire sur tout ce qui y est attenant* : ainsi j'ai vu ma bonne mère s'arrêter fort longtemps à examiner un petit enfant, l’admirer, oh! le bel enfant, etc. Une fois, je l’ai vue vouloir rester au milieu d’une promenade, parce qu'elle voyait un petit enfant sur le bord d’un étang, et qu'elle craignait de l'y voir tomber, quoiqu'il n'y eût nul danger apparent. Au milieu de mille choses à remarquer, elle ne remarquait que les petits enfants entre les bras de leurs bonnes, etc.

La plupart des réponses écossaises, si on les presse, se réduisent à avouer notre ignorance. Or, c'est précisément cela qui montre leur solidité. Car dès lors qu'il est prouvé à priori que le mystère en tout doit subsister pour nous, [f° 462 r.] toute philosophie qui tend à abolir le mystère est convaincue de suivre une fausse route, et ceci suflirait pour condamner toute l’ancienne philosophie, comme tendant à expliquer l’inexplicable.

C'est une chose singulière que l'impossibilité de fait où nous sommes de trouver dans les choses de la terre un calme parfait. Ce matin, tout me souriait, mon orgueil, de quelque part qu'il se retournât, ne trouvait que des coussins, et voilà qu'une pensée petite, petite à ne pouvoir l'expliquer, est venue à la traverse et a tout troublé. Cela ne m'est jusqu'ici explicable que par une action extérieure, Dieu ou le démon. Du reste, c’est un fait, l'hypothèse n'y fait rien : toutefois la précédente est la seule qui satisfasse

à tout.

C'est un fait remarquable que ce qu’on appelle se mettre à l’aise avec quelqu'un; cela paraît surtout en ceux du commun (1). Une femme de Bretagne est venue tout à l'heure me voir : d'abord retenue, puis peu à peu,

II * ce qui est attenant

. (1) « Homme du commun », « gens du commun », expression classique (Molière, Mme de Sévigné, Pascal).

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surtout à certains mots de ma part, la voilà qui parle à l’aise, prend ses aises, s’assied, prend ses commodités, etc., se met à me parler des pensées qui la préoccupent, comme font tous ceux sans [f° 462 v.] éducation, de son perroquet, auquel elle apprend à parler, etc. C’est encore une preuve de plus de cette espèce de sens qu'ont les âmes pour se sentir et se pénétrer les unes les autres.

Il y en a qui se plaignent qu’à mesure qu'ils apprennent, ils oublient. Mais ceux-là n’entendent pas bien les choses. Il est vrai que les choses apprises disparaissent en grande partie, mais la marche que l’esprit a fait<e> par elles reste. C’est comme dans un problème pour la solution duquel on est obligé d'employer des inconnues auxiliaires, etc., etc. : à la fin* tout ce bagage a disparu, et il ne reste qu’une petite expression bien simple. Va-t-on se plaindre que tout cet attirail ait été éliminé? non sans doute, puisque ce qu’on a gagné par tout cela est resté. C’est encore comme pour la nourriture du corps. Que me reste-t-il maintenant de la nourriture que j'ai prise il y a trois ou quatre ans? Peut-être pas une molécule. Mais l'accroissement que mon corps a pris [f° 463 r.| par elle reste. Encore n'est-il pas juste de dire qu’il reste, mais plutôt que son fruit reste. Les choses apprises s’éliminent, mais le résultat demeure.

L'autorité est comme les marionnettes. Tant qu’on ne voit pas le fil, quand même on saurait qu’il y en a un, on s’y laisse volontiers prendre, on aime même son illusion. Mais si par maladresse le fil vient à paraître : Adieu, je n’en suis plus, vous vous moquez de moi. — Eh quoil ne saviez-vous pas qu'il y en avait un? — Sans doute, mais je voulais qu’il ne parût pas. Aussi est-il dangereux d’user trop de finesse, car il est difficile que, dans la bande des pipés, il n’y ait quelque malin, qui ne découvre le fil qui conduit la machine. Au lieu qu’en y allant simplement, on évite cela. Du reste cette découverte n’est dangereuse que pour une classe de personnes : car tous sont ou badauds ou habiles-habiles ou habiles-pédants. Les badauds ne se figu |rent [f° 463 v.] pas qu’il ÿ a un fil; ils croient que c’est là le vrai, qu'il n’y a pas de piperie, que ces marionnettes, ce sont des personnes qui se remuent, et si le fil paraît, ils sont trop obtus pour tirer les inductions. Les habiles-habiles reconnaissent le fil, s’en moquent, mais vont tout de même, non pas parce que le fil les conduit, puisqu'ils s’en moquent, mais par raison. Les habiles-pédants, fiers de la découverte du fil, font feu et flamme, déclamations furibondes, etc., etc., et ils en tirent pour conclusion qu'il ne faut pas faire ce à quoi menait l'autorité. Imbécile! sans doute c’est niaiserie

VI * auxiliaires, etc., à la fin

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d'aller où mène le fil, parce que le fil y mène, mais il est raisonnable d’y aller parce que, outre le fil, la raison y mène (2). Mais, dira l’autre, ce fil est un mensonge, <il> faut absolument en désabuser l'humanité. Allons donc! il est nécessaire aux badauds, qui font l’immense majorité: Stultorum numerus est infinitus (3), et si nous découvrons que les badauds sont joués, tant mieux pour nous, mais ne les déjouons pas, puisque de cette piperie suit pour eux un bien [f° 464 r.] auquel il leur <est> impossible d'arriver par un autre moyen.

En un mot, c’est exactement comme aux marionnettes. Les badauds voient le fil, et restent tout de même la bouche ouverte. Les habiles-habiles voient le fil, se taisent et s'amusent tout de même de la farce. Les habilespédants voient le fil, et veulent de suite montrer leur finesse et leur perspicacité, en montrant aux autres leur découverte, et leur disant qu'ils sont bien bêtes de s’y laisser prendre. Quelle petitesse d’esprit! Comme cela au contraire montre de l’étroit! Ne savais-tu en venant ici qu'il y avait un fil? Cela paraît, puisque tu es si fier de l’avoir découvert. Aussi se font-ils moquer des deux autres classes, des habiles-habiles qui haussent les épaules de pitié, des badauds qui n’y entendent rien. Comédie dans une comédie.

[f° 464 v.] VII

C’est une chose bien remarquable que nulle part dans l’histoire on ne trouve l’origine de l'autorité (4). Elle passe, mais on ne la fait pas, c’est une tradition : jamais les hommes ne l’ont faite.

Ceux qui s'occupent de politique le font ou par intérêt particulier, ou par désœuvrement, ou par espoir de réformer la société. Je conçois les premiers; les deuxièmes, c’est niaiserie. Quant aux derniers, ils ont bonne intention, mais c’est bien inutile. Il y a des imperfections nécessaires attachées au gouvernement des hommes (5). S'il y avait moyen de ramener le gouvernement au pacte (6), au consentement du plus grand nombre, je

(2) Cf. Pascal, Pensées, 181 (XXIX, Pensées Morales) : « Le peuple honore les personnes de grande naissance. Les demi-habiles les méprisent, disant que la naissance n’est pas un avantage de la personne, mais du hasard. Les habiles les honorent, non par la pensée du peuple, mais par une pensée plus relevée » (ms. «la pensée de derrière »). L'influence pascalienne se trahit encore par l’emploi d’un mot comme piperie. Cf. 1b. : « Cette... piperie que [les sens apportent à la raison], ils la reçoivent d’elle à leur tour » (XXV, $ 16).

(3) Ecclé., I, 15.

(4) Cf. J. de Maistre, Du Pape, t. I, 1819, 254: «La souveraineté de sa nature ressemble au Nil; elle cache sa tête ».

. (5) Id., Essai sur le principe générateur des Constitutions Politiques, à la suite des Considérations, 329-330 : « Toute constitution politique a des défauts. essentiels qui tiennent à sa nature, et qu’il est impossible d’en séparer... Quel homme sensé ne frémira donc pas en mettant la main à l’œuvre?»

(6) Ce mot éveille l’idée du Contrat Social. Peut-être est-ce à tort, et Renan

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regarderais si ce ne serait pas une amélioration. Mais cela est impossible : tout gouvernement sera toujours imposé (7). On dit : le peuple a fait telle chose, oui, tout juste, c’est-à-dire des individus qui se disaient le peuple, mais le peuple ou a été absolument passif, ou bien n’a eu qu’une activité passive, si j’ose le dire. La grande Révolution française est peut-être le seul fait qui semble sortir de ces règles; encore pas tout à fait (8). Voyez alors quel leurre dans toutes ces idées du peuple qui gouverne, etc., dans la bouche de ceux qui gouvernent et font leur affaire. C’est très fin, mais c’est se moquer des gens. [f° 465 r.] Du reste, après tout, il y a du plus et du moins, et quoiqu'aujourd’hui, comme toujours, il soit faux de dire que le peuple gouverne, pourtant il y a cette différence, que tout homme a la voie plus libre devant lui : il n’y a pas impossibilité de monter, et surtout, si on ne commande pas, on n’est pas soumis.

Je crois qu'il faut faire reposer la connaissance, l’obligation morale, le pouvoir politique, sur le fait de la nature de l’homme. L’analogie y mène, et c’est le seul moyen de ne pas faire de cercles* vicieux, surtout pour les deux premiers. Cela exclut-il Dieu pour fondement de tout cela? Non sans doute, puisque Dieu est auteur de tout cela : mais ceci est un second point de vue, que la raison venant postérieurement pourra m'indiquer; mais avant cela, j'avais le fait, et je n’avais pas besoin de remonter à sa cause, pour en être sûr. Après cela, tout cela étant d'institution libre, il est clair que quelqu'un l’a institué; donc, la différence entre ceux qui fondent tout cela sur la nature et ceux qui le fondent sur Dieu ne consiste qu’en ce que les uns

ne le fondent que sur l'institution, fait sûr, sans remonter à l’instituteur,

X * cercle

se rappelle-t-il plutôt les pages de l’Avertissement aux Protestants, où Bossuet dénonce la «doctrine des pactes » du ministre Jurieu (Œuvres, t. XXI, 447 et seq.).

(7) Cf. Maistre, Considérations sur la France, ch. VI. Le vrai législateur « se fait obéir » (94) etc. « Dieu s’étant réservé la formation des souverainetés, nous en avertit en ne confiant jamais à la multitude le choix de ses maîtres. Il ne l’emploie que comme un instrument passif. Jamais elle n’obtient ce qu’elle veut : toujours elle accepte, jamais elle ne choisit » (160-161). Princ. génér., 310 : « [Dans tel cas] il s’ensuivrait que le Souverain ne pourrait régner légitimzment qu’en vertu d’une délibération de tout le peuple, c’est-à-dire, par la grâce du peuple ; ce qui n’arrivera jamais; car il n’y a rien de si vrai que ce qui à été dit par l’auteur des Considérations sur la France : Que le peuple acceptera toujours ses maîtres et ne les choisira jamais. Il faut toujours que l’origine de la souveraineté se montre hors de la sphère du pouvoir humain ». Du Pape, I, 109 : « La souveraineté n’[est] pas plus le résultat de la volonté des peuples, que la société même ».

(8) Maistre, lui, prenait au contraire la Révolution française comme l’exemple le plus typique de la passivité de l’homme, qui n’a jamais été si clairement l'instrument de la Providence (Considérations, 5-6). «Plus on examine les personnages en apparence les plus actifs de la révolution, et plus on trouve en eux quelque chose de passif et de mécanique » (9). «Jamais peuple passif ne se présenta à la boucherie avec plus de complaisance » (22).

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et que d’autres remontent à l’instituteur. Je le [f° 465 v.] répète, ce dernier point de vue n’est pas nécessaire, le fait de l'institution suffit, et ne pas s’en contenter, c’est rejeter tout. Après cela, la différence est si ténue, que sans une grande attention, les disputeurs se côtoient ou sont d’accord sans le savoir.

C'est un fait psychologique très remarquable que, dans les communautés où le silence est prescrit, on s’aime davantage : c’est la remarque de Bossuet (9). Moi-même j'ai observé que j'aimais plus certains de mes condisciples, quand je ne leur parlais pas souvent, et surtout que je ne leur parlais pas actuellement. Cela vient de ce qu’on s'ennuie vite l’un de l’autre, quand on vit trop ensemble. Mais, dira-t-on, dans la vie ordinaire, ne pourrait-on pas se voir aussi rarement? Non, car cela serait marque d’in-

différence.

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