‹ Travaux de Jeunesse 1843-1844Chapitre 12 sur 138 · XLVI · texte numérisé non relu

XLVI

Il y à des preuves dont toute la force est dans le tour de la phrase qui les exprime : telle est, par exemple, celle de la religion chrétienne tirée du caractère de Jésus-Christ. Cela m'avait mis d’abord en défiance contre ces preuves. Mais j’ai remarqué ensuite que c’est une preuve de leur bonté : car c’est parce qu’elles sont fondées sur une analyse délicate, que les mots y ont tant d'importance. Les autres preuves, où les analyses sont faites à coups de hache, comme celles de la religion tirées de l’établissement et des Martyrs, frappent telles quelles les esprits ordinaires, qui saisissent une analyse grossière et non une fine analyse. C’est ce qui explique ce phénomène remarquable que j'avais observé en Conférence (39). Les esprits les plus bornés saisissaient ces grosses preuves de La [f° 474 v.] spiritualité de l’âme, .où il n’y a aucune analyse, et ne voyaient absolument rien dans les démonstrations délicates de la psychologie expérimentale. Et ces démonstrations sont du nombre de celles où le tour de la phrase fait tout, et ce sont les vraies preuves.

I faut qu’il y ait une institution de Dieu, [ou autrement] (a) dans notre nature, qui fasse que nous ne soyons pas touchés des choses de l’autre vie (40) : car si nous étions les mêmes à leur égard qu’à l’égard des choses présentes, le monde courrait tout différemment. Toutefois, cela peut peutêtre s'expliquer, parce qu’on n’y croit pas. Du reste, quelle que soit la cause, le fait n’est peut-être pas un mal, dans l’état actuel des choses. Mais de ce que cela est comme nécessaire dans l’état actuel des choses, on pourrait peut-être induire que l’état actuel des choses n’est pas le véritable

état (41).

(a) [ ] dans l’interligne avec renvoi à Dieu.

(37) En relation avec la lecture de D. Stewart, Eléments etc.; cf. infra, p. 86, Bouquet intellectuel, 1°.

(38) Cf. supra n% XXIII et XXIV et note.

(39) Il s’agit des Conférences de Philosophie à Issy. Renan avait alors un Cahier de Psychologie expérimentale.

(40) Cette réflexion est sans doute venue à l’esprit de Renan pendant la lecture d’Abbadie (L'art etc., ch. VIII : « Où l’on explique ce que peut le sentiment de notre immortalité sur notre cœur »).

(41) Pascal n’a-t-il pas dit : « Cette étrange insensibilité pour les choses les plus terribles dans un cœur si sensible aux plus légères, est une chose monstrueuse; c’est... un assoupissement surnaturel » (Pensées, p. 8)? Et 1b., dans la célèbre Pensée sur l’homme au cachot, il déclare que c’est une chose «contre la nature », que de vivre sans se soucier de l’avenir de son âme.

d4 Philosophie et Théologie

J'ai compris hier pour la première fois la nécessité des idées pures comme formes de l’entendement, et la manière dont elles se développent par l’abstraction immédiate et non l’abstraction [f° 475 r.] comparative (42). C’est à propos de l’idée de nombre. Je cherchais comment nous y arrivions, et je cherchais à l’expliquer par les procédés de l’abstraction ordinaire. Je supposais l’âme en présence* de cinq individus par exemple, et y cherchant quelque chose de commun pour en former l’idée de cinq et éliminant le reste. Mais comme ces cinq individus pouvaient être aussi distincts que possible, on pouvait leur supposer pour unique propriété commune celle de l'être : or ce n’est pas là l’idée de nombre. L’impossibilité d'expliquer cette idée par ces procédés m'a fait fort bien comprendre l’abstraction immédiate, et comment ces idées sont des formes imposées à l’entendement.

C’est une chose bien remarquable et qui demanderait à être analysée rigoureusement, que cet infini qui entre comme élément dans toutes nos facultés. Cela donne la clef d’une foule de choses, par exemple l'éternité des peines. C’est là le vrai caractère de l’homme, car il ne paraît pas que cela soit dans les facultés des bêtes. Bossuet à parfaitement touché ce point, Quatrième sermon sur la Circoncision, 1° partie, vers <le> milieu* (43). Dieu! que cet homme était psychologistel!

[f° 475 v.] XLIX bis

La charmante comparaison qu'il ÿ a dans ce même sermon pour exprimer l'habitude, le cocon du ver à soie. Voyez tout ce morceau admirable

XLVIII * face XLIX * vers le milieu.

a a Cette phrase se rattache à l’Analyse du système de Rosmini (cf. infra, p. 93).

. (43) IVS Sermon pour la fête de la Circoncision de N. S. Pourquoi, se demandait Bossuet, le péché nous fait-il « tout perdre pour l'éternité »? C’est que «tous nos désirs déterminés enferment je ne sais quoi qui n’a point de bornes, et une secrète avidité d’une jouissance éternelle. Consultez votre cœur, jamais l’homme ne veut voir la fin ni de son plaisir ni de son bonheur. C’est alors que la pensée de la mort nous est plus amère» (1 Point). Et plus loin (b.) cette citation du Pape St Grégoire : « C’est un juste jugement de Dieu qu'ayant nourri dans leurs cœurs une secrète avidité de pécher sans fin, ils soient punis rigoureusement par des peines interminables » (Œuvres, t. XI, 538-540). Cf. aussi infra, Notes sur Cavour, p. 95, et Abbadie, L'art etc., 73-74 et circa. l

Observations et Faits Psychologiques 45

de finesse, et par la manière dont il en induit la nécessité de la grâce. 2°* partie (44).

Si les philosophes consentaient enfin à avoir un Saint pour patron, je leur donnerais saint Jean-Baptiste. Non erat ille lux, sed ut testimonium rat lux vera ...lucerna ardens el lucens, parare* vias, vox clamantis (45), etc.

Un des faits psychologiques dont l’analyse mènerait certainement au péché originel, c’est le fait du principe de pudeur en l’homme. Car cela suppose que les actions dont nous avons pudeur ne sont pas d'institution première en nous. Aussi les bêtes n’en ont-elles pas, pourquoi? Parce que tout ce qu'elles font est de l’institution de leur nature (46). Quelle chose singulière, si nous ne pouvions en certains cas obéir sans rougir à la nature, notre règle, notre loi! quelle anomalie dans l’univers! Et pourtant c’est un fait que nous avons un principe de pudeur, fait aussi sûr qu'aucun autre psychologique, et susceptible d’être démontré de la même manière.

XLIX bis * Ière L * parate

(44) Ib., 2 Point : « La volonté humaine... se fixe elle-même par son propre mouvement... Elle s’enveloppe elle-même dans son propre ouvrage comme un ver à soie, et si les lacets dont elle s’entoure semblent de soie par leur agrément, ils ne laissent pas toutefois de surmonter le fer par leur dureté... Et ne me dites pas ici que, puisque vos engagements sont si volontaires, la même volonté qui les fait les pourra facilement dénouer. Au contraire, c’est ce qui fait la difficulté, de ce que la même volonté... doit tout ensemble soutenir le choc et livrer l'assaut. Qui ne voit done manifestement que s’il ne lui vient du dehors quelque force.., elle combattra en vain...? Car, comme dit St Ambroise, on n’est pas longtemps fort et vigoureux, quand c’est soi-même qu'il faut vaincre... Bientôt l’homme misérable se voit en danger de périr, si son Dieu ne vient à son secours... La victoire est donc réservée à celui-là seul qui met sa confiance dans la grâce» (548).

(45) Jean, I, 8, 9; V, 35; Matth., IIL, 3; Marc, 1, 3; Luc, III, 4; Jean, I, 23.

(46) Cf. supra, p. 15 n. 12, l’Extrait d’un Fragment de Bossuet sur les animaux qui « sont demeurés dans la pureté de leur être » etc. Mais cette Observation découle plus directement de ce passage d’Abbadie (op. cit., 179-180) : La Pudeur «naît d’un sentiment de notre excellence naturelle. Si nous n’étions destinés par la nature qu'aux actions animales, comme nous concevons que les bêtes n’ont que cette fin, nous ne rougirions non plus qu’elles de ces actes, qui portent le caractère de la conformité que nous avons avec elles : mais immortels et incorruptibles, comme nous sommes naturellement, il est bien difficile que dans quelque état d’abaissement et d’isgnorance où le péché nous ait réduits, nous n’entrevoyions quelque chose de cette dignité, qui nous distingue si noblement, et qu’ainsi nous n’ayons quelque honte de tout ce qui semble nous abaisser ». Le rapport établi ici entre la pudeur et le péché originel le sera également dans le Traité Des Péchés (vol. 11479, fos 130 v., 181 r. et v.).

46 Philosophie et Théologie

[f° 476 r.] Lil

Fait de songes. Il m'est venu en rêvant une pensée contre la pureté, et j'ai suivi pour la repousser exactement le même procédé qu'étant

éveillé (47).

Idem. — Voici la seconde fois que le fait suivant m'arrive. Je me suis fixé le soir que je me lèverai à telle heure; à l’heure arrivée, je ne m'éveille pas, mais je rêve* que je suis en retard et que l’heure est passée. Puis j'entends le signal qui m'’avertit que l’heure est arrivée, et au lieu d’en conclure qu'il faut me lever, j’en conclus obscurément que je peux rester. GVov:-nExXVI)*

Nous ne connaissons que deux sortes de vérités* générales ou principes: 1° les vérités de raison pure, d’abstraction non généralisée, qui sont les formes de notre esprit, plutôt que des vérités; 2° les vérités d’abstraction généralisée, d’induction, ou lois ou faits généralisés; ce sont là proprement nos connaissances (48); et celles de la première classe n’ont de prix qu’en tant que nécessaires pour la possibilité de celles-ci. Tous ces principes de vieille métaphysique : Modus essendi sequilur esse, etc., etc., qui ne rentrent dans aucune de ces classes, n’ont pas de sens pour nous.

[f° 476 v.] LV

Voici une pensée bien juste d’Abbadie (49) : « Nous nous moquerions de la folie d’un homme qui-croirait avoir des ailes pour voler*. La pensée d’un sage qui prétend être au-dessus de tous les événements n’est pas moins insensée. Nous trouvons cependant dans ce dernier sentiment quelque chose qui ne nous déplaît point, et que notre âme admire sans s’en apercevoir. Cela sans doute ne vient que de ce que ces paradoxes s'accordent avec un

LIIL * sens

LIITI * je peux rester. (La parenthèse est omise) LIV * deux vérités

LV * voler ».

(47) Sur les procédés que Rodriguez recommandait, dans son Traité de la Chasteté, cf. E. Renan à St Sulpice. Renan songe sans doute à ce principe de D. Stewart, que ce fait paraît confirmer : «La succession de nos pensées, pendant le sommeil, est réglée par les mêmes lois générales d'association, auxquelles elle est soumise pendant la veille » (Eléments, t. II, 92).

(48) Cf. supra n° XLVIII et note.

. (49) Elle à trait aux stoïciens, dont les paradoxes, si «extravagants qu’ils puissent être, ne laissent pas de faire naître je ne sais quelle admiration dans notre Cœur, que nous n'avons pas accoutumé d’avoir pour les choses purement impossibles » (Op. cit., 190-191).

Observations et Faits Psychologiques 47

sentiment confus de notre dignité naturelle, qui ne nous abandonne point, quoiqu'il nous soit ordinairement inconnu ».*

Tout syllogisme dont au moins une proposition n’est pas un fait ou une définition de mots ne peut mener à rien. Voilà pourquoi la plupart des raisonnements de la théologo-métaphysique ne sont que des cercles vicieux. Ce fait, c’est l’élément objectif, qu'il faut marier aux principes

subjectifs de raison pure pour produire quelque chose (50).

Il ne faut pas être injuste envers* la scolastique. C’est à elle que nous devons l’esprit rationnel et scientifique des modernes. Il est aussi bien remarquable que le premier mouvement de l’esprit, se réveillant, ait été une si prodigieuse extension donnée à une faculté, la déduction. C’est le contraire des [f° 477 r.] autres nations barbares. C’est sans doute le phénomène psychologo-historique le plus remarquable, de voir cette incroyable force de spéculation naître au milieu du sommeil de l’esprit humain. Que cela présageait|

LVIIT

Un autre trait de la barbarie du Moyen-Age qui le caractérise* spécifiquement, et lui donne* un caractère si à part, si digne d’être observé, c’est la prédominance de l’idée de droit. Ecoles de droit, droit canonique, univer-

sités, etc. C'était encore un élément de promesse.

Un autre caractère c'était l’honneur, trait si caractéristique des nations modernes. Ces trois traits, l’esprit de raisonnement, l’idée de droit et la loyauté ou l’honneur sont les trois clefs du problème : comment la société

moderne est sortie du Moyen-Age. Il y a moyen à peu près de tout expliquer avec cela (51).

* inconnu. (Déplacement des guillemets) LVII * avec

LVIII * caractérisa * donna

(50) En relation avec les Notes sur D. Stewart, Eléments etc., t. III, 135- 137 (cf. infra p. 82). Cf. supra n° XLV et LIV.

(51) Ces deux dernières Observations sont plus ou moins dues à l’influence àe Cavour (Fragments philosophiques, 35-37 et seq.); les n° LVII et LVIII ont quelque rapport avec la p. 43.

48 Philosophie et Théologie

Il est bien remarquable que, comme l’état politique des sociétés modernes a pris naissance sous la religion aux Croisades, les sciences et la philosophie modernes sont nées de la théologie (52).

Quel phénomène curieux de voir ces raisonneurs au milieu d’un siècle si peu intellectuel bâtir cet édifice immense de la scolastique, occupés là à dépecer les Pères, à les dépouiller [f° 477 v.] de toute forme oratoire, à en extraire la seule pensée (53)! Quel trait original!

LXI <bis>

Ce qui fait qu’on a tant crié pour et contre le Cogito ergo sum de Descartes, savoir s’il y avait là un raisonnement, et que les Cartésiens n’ont jamais dénoué la chose bien précisément, c’est qu’on ne distinguait pas l'objectif et le subjectif de la raison. On ne voyait pas que ces grands principes de cause et de substance ne sont pas des vérités distinctes de nous, mais des formes de notre esprit (54), et ne voyant pas cela, il fallait bien sous-entendre une mineure, et voir dans le Cogito ergo un syllogisme, ce qui est absurde. Mais posant que le principe de substance n’est qu’un moule où nous coulons nos perceptions, il a bien fallu que dès* la première perception (ou pensée, comme disait Descartes), elle se moulât dans la substance, et nous menât à : Je suis. Mais ce n’est pas une déduction, car il n’y a pas

combinaison de deux vérités, mais une vérité passée à une forme (55).

La « fermeté des héros, dit Abbadie, est une vertu de machine, qui se démonte par le dérèglement du moindre de ses ressorts ». Parfaitement vrai de toute vertu humaine. Il y a au fond un petit ressort non aperçu, non

LXI <bis> * de

(52) Cf. 1b., 42 : « Si l'esprit religieux produit dans les Croisades le premier grand mouvement social, nous voyons, dans l’ordre intellectuel, que la théologie est la première science qui se développe au sein de la société moderne ».

(53) Cf. 2b., 42-43: «Les intelligences d’élite... recueillent avidement, dans les Pères des premiers siècles de l’église, les enseignements du christianisme naissant, les dépouillent avec soin des ornements oratoires, et des fleurs de l’éloquence dont ils étaient entourés ».

(54) Cf. supra n° XLW.

. (55) Cavour agite cette question, 49-50. Mais il admet que Descartes fait un raisonnement, en appliquant au fait de la pensée l’idée de l'être.

Observations et Faits Psychologiques 49

défini, il se casse, fini, où suis-je? Ah! mon Dieu! mon Dieu! A la lettre, il n’y a plus de ressort (56). Oh!* que ce mot d’Abbadie dit bien la chose!

[f° 478 r.] LXIN

Abbadie appelle les débauches de Tibère à Caprée le désespoir de l’ambition (57). Expression profonde et traduisant énergiquement un fait psychologique très important.

Fait assez important pour l’explication des actes qui exigent une grande complication de procédés organiques très délicats, et que nous faisons sans y penser. Quand nous sommes enrhumés, nous avons besoin, quand nous avons toussé, d’expectorer. C’est là un acte absolument semblable à Ja mastication, déglutition, etc., que nous faisons sans y penser, et pourtant nous sommes très embarrassés pour le faire, nous ne savons comment nous y prendre, nous y mettons du temps, nous essayons, nous tâtonnons de plusieurs manières. Pourquoi? parce que nous n’avons pas l’habitude d’être enrhumés. Donc l’habitude est pour beaucoup en ces actes. Il faudrait voir si ceux qui toussent continuellement sont plus exercés.

C’est parce que ces grands principes de cause, de substance, etc., ne sont pas des vérités extérieures, mais des formes de l'intelligence (58), que le vulgaire ne les connaît pas, et qu’on [f° 478 v.] a tant de peine à les* faire comprendre à ceux qui n’ont pas l’habitude de l’abstraction. Et pourtant, tous les emploient à chaque instant, même en disant qu’ils n’y entendent rien. C’est comme l’œil qui ne se voit pas.

LXII * Ah!

LXV * le

(56) Abbadie, op. cit., 198-199 : « L’homme du monde ne peut s'empêcher d’être faible. Sa faiblesse se fait jour au travers des apparences de magnanimité et de force qu’il affecte, pour éblouir les yeux de ceux qui le considèrent, et pour avoir la misérable satisfaction de faire dire qu’il à bien joué son rôle sur le théâtre de la vie humaine... Il n’est point dans le monde de constance soutenue. [Cette fermeté. ressorts]. Celui qui défiait si fièrement les dieux et la fortune au milieu des dangers à la tête des armées tremble par la crainte de mourir dans son lit ».

(57) Ib., 202 : « Tibère avait bien affaire de se faire Empereur pour aller s’enfermer dans son île de Caprées. Il ne fallait qu'être homme pour cela, il ne fallait pas même être un homme. Il fallait descendre plus bas que les bêtes par une débauche monstrueuse : mais c’est que ces excès de volupté étaient comme le désespoir de l’ambition. Il fallait descendre si bas, parce qu’on ne pouvait monter plus haut ».

(58) Reprise directe du n° LXI <bis>.

50 Philosophie et Théologie

Je me trompe fort, s’il n’y a pas un travers dans la manière dont on pose la question de la liberté (59), surtout parmi les Scolastiques. Car en faire la faculté de pouvoir résister au motif, de suivre le moins utile, etc., outre qu’en somme je ne sais si nous avons celte faculté, ce ne serait pas quelque chose de bien merveilleux.

Si nous avons la faculté susdite, il est sûr au moins que nous ne nous en servons jamais, qu’elle nous est complètement inutile, et cela est si vrai qu'on peut appliquer le calcul des probabilités à la détermination humaine, ce qui suppose que l’on n’agira que par motifs. Au fond, qu'’entend-on ordinairement par liberté? Est-ce le pouvoir d’agir sans motif? Du tout (a); mais plutôt..., ma foil je n’en sais rien. Je dis à quelqu'un: Choisissez, vous êtes libre. Il faut bien que cela ait un sens, car le genre humain ne peut s'être accordé à reconnaître [f° 479 r.] en soi un fait qui serait un non-sens*. Mais qu'est-ce donc que cela veut dire? Que vous pouvez vous arrêter au plus mauvais choix? Absurde. Que vous pouvez vous arrêter au meilleur? Il n’y à pas besoin de liberté pour cela. Au fond, je crois que le bon sens voit en cela deux choses et rien de plus. Quand je dis: vous êtes libre, je dis : 1° rien d’extérieur ne vous contraint ; 2° vous pouvez diriger votre esprit de manière à ce que vous vous arrêtiez à ce qui est objectivement meilleur.

Il y aurait des recherches très curieuses à faire sur la manière dont les langues ont formé les contradictoires de certains mots. Ainsi felir, infelix; or injelix est contradictoire pour le mot, et contraire pour l’idée, parce que* qui n'est pas heureux est malheureux. De même probus, improbus : pour ces idées, l’esprit humain a confondu la contradictoire et la* contraire. Au contraire il ne l’a pas fait pour utile et inutile. Inutile est contradictoire pour l’idée comme pour l'expression : ici, il y a une contradictoire distincte: nuisible. Il n’y a guère que dans les idées morales qu’on trouve des exemples du premier genre.

(a) Du tout, mais [de s’arrêter à l’un ou à l’autre]. [ ] rayé.

LXVII * contre-sens

LXVIIT * car * la contradiction et le

(59) Sur cette question traitée en Théologie Morale et par Cavour, cf. à p. 97, et E. Renan à St Sulpice. 5 ARE à

Observations et Faits Psychologiques 51

[f° 479 v.] LXIX

Il suit du n° XXXV que toute intelligence créée ne peut être compétente à la fois pour toutes sortes de vérités, car elle ne peut être à la fois ronde et carrée. Il n’y à que l'intelligence qui n’a pas de forme déterminée, qui puisse en être capable à la fois, c’est-à-dire l’absolu, Dieu. Ceci me ferait croire que les spéculations des métaphysiciens sur cette absence de forme et de modes en Dieu auraient quelque fondement.

Une des choses qui me semblent le* plus sinistres pour l’avenir de la religion en France, c’est qu’on n’a jamais vu dans l’histoire un mouvement rétrograde dans les idées. L’humanité est traînée en avant. Or, il en faudrait un pour que la religion s’y maintint.

On objecte contre la marche nécessaire de l’humanité les événements contingents qui arrivent dans l’histoire. Ainsi est-ce l’ordre des choses qui a fait ce froid terrible qui écrasa l’armée de Napoléon en Russie? Petitessel! Les événements contingents n’ont pas plus d’effet dans l’histoire que le frottement dans une* grande machine. Si des causes déjà posées n’eussent précipité Napoléon, le désastre de Russie eût été bientôt effacé.

[f° 480 r.] LXXII

Cette seule considération que, jusqu’à Moïse, le Pentateuque est écrit sous forme d'histoire, et que, depuis Moïse, il est écrit sous forme de journal, suffirait à un esprit inductif pour prouver son authenticité.

LXXIIT

On considère d'ordinaire Notre-Seigneur à la crèche et sur la croix, quand on veut se former une idée de ses humiliations : mais il y a une position où j’aime bien mieux l’envisager sous ce rapport. C’est dans le sein de Marie*, à l’état d’embryon. Je voudrais que le système des animaux spermatiques fût vrai pour pouvoir l’envisager sous une forme plus humble,

et dire à la lettre : Vermis sum et non homo (60).

LXX 4% les LXXI * d’une LXXIII * de sa mère

(60) Ps. XXI, 7. Renan se souvient sans doute de ce passage de Bossuet (Sermon sur la Passion de J. C., 2° Point) : « Ecce homo. et qu'est-ce? un homme ou un ver de terre?» (Œuvres, t. XIII, 424) A vrai dire l’application du Vermis sum au Christ est courante en spiritualité comme en liturgie (dans les Offices de la Passion). Quant aux «animaux spermatiques», dont le P. Pinault lui aura parlé, ou dont il aura lu le système chez Buffon ou ailleurs, ils

52 Philosophie et Théologie

Quand on charge quelqu'un de quelque fonction, dicter par exemple en classe, etc., tous sont de mauvaise humeur contre lui et cherchent à le mordre par tous les coins. Tous sont d'accord en cela, mais sont vis-à-vis l’un de l’autre en dissimulation. C’est un état psychologique très singulier,

et très difficile à exprimer.

Ce qui fait que tous les hommes sont faits sur le même moule et que l'induction psychologique [f° 480 v.] de soi aux autres est légitime, même dans de très petits détails, c’est que, quand des personnes se hasardent à dire des choses qui n’ont jamais été dites, mais que tous ont senties, on dit: c’est vrai : ainsi par exemple dans les révélations de Catherine Emmerich, que je ne crois pas du tout comme révélations, mais comme peintures psychologiques; par exemple, son* trouble à propos des vœux (a) : n’est-il pas singulier qu’une idée si extraordinaire nous soit venue et nous ait tenus tous deux si tenacement? Et pourtant, certes nous n'avons guère de ressemblance du reste. M. Billion m'a dit la même chose d’un fait qu’elle signale,

(a) 17 mot rayé scrupules.

LXXV * sur le

ont donné lieu à une querelle comme celles qu’a retracées D. Mornet dans Les Sciences de la nature en France au XVIIIe siècle. Les partisans de cette théorie (Leuwenhoeck, Hartsoeker, Andry, Boërhaave, Spallanzani etc.), combattus par Buffon et quelques autres, expliquaient la génération de la façon suivante.Il existe, dans la liqueur séminale des animaux mâles, des Pie en nombre prodigieux, de différente figure dans les différentes espèces; ce sont comme de petits vers qui, «dans l’homme, ont la tête, c’est-à-dire, l’une des extrémités, plus grosse, par rapport à l’autre extrémité, qu’elle ne l’est dans les autres animaux ». Ainsi ils contiennent en petit le grand animal. L’un d’eux réussit à enfiler le pédicule de l’œuf femelle; «le ver spermatique est alors le vrai fœtus», qui, nourri par son nouveau milieu, se développe jusqu’à la mise au monde. Pourquoi ces animalcules sont si nombreux, se comprend de reste : c’est «la magnificence ordinaire de la Nature ». Ou plutôt «la difficulté de rencontrer un œuf, et ensuite l’ouverture du pédicule de cet œuf, ne peut être compensée que par le nombre infini des vers; il y à un million, si l’on veut, à parier contre un, qu’un tel ver spermatique ne rencontrera pas le pédicule de l'œuf; mais aussi il y a un million de vers; dès lors il n’y a plus qu’un à parier contre un que le pédicule de l’œuf sera enfilé par un de ces vers ». Renan ne s’en souviendra-t-il pas dans les Dialogues Philosophiques (71 et circa)? Ce même ouvrage, un peu plus loin (91-92), n’offre-t-il pas une réminiscence analogue, touchant les « homunculi », « hommes virtuels », « petits embryons d’embryon »? Buffon employait, lui aussi, l'expression de « petits homoncules ». D'ailleurs il observait avec raison : « Par ce système, ce n’est plus la première femme qui renfermait toutes les races passées, présentes et futures; mais c’est le premier homme qui en effet contenait toute sa postérité » (Histoire Naturelle, 4. XVII, Paris, F. Dufart, an VIII, 196, 206-207, 209-211, 383-384).

Observations et Faits Psychologiques 53

et qu'il a reconnu en lui quand il était enfant, c’est qu’elle croyait voltiger autour des colonnes des églises, etc. (61).

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