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IIT. CAUSES EFFICIENTES DU SCRUPULE

Il me semble résulter des lois ci-dessus établies que l’état de scrupule est tout à fait au-dessus des efforts de la raison et de la volonté humaine : 1° dans son origine, 2° dans son développement, 3° dans sa cessation.

Le scrupule en effet peut être considéré comme une sorte de folie, puisqu'il suppose la falsification de quelques-uns de nos principes naturels, mais folie d’autant plus singulière qu’on en a la conscience, et que cette conscience ne suffit pas pour la guérir. Le scrupuleux en effet sait de pleine certitude qu'il à tort, il se moque de lui-même, il sent la futilité de ses troubles, mais il en est possédé, dominé. Il a expérimenté mille fois que ce

ne sont que des vétilles, des riens, il rit de ceux qui le tourmentaient il y a quatre jours, et ceux d'aujourd'hui [f° 508 r.] qu’il sait être tout aussi

ridicules, le tourmentent de la manière la plus cruelle. Si sa raison avait empire sur ces scrupules, n’en serait-il pas délivré du moment où il saurait que ce sont des frivolités? Or il le sait si bien qu'il les prévoit pour ainsi dire, il prie Dieu de l’en délivrer, il en connaît d’avance la fausseté. Et d’ailleurs le témoignage universel ne suflirait-il pas pour l’en assurer, quand même sa propre raison ne l’en convaincrait pas? Demanderait-il raisonnablement une plus grande certitude, en toute autre matière où il ne serait pas ainsi agité? :

Un autre fait qui montre bien que le scrupuleux sent bien la fausseté de ces principes, mais que ces principes lui sont imposés, c’est qu’il a honte de paraître scrupuleux : c’est un des points sur lesquels le respect humain est le plus délicat, et c’est une chose curieuse de voir toutes les adresses que prennent les scrupuleux pour cacher leur mal aux autres, preuve évidente qu'ils en sentent le ridicule et le faux : ce n’est que quand il est parvenu à un degré considérable, que l’excès de ses souffrances le force de jeter le voile, comme dans les maladies où l'opinion attache quelque chose de ridicule; on cherche à les dissimuler, jusqu’à ce que cela devienne trop sérieux pour le supporter en silence.

D'ailleurs ce caractère de spontanéité que nous avons reconnu dans son

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apparition et sa disparition [f° 508 v.] suffirait seul pour prouver que c’est un état forcé, un état imposé, où l’âme est passive. Voyons maintenant si l'entrée de l’âme en cet état, sa subjection en quelque sorte au scrupule peut s'expliquer par des principes psychologiques, ou si elle exige l’action d’un être extérieur, qui soumette l’âme à cet état, en un mot si la cause efficiente du scrupule est dans les facultés de l’homme ou hors de l’homme.

L’explication la plus simple qui se présenterait d’abord, ce serait de regarder le scrupule comme le résultat du développement désordonné de la faculté morale (23), à peu près comme les frayeurs de l’imagination (où l’âme également est passive) sont les effets d’un développement excessif de l'imagination. Mais je ne crois pas que cette explication puisse tenir devant les caractères que l’expérience nous a montrés dans les scrupules. Plusieurs faits prouvent en effet que le scrupule est souvent très indépendant de la faculté morale. D’abord si l’on étudie bien l’état du scrupuleux, ce n’est pas d'ordinaire la crainte de blesser la loi morale qui le retient, mais celle de blesser une loi imaginaire, qui lui est imposée: il ne sait la définir, dire pourquoi elle l’oblige; mais c’est une force qui pèse sur lui. Quant à la loi morale, souvent il la respecte fort peu, et si peu qu’à peine délivré du poids qui l’accablait, il ne tarde pas à se dédom|mager [f° 509 r.] à ses dépens de la contrainte que cette loi fictive lui imposait. Un autre caractère du scrupule qui prouve encore que la faculté morale n’est pas sa cause efficiente, c’est son caractère partiel. Car, comme nous l’avons déjà dit, les points sur lesquels le scrupuleux est relâché sont d'ordinaire beaucoup plus importants que ceux sur lesquels il se montre sévère. Or évidemment, si c'était la faculté morale qui le guidait, il serait beaucoup plus strict sur les premiers que sur les seconds. Enfin le fait le plus digne de fixer l’attention du psychologiste à cet égard, c’est l’excès incroyable auquel le scrupule a porté quelques malheureux. St. Liguory rapporte que l’on a vu pousser la folie jusqu’à se suicider (24). Rien sans doute ne prouve mieux que le seul excès de la faculté morale est insuffisant pour expliquer le scrupule.

Mais n’y aurait-il pas quelque combinaison de lois psychologiques, échappant à nos moyens d'investigation si bornés, par lequel s’expliquerait ce fait singulier? Sans doute, en psychologie plus qu'ailleurs, il faut être sobre à reconnaître des faits en dehors des lois, parce qu’en cette science plus qu'ailleurs, il est facile que les lois, et surtout la combinaison des lois, nous échappent. Je sais bien. que c’est le propre de la méthode grossière et superficielle, ainsi que des sciences en enfance, d'aller chercher des agents extérieurs pour suppléer à la connaissance insuffisante [f° 509 v.] des moyens

4 (23) La section VI de D. Stewart, Esquisses etc. (67 et seq.) est consacrée à la « faculté morale ».

(24) Indication du Cours (vol. 11479, fo 44 r.). De son côté St. Liguori dit que le scrupule peut rendre fou, malade, et même porter au suicide (Op. cié., Livre I, 1% Traité De Conscientia, ch. I, $ 13, pp. 6-7).

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naturels, que c’est imiter l’ancienne physique qui trouvait plus commode d'expliquer le mouvement des corps célestes par l'intervention d’un ange, que d’en rechercher la cause mécanique (25). J'avoue même que parmi les diverses causes occasionnelles que j'ai énumérées, j’ai signalé certains principes qui expliqueraient suffisamment un grand nombre de faits. Toutefois, je ne laisse pas de croire que parmi les faits du scrupule, il en est un grand nombre qui se refusent à être expliqués non seulement par les lois connues jusqu'ici, mais qui même me semblent d’une telle nature qu'ils ne pourront jamais rentrer dans aucune loi psychologique.

Ainsi, par exemple, ce caractère singulier de spontanéité dans son origine, ressemblerait fort à un effet sans cause, si l’on s’en tenait aux pures lois naturelles, puisque, comme je l’ai dit, il est complètement impossible dans bien des cas de démêler l'ombre d’une cause naturelle qui ait pu déterminer l'apparition du phénomène. Tout porte là le caractère d’une action extérieure, de Dieu ou d’un agent quelconque. Et il faut en dire autant de la disparition non moins spontanée de ce singulier état.

Je crois que si l’on étudie avec soin les bizarreries étonnantes qui accompagnent d'ordinaire cet élat, son caractère de nécessité, d’un état imposé, [f° 510 r.] l’altération qu'il fait subir à nos facultés, et surtout son apparition et sa disparition indépendantes de l’homme et de toutes ses prévisions, on ne répugnera nullement à cette explication. Et ce qui la confirme, c’est qu’en cette hypothèse nous trouvons au phénomène une cause finale très satisfaisante. C’est Dieu punissant ou éprouvant sa créature, ou un être mauvais lui tendant un des plus dangereux pièges, et il est certain que ceci expliquerait parfaitement plusieurs des occasions du scrupule que nous avons signalées: ce devrait être là en effet une épreuve et une punition d’un genre convenable à ceux que leur position rend inaccessibles aux épreuves et aux châtiments de la vie ordinaire. D'ailleurs, en étudiant de près certains faits, on y voit presque le doigt de Dieu à découvert.

On conçoit que si ceci pouvait être démontré, ce serait une induction puissante pour la vérité de la religion chrétienne, puisque cela serait si conforme à ce qu’elle nous enseigne, touchant le gouvernement de Dieu sur les âmes, sur les démons, etc. Il serait curieux d'étudier si on trouve parmi des nations non chrétiennes quelque idée approchante de celle-ci. Si le fait menait à l’affirmative, cela affaiblirait ou détruirait la preuve.

Tout s'explique à peu près par cette loi que j’ai signalée, que l'esprit humain ne devait [f° 510 v.] jamais être dans un état de parfait repos.

(25) Est<e un souvenir de ce passage de l’abbé Pinault : « On admettait que chaque astre était confié à une intelligence directrice qui lui faisait parcourir continuellement le même orbite, et l’on rendait compte des diverses particularités du cours de cet astre par la fin que se proposait, ou qu'était chargée d’atteindre cette intelligence directrice... Mais cette doctrine des causes finales est entièrement abandonnée aujourd’hui, et c’est bien avec raison» (Traité Elémentaire de Physique, 2 éd., t. IT, Paris, Gaume frères, 1836, 352).

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Mais qu’on y regarde de près, et l’on verra que cette loi est une confirmation remarquable de l’hypothèse que je faisais d’un agent extérieur agissant sur l’âme humaine. Cette loi en effet n’a nullement le caractère de loi psychologique. Toutes les lois psychologiques sont des principes naturels, témoignant tous une institution bienveillante (26), or celle-ci n’est ni un principe, ni surtout un principe bienveillant. D'ailleurs on conçoit difficilement dans l’âme humaine un principe qui n'aurait son exsertion que dans l’absence de peines et de soucis. L'expérience ne nous a jusqu'ici rien montré en elle d’analogue. Enfin, j’en appelle à celui qui a ressenti ces peines d’esprit, (je ne parle plus des scrupules, mais de ces troubles que j’ai décrits, et qui du reste en tout ceci se confondent avec eux) on y trouve un caractère si singulier de providence, une si grande habileté à saisir les occasions, un soin si attentif à se faire succéder sans interruption, un dessein si évident de livrer l’homme à la dérision de lui-même, qu'il faut se faire violence pour ne pas en chercher la cause hors de soi.

Du reste, comme je crois que la première qualité de l’investigation scientifique, est d’exposer les faits tels qu'ils sont, sans les faire céder à l’affection que l’on a pour telle ou telle hypothèse, je ne nie pas que parmi tous ceux que j’ai rapportés, plusieurs ne tendent à prouver la non-nécessité

de recourir à cette explication.

(26) Renan avait lu et goûté (sauf une réserve) les pages de D. Stewart, Esquisses etc., 118 et seqg., sur «l'évidence d’un dessein bienveillant dans l'univers ». Cf. déjà supra pp. 69-70.

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