FAITS PSYCHOLOGIQUES
(Extraits des ANNALES DE LA PROPAGATION DE LA FOI) [Vol. 11481, f° 680 r.]
[fin de 1843-début de 1844]
[La lettre de missionnaire que Renan a utilisée figure dans le n° de Novembre 1843 de ces Annales. Le titre de Faits psychologiques (qui se retrouve d’ailleurs en tête d’un extrait semblable, mais postérieur), se rapproche de celui d'Observations et Faits psychologiques. >
Le vocabulaire correspond parfois à celui de l’époque de la tonsure («il faut secter un type hors de soi », encore que le mot en italiques se lise aussi dans des Notes de vacances 1845). Cette préoccupation du type domine le début des Principes de Conduite. Un passage («Chacun a sa petite part d’affectation etc... ») est dans la veine de moralisme inquiet, d’instable humilité qui caractérise cette période. D’autre part, la phrase : «Ce n’est pas un de nos principes » porte la marque de l'influence écossaise. Le passage sur la « méthode d’induction, source de toute perfectibilité », s’y rattache également. Peut-être enfin cette lecture a-t-elle quelque rapport avec les pages de Cavour sur les infidèles (Fragments, 269-272 etc.), pages qui ont donné lieu à des réflexions de Renan (Cf. infra pp. 94-95).
L'écriture serait bien celle de cette époque.]
1. — Chez les Sauvages, la vengeance est une vertu: «il se venge parce que, à ses yeux, il n'y a qu'une âme basse qui puisse pardonner; il nourrit sa rancune, parce que s’il la sentait s’éleindre, il croirait avoir dégénéré» (1) [P. 468]. Ceci montre que le pardon des injures n’est nullement de loi naturelle, et que ce n’est pas un de nos principes.
2. — Le sauvage affecte toujours de paraître impassible : « Qu'on lui raconte, par exemple, un fait qui signale la bravoure de ses enfants dans les combais, il ne montre aucune émotion de joie, et se borne à répondre : « Ils ont bien fait ». Si, au contraire, on lui apprend que ses enfants sont ou morts ou prisonniers, il se contente de dire : « C’est malheureux ». Pour les circonstances de l’événement, il ne s’en informera que quelques jours après » [P. 461. Ceci est naturel à tous les peuples simples. Il en esl exactement de même chez les Bretons. S’il leur arrive quelque chose d’hono-
rable pour eux, ils ont l’air d’y être complètement indifférents. C’est le
(1) Lettre du P. de Smet (Mission des Montagnes Rocheuses). Le passage appartient à une citation, que fait ce Père, d’un auteur espagnol.
Faits Psychologiques 79
bon ton, et ils appellent embarrasseurs ceux qui ne le font pas. Ainsi quand quelqu'un d’entr’eux était le premier en composition, il faisait le dégoûté, l’homme flegmatique .Mais que ce fût, par exemple, un enfant d’une famille bourgeoise, élevé moins simplement, sa joie parais|sait [f° 680 v.] manifestement, il cherchait même à se pavaner (2), et les autres alors de se moquer de lui; ce qui prouve que ce sentiment ne leur est pas naturel en tant que Bretons, mais en tant que simples. Comment expliquer cela? Mon Dieu! c’est que chacun a sa petite part d'affectation, qui le pousse toujours hors du naturel : on l’applique à ceci ou cela, mais il faut l’appliquer à quelque chose. Il faut secter un type hors de soi; or celui que les simples se forment comme le plus beau, c’est l’homme impassible et imperturbable.
3. — Les sauvages ont une sagacité étonnante pour ce qui regarde l’expérience et l'observation. «C’est ainsi qu'il traversera une forêt ou une plaine de deux cent milles, avec autant de précision qu'un nautonier guidé par sa boussole, sillonne l'Océan, sans jamais dévier en rien de la ligne droite; avec la même justesse et à quelque heure que ce soit, il vous indiquera le soleil, n'importe l'épaisseur des brouillards et des nuages qui l’offusquent; à la piste, il découvrira un homme ou un animal, eût-il même marché sur les feuilles ou sur l’herbe. Cette merveilleuse perspicacité ne lui vient pas de la nature seule; elle est encore le fruit de son application constante à réfléchir sur les connaissances déjà acquises par l'expérience des aïeux; elle tient aussi à une mémoire excellente qui doit suppléer dans les Indiens » [à l'écriture]. « Ainsi ils se rappellent avec une minutieuse exactitude tous les points des traités conclus entre leurs chefs, et l’époque exacte où les conseils ont été tenus... [f° 681 r.] Moi-même (dit le Missionnaire), je me suis servi et avec succès, de leurs remarques, de celle-ci surlout, que dans tout arbre, le côté tourné au nord a plus de mousse que ceux qui regardent les autres points cardinaux, et que le côté exposé au sud est celui qui a les branches les plus fortes et les plus nombreuses... Bien qu'ils n’aient aucune connaissance de la géographie et des sciences qui en sont la base, ils font néanmoins avec précision, sur des écorces d’arbres ou sur des peaux, le plan des pays qu’ils ont parcourus. etc. » [1b. et p. 4651.
Observez sur cela 1° que cette étonnante sagacité tient le milieu entre l'instinct dont l’animal est si richement pourvu et dont l’homme civilisé est presque totalement privé. Parmi les races humaines, comme parmi les classes d'animaux, l'instinct est en raison inverse de l'intelligence. 2° Que cette étonnante mémoire est un trait que le sauvage a de commun avec l’enfant. J'ai vu un enfant me rappeler des circonstances de riens arrivés depuis plusieurs années, qui me faisaient tomber d’étonnement. 3° En rapprochant cet esprit observateur du sauvage de sa curiosité, de son désir de voir et
(2) Renan parlerait-il ici de lui-même?
d'expérimenter, on pourrait d’abord s'étonner qu'il ne soit pas perfectible, puisqu'il à au suprême degré les éléments de la méthode d’induction, source de toute perfectibilité, Il est de fait que cela est fort singulier. Il faut bien qu'il leur manque quelque chose. Mais qu'est-ce? Est-ce la comparaison [f° 681 v.] des faits? Non, puisqu'ils traduisent les faits en lois. Est-ce la transmission traditionnelle des découvertes? Mais c’est tout le contraire. Pourquoi donc jamais un pas? Il faut qu'il leur manque quelque faculté.
(Ces remarques concernent les sauvages des Montagnes-Rocheuses, à l’ouest des Etats-Unis).