‹ Travaux de Jeunesse 1843-1844Chapitre 20 sur 138 · FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES · texte numérisé non relu

FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES

par le Marquis de Cavour (1H) [Vol. 11481, f° 640 r.] [fin de 1843-début de 1844]

[Le brouillon du résumé (Pensées dominantes) est à la fin des Notes du Cours Sur la Conscience. De nombreuses Observations Psychologiques sont, on l’a vu, inspirées des Fragments Philosophiques (Nes XXVIII, XLVIII, LVII- LXI etc.). La Note sur Cavour, pp. 304-305 est proche de l’0bs. XLIX. — D'autre part, l’idée de Cavour, 349-350, se retrouve dans un passage d’une lettre de Renan du 29 mars 1844 (Fragm. intimes, 251-252).]

— Epigraphe. — Tout sort de la pensée, et l’histoire du monde n’est que l'histoire de son développement.

— Savoir, c’est pouvoir, principe de Bacon [Pp. 18-14].

— En recherchant la cause première de tout grand changement politique et social, on aboutit toujours à trouver une idée nouvelle qui s’est introduite dans les esprits, et qui a tendu avec une puissance plus ou moins lente, mais toujours irrésistible, à se faire une place (a) dans le monde extérieur [P. 15].

— M. Jouffroy dit qu'après avoir étudié les phénomènes que présente celte marche d'opinions el d’idées qui entraînent l'humanité, comme une barque sur le courant d’un fleuve majestueux et rapide, le philosophe est tenté de se croiser les bras et de regarder passer les événements (2) [P. 19]. Dieu! que cet homme était imbibé de scepticisme.

— [f° 640 v.] Une des causes de la difficulté de l’expérimentation psychologique, c’est de ne pouvoir reproduire le fait à volonté [P. 26].

— Autre cause. Dès que l’on approfondit un peu les questions, on en rencontre d’une telle gravité pour l’homme, qu’il ne peut s'empêcher de

(a) À se faire une place souligné par Renan.

(1) Cet ouvrage, très rare, est à la Bibliothèque Victor Cousin (n° 1964). (2) Ce texte se trouve dans Th. Jouffroy, Mélanges Philosophiques, Paris, Paulin, mai 1833, in-8, 490.

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concevoir une vive impalience d'arriver promptement à leur solution, el que cetle disposition d’esprit est tout à fait contraire à celle que demande une observation rigoureuse et impartiale. Ce sont celles qui ont trait à la destinée de l’homme. Un lien intime rattache ces immenses questions aux systèmes de Métaphysique, et dès que le philosophe trouve et reconnaît ce lien, il est poussé à quitter la marche prudente de l'observation et de l’induction, pour courir après une solution du problème capilal qu’il aperçoit devant lui [Pp. 26-27]. — Tout à fait dans mes idées; c’est par là que j’explique le règne de l'esprit d’hypothèse sur la philosophie. Cela fait sentir aussi combien, si la religion formait un petit casier à part, lequel contint toutes les vérités sans lesquelles l’homme ne peut se tenir tranquille, les sciences y gagneraient.

— Les opinions les plus fausses sont toujours dignes d'étude comme phénomènes (3) de l'esprit humain [P. 28].

— La philosophie doit à l’éclectisme une observation [f° 641 r.] bien importante. En eraminant de près l'esprit humain, on arrive à reconnaître quelle intime analogie se trouve entre lui et la vérité : on voit qu’il a été créé pour elle, et que par sa nalure il aspire constamment à la posséder tout entière. Il s'ensuit qu'un système de philosophie ne peut s’introduire dans les esprits qu’en leur présentant une portion quelconque de vérités. La limitation des forces intellectuelles de l’homme est cause qu’il accepte et adopte avec ces vérités, les erreurs que le système leur a en quelque sorte amalgamées; mais le temps se charge de faire la séparation de ces deux portions hétérogènes d’un tout qui présentait d'abord un aspect séduisant d'unité. — Les vérités cependant pénètrent dans les intelligences qui y adhèrent fortement; peu à peu elles deviennent des axiomes du sens commun. Les erreurs se développent aussi. C’est une loi générale de la pensée, que l'esprit humain, soumis aux lois de la logique, ne puisse posséder un principe, sans en tirer tôt ou tard les dernières conséquences. — Mais les dernières conséquences d’une erreur aboulissent toujours à l'absurde, que la pensée se refuse à admettre. Ainsi donc il arrive que les divers systèmes philosophiques, en se développant, enrichissent le sens commun de l’humanité d’un certain nombre de vérités importantes, qui cessent peu à peu d’appartenir au système, parce qu’elles tombent dans le domaine de la pensée universelle. Alors les erreurs plus [f° 641 v.] ou moins développées paraissent rester seules la propriété exclusive de l’école qui s’est formée; et ces erreurs arrivant à toucher les limites de l'impossible et de l'absurde, le système succombe sous le poids de la réprobation universelle, sans que l’on soit toujours juste envers lui, en reconnaissant le bien qu'il avait produit à son origine, el les

. (3) Analyse de Renan. — Cavour : «... sont encore un phénomène de la science... ».

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vérités qu’il a popularisées et mises dans un jour nouveau [Pp. 32-33]. Excellente analyse d’un des procédés les plus remarquables de l’esprit humain. Ce travail instinctif de l'élimination de l’erreur dans la marche des idées, est une des considérations les plus propres à guérir ceux qui sont atteints de la maladie du scepticisme.

— Les races germaniques avaient apporté des rudes contrées qui furent leur berceau un sentiment exalté de la valeur de l'individu. Tandis que dans l’ancienne civilisation, l’état absorbait l’homme, et que la patrie exigeait le sacrifice de l'individu, au moyen-âge le guerrier ignorait souvent s’il avait une patrie; il défendait ses propres intérêts, ou, s’il était animé par des sentiments plus nobles, son honneur, ses chefs, ses amis, les opprimés de son choix, mais toujours il était mû [f° 642 r.] par un profond sentiment personnel [P. 85]. Point de vue très fin, très juste et très général.

— L'histoire de la civilisation moderne commence proprement aux Croisades. C’est alors que l’on entrevoit les premières tendances générales qui se sont manifestées au milieu du chaos de peuples, d'idées et de races, produit par l’envahissement des barbares. Alors, pour la première fois, on entend parler de république chrétienne et d'intérêts communs aux nations européennes (a) [P. 85]. Explique parfaitement l’origine de ce fait si remarquable de l’unité européenne. On a dit la chrétienté avant de dire l’Europe (4). Pourquoi donc le germe du progrès était-il là? Sans doute, parce que le christianisme était là.

— Résumé des idées de Cavour sur la philosophie de l’histoire. — A l’époque de l’envahissement, exaltation de l’individu, désorganisalion sociale. Tous les efforts subséquents tendent à une organisation réelle, à comprimer les individualités : Absolutisme en politique, exclusivité en religion, aristotélisme en philosophie, et un peu plus tard classicisme exclusif (imitation des anciens) en littérature. Puis réaction, qui jette dans l’extrême opposé : révolutions en politique, protestantisme en religion, scepticisme en philosophie, romantisme en littérature [Pp. 87-88]. Il est remarquable que l’action et la réaction littéraires aient toujours été postérieures à l’action [f° 642 v.] et à la réaction politique, religieuse et philosophique. — Remarquez que le pendule a déjà fait une oscillation complète, il retombe déjà vers le centre :

“c’est là ordinairement que les choses brillent. Du reste la marche de l'esprit humain se comparerait mieux à plusieurs pendules n’oscillant pas simultané-

(a) Souligné par Renan depuis Alors.

(4) Cf. encore (Fragm., 38) : «.… Une grande pensée se développe dans les esprits, celle de l’unité européenne ou, en écartant cette expression trop moderne pour l’époque, celle de l’unité de la famille chrétienne w.

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ment, quoiqu’avec un certain ensemble, et représentant les divers éléments de l'humanité, qu’à un pendule unique.

__ Quand une école a adopté une solution fautive ou incomplète des questions qui touchent à la racine de la science, il est presqu'impossible que les disciples, revenant sur l’œuvre du maître, perfectionnent leur ouvrage, par un nouvel examen des principes sur lesquels il repose. Ils trouvent au contraire commode de partir de la solution reçue de ces questions que la pensée n'aborde qu'avec difficulté, et sous l'empire de circonstances particulières. Leur œuvre consiste surtout à développer logiquement les principes adoptés [P. 54]. Ce fait est remarquable. Il a pour principe ce penchant si légitime et si naturel en toute recherche scientifique de lier ses travaux à ceux des [f° 643 r.] devanciers, et à transformer la science en une œuvre de société (5). Pour se procurer ce bien, on se jette de la poudre aux yeux pour se figurer que mon prédécesseur a prouvé ce qu'il n’a pas prouvé. Mais le malheur est que cette transformation de la science en œuvre sociale n’est possible qu'avec la méthode expérimentale, et jamais avec l'hypothèse.

— M. Jouffroy se demande s’il y a bien une vérité vraie [P. 56].

— [Dieu, dans le mouvement de la philosophie moderne, a ménagé l'intérêt moral des individus travaillant à celte œuvre, qui ne pouvait s’accomplir sans amener passagèrement des résullats hautement déplorables (le sceplicisme) Ainsil les conséquences prochaines de leur doctrine étaient entièrement cachées aux yeux de Descartes, et des autres philosophes de sa trempe, qui réunissaient un cœur droit et pur à de grandes facultés intellectuelles. Ces hommes bien intentionnés croyaient à Dieu et à la vertu. S'ils se trompaient sur quelques points en voulant expliquer l’origine de [f° 643 v.] ces croyances, leur cœur y adhérait fortement, en vertu d’une disposition de l’âme entièrement distincte de la raison; disposition qui se nomme la foi, et que la Providence départil aux hommes d’après des lois toutes différentes de celles qu’elle suit dans la distribution des facultés purement intellectuelles (a). Descartes et plusieurs de ses disciples se livraient à l’espoir flatteur de fortifier par leurs travaux, l'édifice des croyances morales. Tel était en particulier le but de Descartes qui dédiait ses ouvrages à la Sorbonne [P. 59].

— [f° 644 v.] [A propos de Laplace] Il n’y a aucun rapport numérique entre la certitude empirique et transcendante. Car il n’y a point de rapport : numérique entre le fini el l’infini. Or la certitude empirique est toujours déduite d’un nombre fini d'observations [P. 78]. Observez: 1° que la certitude empirique ne se déduit pas uniquement de l'expérience, mais bien

(a) Souligné par lienan depuis disposition qui se nomme la foi.

(5) Vague souvenir de D. Stewart, Esquisses, 51.

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d’un principe primitif de notre constitution. 2° Accordant qu’en soi, il y a l'infini entr’elles, je nierai toujours qu'il y ait l'infini entre elles [f° 645 r.], envisagées dans le fait psychologique. Car telle est la constitution <de l’homme qu'il ne met plus de différence sensible entre un très grand nombre et l'infini, quoique l'esprit en perçoive une. Ainsi on aura beau dire <que> la certitude d’induction admet une possibilité très petite d’erreur : oui, mais c’est un fait psychologique que nous passons par là-dessus.

— Rompre sans façon, dit M. Jouffroy, avec l’histoire d’une science au moment où on la réforme, c’est renier l'esprit humain en même temps qu’on l’invoque; [f° 645 v.] c’est lui dire tout à la fois qu’il est admirable et qu’il est absurde. Mauvais moyen d'obtenir sa foi; car il ne croit que parce qu’il se fie à lui-même, et si vous le mettez en défiance de lui-même, il ne peut plus croire même à ce qui paraît évident (P. 90). Parfaitement dit : les Ecossais ont un peu le défaut ici signalé : en cela les Eclectiques sont bien plus sages.

[Que la métaphysique fasse des progrès], cela ne changera rien à la vérité des remarques de l’école écossaise. Sa méthode est telle que les découvertes ultérieures de la science peuvent fournir des lumières nouvelles sur les questions qu’elle a traitées. Mais, comme elle n’a rien affirmé que ce qu’elle voyail clairement, un progrès de la science dans la scabreuse question des origines des opinions et des croyances humaines, n’est pas susceptible d’ébranler l'édifice de ses doctrines [P. 97]. Ce sera toujours là le caractère des sciences traitées empiriquement.

— [f° 646 r.] [L'auteur] signale la tendance perpétuelle de l'esprit. humain à scruter les causes, et cette sorle de pressentiment et d’instinct qui semble lui indiquer que c’est par là qu’il doit arriver à la solution du grand problème de la destinée humaine. Gardons-nous, ajoute-t-il, de condamner témérairement un instinct rationnel qui a ses racines dans ce qu'il y a de plus intime en nous-mêmes etc. [P. 99].

— [f° 647 v.] [Kant, pp. 104-1071. (En tout, quatre pas : 1° Admission des principes transcendants. 2° Enumération de ces principes. 3° Critique de ces principes, découverte de leurs contradictions. 4° Recours à la raison pratique). — Solution des antinomies par l'admission d’un seul principe

transcendant, l’idée de l’Etre [P. 107].

— [f° 648 v.] Plusieurs hommes éminents paraissent croire en Allemagne, qu’il est inutile et même dangereux de trop creuser les abîmes de l'intelligence; parce que l’on doit y trouver toujours le scepticisme, habitant, comme un démon mystérieux, ces régions -inabordables à l’homme. — Idée de Goethe : « J'ai voulu faire voir qu’on pouvait abuser de tout, même de la pensée » [P. 127].

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__ Tant de tentatives contradictoires, dit Tennemann, hasardées dans ces derniers temps par l'esprit philosophique, ont pu rendre suspecte la philosophie elle-même, et faire désespérer de la solution du problème qui consisle à trouver un système rationnel de certitude, fondé sur des principes inattaquables (a). (Quelle question! Comment se fait-il qu'un homme qui a tant [f° 649 r.] soit peu réfléchi ne voit pas une contradiction de mots si manifeste?) Toutefois ces nombreux essais doivent soutenir l'espérance de voir la raison arriver enfin à la connaissance de soi-même, déterminer la sphère qui lui appartient, développer de plus en plus la vraie méthode philosophique, et s’instruire par l'expérience du passé à éviter les écueils où elle a échoué [P. 125]. Non seulement il me semble impossible que l’homme puisse jamais arriver à la démonstration de la valeur objective de sa raison, mais cela me semble impossible pour tout être intelligent quel qu'il soit, dont les principes seraient dans le genre des nôtres, et pour qui le cercle vicieux fût un sophisme. Et si je n’étends pas la proposition à Dieu, c’est qu'il est l’absolu, qu'il ne faut jamais induire en rien de nous à lui, que ses principes (expression très inexacte) sont peut-être tout différents des nôtres, et que ne procédant pas par déduction, il n’y a pas pour lui de cercle vicieux possible.

— [f° 649 v.] M. Cousin et l’éclectisme. Conviction de l'impossibilité de résoudre le problème de la critique transcendante. Nouvelle méthode: emploi simultané de la méthode psychologique (observation intérieure) et de la méthode historique (rassembler, coordonner les recherches précédentes). Tous les systèmes philosophiques qui ont existé, dit-il, sont eux-mêmes des faits dans l’histoire de la pensée (parfait!) et l'esprit humain ne pouvant créer l'erreur de toules pièces, ils ont tous puisé leur origine dans l’observation de quelques phénomènes intellectuels. Le défaut de tous les systèmes. point de vue exclusif... (b). Mais dans le cours de tant de siècles écoulés depuis l’époque de Pythagore, il n’est guère possible de supposer qu'aucun des aspects variés, que présentent les questions philosophiques, aient [sic] échappé à la fois-à tous les profonds penseurs qui ont exploré le domaine de ia pensée. Tout ce qu'il s’agit de faire, c’est donc de rechercher dans l’histoire ces observations éparses, dont l’ensemble constitue la vraie philosophie, la seule possible. Celle philosophie n’est plus à faire; elle existe déjà toute faite dans l'histoire. Il serait à la vérité rigoureusement possible d'arriver par la seule [f° 650 r.] observation interne à une statistique complète des phénomènes de la nature morale et intellectuelle. Mais méthode historique préférable [Pp. 129-180].

— Cherchant si nous pouvons avoir l'idée de création, M. Cousin dit : CRien n’est plus facile. Prenons une déterminalion libre, décidons-nous par

(a) Souligné par Renan depuis fondé.

(b) C’est tel quel le résumé de Renan.

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un acte volontaire à mouvoir notre bras; par là nous créons du mouvement, nous créons de la force : Dieu en créant ne procède pas autrement.» Créer de la force, expression inexacte. — Si Dieu ne crée que de la force, il ne crée pas de substance. M. Cousin n'a pas reculé; il dit plus bas que tirer une substance du néant est impossible, que Lucrèce et les penseurs exercés ont reconnu ce principe, et qu'en conséquence Dieu crée le monde en le tirant de sa propre substance, principe fondamental du panthéisme [P. 132].

— M. Jouffroy; impossibilité de réfuter le scepticisme transcendantal. Cercle vicieux inévitable. Nul inconvénient pratique (Parfaitement mon idée). — Problème de la destinée humaine, désolant, mélancolique, triste problème [Pp. 134-136].

[f° 650 v.] ANALYSE DU SYSTÈME DE L’ABBÉ ROSMINI (6)

— [f° 651 r.] Formation des idées universelles. — Elles se forment par l’acte même par lequel nous percevons un objet réel, au moyen d’une abstraction particulière, différente de l’abstraction ordinaire. — De la combinaison

de l’idée de l’Eire purement possible avec la sensation, naît l’idée particulière réelle. Puis de cette idée particulière et réelle, abstrayant la [f° 651 v.] réalité, tout ce qui a un rapport actuel avec la sensation, il reste l’idée universelle, exprimant une possibilité illimitée d'objets semblables, n'ayant aucune limite ni dans le temps ni dans l’espace [P. 153]. (Hypothèse très ingénieuse : la sensation entre et sort, entre pour féconder l’idée de l'être, puis sort, et le résultat de cette fécondation, c’est l’idée universelle. Ce procédé a beaucoup de rapport avec celui que M. Cousin a décrit sous le nom d’abstraction immédiate (7). Seulement M. Cousin le restreint aux idées absolues et Rosmini l’applique aux idées universelles, que Cousin explique par l’abstraction ordinaire. Je crois que M. Cousin a raison : car si le procédé susdécrit était exact rapporté aux idées universelles, en voyant un homme par exemple je n’acquerrais pas l’idée d'homme en général, mais l’idée générale de cet homme avec toutes ses particularités individuelles. Pour avoir l’idée générale d'homme, il faut donc que je compare plusieurs hommes, afin d’abstraire ces particularités. Mais cela n’a pas lieu pour l’idée absolue qui n’a rien d’individuel. Aussi Cavour me semble-t-il plus exact quand il applique ce procédé aux idées de temps et d’espace) (8).

(6) L'Esquisse de la doctrine métaphysique de l’abbé Rosmini est le troisième des Fragments Philosophiques. I1 comprend les pp. 139-215.

(7) P. 206, Cavour identifiait les noms d’abstraction immédiate et d’universalisation.

(8) Cf. Fragments, 159.

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— Ces idées non irréductibles dérivent de l'expérience. L'homme a une sensation étendue, ou une sensation successive. Il les rapporte à l’idée de l'être, puis abstrayant le particulier, il reste la notion d’une étendue idéale infinie qui est l’espace, et d’une durée idem, qui se nomme temps [P. 159]. (I1 ne diffère de Cousin qu’en ce qu'il ne distingue pas l’idée universelle et l’idée absolue).

— Verbes intellectuels. — Théorie fort obscure : il appelle, je crois, ainsi l'acte par lequel nous affirmons les existences. L'activité y a part. Trois sortes de verbes intellectuels : 1° ceux par lesquels nous affjirmons l'existence des objets sensibles, 2° ceux par lesquels [f° 652 r.] l'esprit attache un sens déterminé aux mots abstraits, 3 ceux qui affirment le devoir. Trois mondes correspondants pour la pensée de l’homme : réel, idéal, moral [P. 171]. (Ce qu’il dit à propos des verbes intellectuels de la seconde espèce éclaire le procédé des idées générales donné ci-dessus et qu’il appelle ici universalisation. Ces idées universelles auxquelles s'applique ce procédé ne sont pas les idées universelles comme nous les entendons, par exemple l’idée d'homme, d'orange, etc., mais bien l’idée pure et individuelle de l’objet, son essence, sa possibilité. Voilà à quoi s'applique le procédé d’universalisation, lequel peut s’exéculer sans langage. Quant aux idées universelles proprement dites, elles se forment par l’abstraction ordinaire au moyen du langage).

[FRAGMENTS PHILOSOPHIQUES, suite]

— [f° 653 r.] Solution de l’objection de la réprobation des infidèles. [Le christianisme enseigne que l’homme naît sans porter dans sa constitution intime un principe suffisant de moralité complète. Ce principe doit lui être communiqué du dehors. Il est dans l’élat de démérite négatif, et n’a aucun mérile positif. Aussi, meurl-il en cet état, il est exclu du bien, mais sans punilion. Il ne peut pas plus se plaindre qu’un animal à qui l'intelligence a élé refusée. Sa nature n'ayant aucune de ses tendances refoulée, il ne sent point son malheur. Il n’est pas plus contraire à la bonté de Dieu de créer de tels êtres que de créer des singes el des perroquets, qui se rapprochent de l'homme par quelque côté, sans participer à sa haute destinée. [f° 653 v.] Pour St Thomas (Commentaire sur le 4° livre des Sentences), les enfants moris sans régénéralion, mais sans faute personnelle, n'auront pas un sort pénible; ils jouiront plulôt d’avoir été appelés à une vie incomplète, nulle tendance el nul besoin naturels ne devant leur faire sentir la privation du bonheur céleste]. — Ne répugne pas à bonté de Dieu de créer (a) tous êtres possibles. — Item de créer (a) créatures inférieures à l’homme. Item de créer créatures incomplètes, douées d'intelligence et non de volonté

(a) Renan a écrit (lapsus évident) ne pas créer.

Fragments Philosophiques 95

morale (9). Ces créatures ne participent pas à la destinée des êtres moraux, et n’ont pourlant pas raison de maudire existence [Pp. 269-2721. — Deux difficultés contre cette explication : 1° Il ne répugne pas à Dieu de créer créatures inférieures, concedo; une créature incomplète, je n’en sais rien, [f° 654 r.] 2° Si les infidèles ne sont pas des êtres moraux (assertion paradoxale), pourquoi donc ont-ils la condition des êtres moraux, susceptibles de mérite et démérite etc. ?

— Fait psychologique remarquable. — Il y a des hommes qui exerçant sur des étrangers une bienfaisance fastueuse, sont peu aimables pour leur famille et leurs alentours [P. 293].

— Notre bonheur nous appartient, dit Kant, notre perfection <non>; c’est-à-dire nous pouvons sacrifier bonheur, mais non perfection [P. 296]. D. Stewart ne pensait pas cela (Voir Esq. Ph. Mor. Dev. env. n.-mêmes) (10).

— Ecrivains qui ont prétendu que Dieu ne pouvait se complaire dans le dévouement, sacrifice douloureux. Contredit un fait de la nature humaine, savoir besoin de sacrifice et dévouement. Dévouement chrétien. Missionnaires phénomène psychologique. Preuve du christianisme inde [P. 300].

— Solution de la difficulté : Pourquoi une différence insensible en apparence entre deux péchés, fait l’un mortel, l’autre véniel. — Réponse. Il se passe souvent au fond de notre êlre une foule de choses dont nous n'avons pas conscience. Des preuves irrécusables nous permettent souvent d'affirmer qu’une modification importante s’est opérée en nous, sans pouvoir noter instant précis. Or dans cours des événements, {out s’enchaîne, et l’action la plus insignifiante a une série de conséquences qui s'étend à l’infini. [f° 654 v.] L'observation prouve que les penchants de l’homme soit bons soit mauvais tendent constamment à se développer quand ils ont l'empire sur la volonté. C’est de cette différence de tendance que naît la différence du péché mortel et véniel, selon que la tendance générale est à l’immoralité ou à la moralité, et en effet il y a entre les deux origines une limite insensible, quoiqu'’entre les deux fins, il y ait l'infini [Pp. 304-3061. — Tendance à l'infini dans les facultés de l’homme.

— Cet auteur confond toujours le principe surnaturel de la grâce avec le

(9) Celle-ci n’est possible que par l’enseignement et la grâce.

(10) Renan ne s’était pas trouvé en accord avec D. Stewart sur le point du bonheur : « On a beau dire, il n’y a que le christianisme qui entende quelque chose au bonheur. C’est dommage que ce Stewart soit païen» (parce qu’il avait écrit qu’une fois l’âme dans un certain état, «on sera d’autant plus heureux qu’on pourra user davantage de tous les plaisirs qui appartiennent à notre nature ») (Esquisses, 174, et Note marginale).

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principe de moralité. C’est presque janséniste. Les infidèles selon lui ne sont pas des êtres moraux (11).

— Kant pose la base du devoir dans l’homme comme les Ecossais. Reproche de diviniser l’homme. [Celte divinisation de l’homme fut plus nettement encore enseignée par] Fichte [P. 3151, autothéiste (12).

— [f° 655 r.] Il est remarquable que tous les systèmes modernes aboutissent en termes convergents à reconnaître la nécessité de la foi, Kant, Fichte, Schelling, Jacobi. — Trois sortes selon les modernes : 1° foi morale, devoir, etc. 2° foi religieuse, Dieu. 8° foi ecclésiastique, doctrine de la société religieuse dont nous sommes membres [P. 825].

Principe. L'homme ne peut exercer aucun genre d’activité sans avoir élé préalablement affecté passivement par l’objet sur lequel il réagit plus tard. — De là nécessité de la grâce [Pp. 326-327].

— Laplace suppose l’élernité de la matière, de ses lois, du mouvement des corps célestes [P. 336].

— Il est remarquable que toutes les précautions de la nature ne vont qu'à la conservation des espèces, et qu’elle semble se jouer des individus [P. 339]. — Providence : c’est le caractère de la providence en toute la Bible.

— Croyance à un Dieu rémunérateur fondement de la moralité. Moralité

fondement de la croyance à un Dieu rémunérateur. Cercle vicieux dont on ne peut sortir sans la grâce [P. 341].

— On peut prier en doutant [P. 3/51. C’est encore le seul moyen de sortir d’un cercle vicieux.

— La foi toujours accompagnée d’un sentiment réel, el ces sentiments [f° 655 v.] ne se peuvent deviner à priori, il faut les avoir éprouvés pour en avoir l'idée. Voilà la raison psychologique qui rend le passage de l’incrédulité à la foi si difficile, el qui nécessite l'intervention de la grâce [P. 350]. — Parfaitement vrai.

— Parmi lous les hommes qui ont le plus de peine à se comprendre, quand ils se rencontrent sur le terrain de la discussion, nous devons placer en première ligne une personne d’un esprit religieux, agilant une question

(11) Est-ce la page 313 des Fragments qui est en question? Cavour y déclare que, selon les écoles chrétiennes, la vraie moralité a un fondement surnaturel : la foi en un Dieu rémunérateur.

: (12) C’est ainsi que la Philosophie de Bayeux qualifiait Fichte, pour sa théorie sur la substance et le moi pensant (loc. cit., 12-13).

Fragments Philosophiques 97

avec un incrédule. Ils sont constamment tentés l’un et l’autre de s'adresser mutuellement les imputations d’aveuglement et de mauvaise foi. Peine à se limiter à des arguments qui aient prise sur l'esprit de l’adversaire, et ne soient pas plus propres à l’irriter qu'à le convaincre [P. 3/91. Parfaitement dit.

— La liberté morale implique que l'esprit qui la possède n’est point déterminé nécessairement par les impressions de la nature ou de ses penchants. Or tout commencement d'action suppose un état où la cause qui doit agir n’est point encore agissante. Par conséquent la première aclion libre suppose dans l’âme une puissance qui n'a point encore agi et qui n’est déterminée à l’action ni par les objets extérieurs ni par elle-même. Ainsi il faut ou nier la nécessité d’une cause à ce premier acte, ou faire [f° 664 r.] intervenir un être en dehors de la nature, dont l’action immédiate soit la vraie cause des premières délerminations qui échappent à la fatalité au coin de laquelle sont marqués tous les résultats de la nature. Mystérieux enfantement dans la liberté de l’homme. — C’est le christianisme qui a dit ce qu'il y a de moins obscur. — Liaison du dogme de la grâce avec toute la doctrine chrétienne [P. 3661.

— Le christianisme n’est pas seulement une doctrine, mais un moyen de salut. Différence de Pélage et de St Augustin. L’homme en effet avait besoin de ces deux secours pour savoir et pour agir [Pp. 866-367]. Je ne me suis pas assez familiarisé avec ce second point de vue, plus frappant peut-être que le premier.

— Efficacité des sacrements, suite nécessaire du dogme de la grâce. Car il fallait, que l’homme eût un moyen d’attirer celle grâce en lui, et d'autre part, ce signe devait être arbitraire parce que la grâce est gratuite [P. 370].

— Kant a déduit les principaux dogmes chréliens des conditions nécessaires de la vraie moralité. Il a même reconnu que le mystère de la grâce est impliquée dans la simple religion naturelle; ef néanmoins il repousse la doctrine de l'efficacité de la prière et des sacrements. Inconséquence [P. 8711].

— Preuve de la religion par l'efficacité des sacrements prouvée par l'expérience personnelle ou des autres [Pp. 376-377].

—— Que, dans la conversion de l’incrédule, il n’y a réellement de difficile que le premier pas, passage de l’ordre philosophique au religieux. — Le christianisme l’avoue. Reconnaît que la providence a voulu que les preuves du christianisme ne fussent pas comme mathématiques, forçant la raison. Il faut le cœur pour y croire [Pp. 377-378].

[f° 664 v.] Peu d'aptitude des miracles pour servir aujourd'hui de preuves à la religion. Il pourrait se faire que tandis que miracles ont entraîné les

païens à admettre le reste de la doctrine, ce fût la doctrine qui entraînât nos incrédules à admettre les miracles [P. 378]. (Cela me semble très vrai et très conforme aux vues que Dieu a pu avoir).

— Ridicule des apologistes injuriant leurs adversaires sous prélexte de l'évidence invincible de leurs preuves [P. 880].

— Selon M. Jouffroy, le christianisme se retire des esprits à mesure qu’ils s’éclairent en philosophie [P. 888 n. 1] (13).

— Allégorie du Sphinx. C'est la philosophie posant le problème de l’homme, le proposant à tous, nul ne pouvant le résoudre, et dévorant ceux qui après l'avoir écouté et pris plaisir aux énigmes qu’il pose, ne peuvent en trouver la solution (14).

Pensées dominantes. 1° Espérance en la philosophie. 2° Esprit de modération éclectique. 3° Développement de la vérité et de l’erreur des systèmes philosophiques. 4° Philosophie de Kant et de Rosmini. 5° Principe de moralité précédant la liberté. 6° Identité de la foi philosophique et religieuse. 7° Arriver aux dogmes chrétiens par la philosophie. 8° Nécessité de la grâce prouvée rationnellement. 9° Ffficacité des Sacrements en découlant nécessairement.

(13) Cette pensée se trouve, Cavour l’indique lui-même, dans Mélanges Philosophiques, 481.

(14) Cette analyse correspond à la dernière page (391) du dernier chapitre avant la Conclusion, chapitre intitulé De la tendance actuelle de l'esprit humain vers un retour aux doctrines chrétiennes. Ce qui, selon Cavour, a pour symbole le Sphinx, ce n’est pas toute philosophie, mais seulement le scepticisme. ,

SERMON SUR L’UNITE DE L'EGLISE, par Bossuet (1). [Vol. 11487, fol. 511 r.] [mars-avril 1844]

[Des notes visiblement relatives à la préparation de cette Etude (comme sont celles qu’on a signalées supra, p. 22) sont écrites aux deux côtés d’une lettre inachevée de Renan à sa mère en date du 9 mars 1844. Sur le rapport de ces pages avec le Cours Sur l’Eglise et la question du Gallicanisme, voir Ernest Renan à St Sulpice.

Ecriture nette. Très peu de ratures.]

[Examen des conjonciures où s’ouvrit l'assemblée du clergé de 1682.] Les dispositions décidées du gouvernement, la complaisance et les principes extrêmes de quelques prélats, l’aigreur personnelle de quelques membres du clergé contre la cour de Rome, le caractère de fermentation et d’entraînement, inséparable des assemblées (2), que M. de Maistre a si bien décrit (3), et qui n’échappait pas au coup d’œil perçant de Bossuet, lui inspiraient des alarmes assez fondées. « Vous savez, écrivait-il à l’abbé de Rancé, ce que c’est que les assemblées etc... » (4).

[f° 511 v.] Il profita de l’ouverture naturelle que lui offrait le choix de l’Assemblée pour lui tracer la voie qu’elle devait suivre. Il est facile en effet

(1) Œuvres, t. XV.

(2) Résumé du cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet (t. II, 174-175). Cf. de Maistre, Du Pape, t. I, 111 : « On ne comprendra jamais parfaitement le sermon si justement célèbre sur l'Unité de l’ Eglise, si l’on ne se rappelle constamment le problème difficile que Bossuet s’était proposé dans ce discours. Il voulait établir la doctrine catholique de la suprématie romaine, sans choquer un auditoire exaspéré, qu’il estimait très peu, et qu’il croyait trop capable de quelque folie solennelle ».

(3) Ib., 115 (à propos du Concile de Constance, qui se déclara supérieur au Pape) : « Dans l’ordre moral et dans l’ordre physique les lois de la fermentation sont les mêmes. Elle naît du contact et se proportionne aux masses fermentantes. Rassemblez des hommes rendus spiritueux par une passion quelconque, vous ne tarderez pas de voir la chaleur, puis l’exaltation et bientôt le délire, précisément comme, dans le cercle matériel, la fermentation turbulente mène rapidement à l’acide, et celle-ci à la putride. Toute assemblée tend à subir cette loi générale, si le développement n’en est arrêté par le froid de l’autorité qui se glisse dans les interstices et tue le mouvement ».

(4) Bausset, op. cit., 154. Renan cite jusqu’à « sans beaucoup de crainte » : c’est le passage reproduit par de Maistre, De l’Eglise gallicane, O. C., t. IT, 103.

100 Philosophie et Théologie

de trouver dans ce discours tous les germes de la doctrine qu'il consacra bientôt dans les quatre articles de 1682 (5).

C'est dans ce sage tempérament entre des opinions extrêmes, dans cette habileté à ménager des susceptibilités également délicates, dans cette attention à sauver avant tout le dépôt sacré, et à laisser les faits et les opinions aux disputes des partis, qui fait [sic] de ce sermon un morceau tout à fait unique eu égard aux circonstances, et un chef-d'œuvre d’habileté plus encore que d’éloquence ‘et de doctrine. Son plus bel éloge, c’est d’avoir emporté le respect et l'admiration des adversaires les moins modérés des principes qui y sont exprimés, et qui en constituent l'essence. C’est sans doute le chefd'œuvre de l’habileté d’avoir amené la Cour de Rome à approuver les maximes gallicanes, ou au moins à les tolérer sans gronder...

[f° 512 r.] «Je me suis proposé deux choses, écrivait [Bossuet] au cardinal d’Estrées, l’une, en parlant des libertés de l'Eglise gallicane, d’en parler sans aucune diminution de la vraie grandeur du St-Siège; l’autre, de les expliquer de la manière que les entendent les Evêques et non pas de la manière que les entendent les magistrats » (6). (Merveilleuse distinction, qui me semble être précisément celle que tout esprit modéré doit faire en cette question). [La citalion de Bossuel reprend jusqu’à «En un mot j'ai parlé net » :] (voilà le chef-d'œuvre de l’adresse, de concilier en parlant net : les petits esprits croient y réussir en tortillant les phrases). [Elle continue jusqu'à «J'ai toujours eu dans l’esprit qu’en expliquant l’autorilé du St- Siège de manière qu’on en ôle ce qui la fait plutôt craindre que révérer à certains esprits, cette sainte autorité, sans rien perdre, se montrera aimable à tout le monde] (parfaitement dit!) [« même aux hérétiques et à tous ses ennemis »]. (Cette dernière phrase formule tout à fait mon opinion actuelle sur ces questions).

[f° 512 v., 513 r.] [Suit une citation de deux lettres de Bossuet, l’une à Dirois (7), l’autre au cardinal d’Estrées sur les conditions dans lesquelles. le discours approuvé par Louis XIV a été imprimé (8)|. Ce fut la première fois, observe M. de Bausset, qu’une assemblée du Clergé ordonna l’impression d’un sermon (9).

Si Louis XIV fut très content du sermon, les tendres oreilles des Romains (10), alors bien peu disposées en faveur des Français, l’accueillirent aussi avec bienveillance. Quel homme qui dans un même discours sut contenter Louis XIV et le pape en 1681! C’est une chose bien remarquable que

(5) Bausset, op. cit., 175.

(6) Ib., 176.

(7) Reproduite de Bausset, 1b.

(8) Ib., 182-188.

(9) Ib., 183.

(10) Cf. Bossuet à d’Estrées : « Les tendres oreilles des Romains doivent être respectées » (1b., 176)

Sermon sur l'Unité de l'Eglise 101

l’homme qui a formulé le plus explicitement les doctrines gallicanes, qui en a dressé le symbole, soit celui que les adversaires de ces doctrines ont le plus ménagé. Tous saluent Bossuet, et lui demandent la permission de le réfuter. Cela tient au ton et à la manière de présenter les choses, et surtout à l’homme qui les dit. Du reste, ç’a toujours été un des caractères de Bossuet; c’est l’homme de la foi et de la doctrine, trop grand pour être d’une école, mais salué avec respect par toutes. C’est une exception à la grande loi que dans les controverses, tenir un milieu, c’est ne plaire à personne. Cette loi n’est vraie que pour les hommes ordinaires; pour les esprits supérieurs, c’est tout différent, les hommes de parti sentent fort bien qu'ils ne peuvent exiger d’eux de descendre à leurs petitesses, et ne trouvent pas mauvais qu'ils se tiennent en dehors.

[f° 513 v.] Bossuet... commence par un tableau en style de Tacite (11) de cette vie militante et voyagère (12). [Renan arrive au second paragraphe (p. 490) où Bossuet introduit Balaam]. C’est ici que par une supposition plus poétique et plus oratoire peut-être que fondée sur la critique historique, il attribue à l’admiration de Balaam les motifs qu'il lui importait de graver dans l’esprit de ses auditeurs [à savoir l’ordre et l'unité du peuple juif, figure de l'Eglise].

[f° 514 r.] C’est un des talents particuliers de Bossuet de faire dire aux Pères et à l’Ecriture Sainte précisément ce qu'il veut dire, et ce qu’il n'ose dire lui-même. Ses applications peuvent quelquefois paraître subtiles; mais celle sur laquelle <portent> tout l’artifice et toute la délicatesse de cet exorde n’est qu'habile et ingénieuse. Elle a d’ailleurs une majesté et un grandiose qui étonnent par la couleur antique et mystérieuse de l’histoire à laquelle elle fait allusion. Quelle adresse de faire ressortir des circonstances même du récit biblique, la nécessité de l’union de l’Eglise gallicane avec son tout qui est l'Eglise catholique ! (13). Quelle habileté à faire accepter, en exaltant sa beauté, la condition indispensable de cette beauté!

Du reste, ce qu'il y a d’admirable en cet exorde, c’est encore moins une forme oratoire d’une beauté achevée, qu’une profondeur de doctrine et une exactitude étonnantes. On peut dire que tout le discours y est en germe; il nous présente en effet dans son intégrité cette idée de l'Eglise, dont on voit que Bossuet a été préoccupé dans sa composition, ces idées d’ordre et de subordination qu'il a peintes en expressions si vives et si profondes, cette

(11) Sont-ce ces courtes propositions accumulées et ces antithèses, que Renan compare au style de Tacite? « Nulle terre, nulle culture, nul fruit; une sécheresse effroyable; nul pain qu’il ne lui faille envoyer du ciel; nul rafraîchissement qu’il ne lui faille tirer par miracle du sein d’une roche; toute la nature stérile pour elle, et aucun bien que par grâce, etc... » (Sermon, etc., Exorde, 489).

(12) Cf. Arnauld, dans Pascal, Prov. XVI : « Au milieu de l'Eglise militante et voyagère » (Les Provinciales, t. II, Paris, Renouard, 1803, 143).

(13) « Qu'elle est belle, cette Eglise gallicane, dans son tout, qui est l'Eglise catholique! » (Sermon, 491)

102 Philosophie et Théologie

union de la puissance temporelle et spirituelle (14), qui était l’une de ses idées dominantes, cette savante analyse du beau qui ne saurait appartenir à la partie que par la convenance et la proportion qui l’assortit avec le tout (15), enfin ces vœux pour la paix entre le père el les enfants, le chef et les membres, le sacerdoce et l'empire [p. 491], qui forment l’âme de [f° 514 v.] son discours, et lui fournissent l’occasion de ses plus beaux mouvements d’éloquence.

[Après la Prière, Bossuet parle du tabernacle de l’ancienne loi, figure de l'Eglise catholique.] A ces belles et heureuses allusions, qu’on doit regarder comme de beaux développements théoriques plutôt que comme des preuves rigoureuses d’une proposition qui n’est pas à prouver, il en vient à une autorité supérieure : c’est celle de J.-C... [p. 492. — Et comme il est question dans le texte (p. 493) de la beaulé qui est (un rapport, une convenance et enfin une espèce d'unité », Renan remarque :] [f° 515 r.] Cette analyse est belle et profonde : elle résume en peu de mots les idées de l’école cartésiano-religieuse sur l’un et le beau, et quand Bossuet nous présente en Dieu le nombre se résolvant en unité, il semble devancer la philosophie de son temps, et entrevoir une des idées fondamentales de la théodicée, mais qui, en dehors du dogme chrétien de la Trinité, n’est que le panthéisme.

[Bossuet, descendant de l'unité divine, considère « l'unité avec la beauté dans les chœurs des anges » (p. 493)]. Cette idée de la lumière se communiquant sans se diviser (16), était familière à Bossuet : on la trouve appliquée à la diffusion de la lumière originelle, déposée dans le Collège apostolique, par toutes les Eglises fondées ensuite, dans le Sermon pour la Vêture d’une Nouvelle Catholique, qui a pour texte Vocavit vos de tenebris (17). C’est absolument l’idée de la propagation ex traduce (18) de St Augustin.

(14) Bossuet écrit en effet (490) : « Le sacerdoce étroitement uni avec la magistrature : tout en paix par le concours de ces deux puissances ».

(15) Cf. 1b., Balaam « voit cette partie dans le tout, avec toute la convenance et toute la proportion qui les assortit l’un avec l’autre ».

(16) « La lumière s’y distribue sans se diviser » (493).

.(17) Bossuet, Sermon prêché à la vêture d’une nouvelle catholique, 1% point: « Fidèles, ne croyez pas que l’on ait divisé pour cela [parce qu’on a fondé des Eglises] cette première et originelle lumière, ou que l’on ait, pour ainsi dire, arraché quelques rayons aux Eglises apostoliques, pour les porter aux autres Eglises. Certes, cela ne s’est pas fait de la sorte : cette lumière a été étendue; mais elle n’a pas été divisée ». Et Bossuet allègue un passage de Tertullien commençant par traducem fidei (Œuvres, t. XVII, 117). Le premier mot a pu suggérer l'expression ex fraduce que Renan emploie dans la phrase suivante.

(18) Cette théorie avait dû être remémorée récemment au séminariste par son Cours de Théologie Morale Des Péchés (Explication de la transmission du péché originel) ; mais cette hypothèse de «la production des âmes ex traduce » y était présentée comme inadmissible, vu qu’elle « suppose une sorte de génération des âmes se formant l’une de l’autre comme par parties détachées » : phénomène qui «paraît contraire à la simplicité de l’âme» (vol. 11479, fo 138 r.). Cette critique était déjà formulée dans la Philosophie de Lyon, où Renan avait appris

Sermon sur l'Unité de l'Eglise 103

Il est facile aussi de remarquer une analogie remarquable entre ces idées de transmission de la lumière de degré en degré, et les spéculations de Scot Erigène, Jordano Bruno et des autres panthéistes ou platoniciens sur la [f° 515 v.] communication de la vie et de la perfection dans les différents degrés de l’échelle des êtres (19). Mais c’est surtout l’idée de subordination, de hiérarchie, qui domine Bossuet. Il ne conçoit pas la beauté et l’unité dans les anges sans un chef sous lequel ils demeurent unis à Dieu. [On a remarqué que de même qu'il est dit Michel et ses anges (20), il est dit très souvent Pierre et ceux qui étaient avec lui (21)] (a). On conçoit pourquoi il appuie avec tant de soin sur cette idée, qui du reste formait un des éléments, peut-être l'élément essentiel de son génie. Par là s’expliquent ses tendances à l’absolutisme, en théorie et en pratique, sa manie de vouloir immiscer le temporel au spirituel, et surtout cette grande idée de Dieu dominant tout et menant tout avec une force inflexible, qui, comme le remarque M. de Bausset, est la pensée-mère de tous ses chefs-d’œuvre. Par là s'expliquent aussi ses opinions théologiques, son thomisme (22), sa philosophie de l’histoire, sa politique, etc.

[Bossuet : « Outre la beauté de l'Eglise universelle, qui consiste dans l’assemblage du tout, chaque Eglise placée dans un si beau tout avec une justesse parfaite, a sa grâce particulière » (p. 494)]. Telle est à proprement parler l’idée-mère du discours, déjà indiquée dans l’exorde par l’admiration de Balaam pour [f° 516 r.] le tout et la partie dans le tout, idée d’une profondeur et d’une beauté étonnante en elle-même, mais qui, eu égard aux circonstances, devient un tour de force (23) de délicatesse et d’habileté. Ce

a) [ ] Ên marge avec renvoi; encre un peu plus noire.

la nature de l'explication augustinienne, pendant sa première année d’Issy : « L'âme des enfants viendrait (traduci) des âmes des parents, de la même façon que pour les corps : comme on voit un flambeau en allumer un autre et conserver pourtant sa propre flamme » (Institutionum Philosophicarum cursus, nova editio, t. IL, Paris, Méquignon junior, 1828, 129-130).

(19) Cf. Maret, Essai sur le Panthéisme..., 157-159 : Scot Erigène « ressuscita au IXe siècle les opinions des Néo-platoniciens, et fonda un véritable panthéisme ». Sa doctrine est que «l'essence suprême se communique et se transmet par une suite de dérivations etc... ». Cet épanchement descend sur les choses supérieures, puis sur les choses inférieures etc. — Selon Jordano Bruno, «nul n’a mieux exprimé que Pythagore, par ses rapports des nombres, le mode de la production des choses par l’Etre infini... C’est en développant son unité que le principe engendre la multitude des Etres » (1b., 163-164).

(20) Apoc., XII, 7, cité par Bossuet, Sermon etc..., 493.

(21) Cf. Luc, IX, 32.

(22) Mis en valeur par de Maistre (De l'Eglise gallicane, 221) qui fait allusion au «thomiste rigide » ou « prémotionnaire », pour en montrer l’affinité avec les jansénistes. 3 Ÿ

(23) Cf. de Maistre, Du Pape, I, 124 : « Bossuet voulait absolument contenter sa conscience et ses auditeurs; et sous ce point de vue ce sermon est un des plus grands tours de force dont on ait connaissance »; et De l'Eglise gallicane, 149 : «Jamais peut-être le talent n’a fait un tour de force égal à celui de ce fameux sermon ».

104 Philosophie et Théologie

n’est pas par quelques phrases semées, comme font les esprits médiocres, que Bossuet cherche à calmer les esprits et à échapper aux censures des deux partis, c’est par l’essence même de son discours, et l’admirable équilibre de ses parties. Les petits esprits au contraire croient avoir atteint l'apogée de l'esprit de conciliation et d’adresse, en donnant quelques phrases aux deux partis, sans s'inquiéter de se contredire. Aussi cela ne satisfait ni les uns ni les autres.

Un texte de St Grégoire fournit, selon sa coutume, à Bossuet, une nouvelle preuve de la nécessité de l’unité de chef dans l'Eglise, et un habile détour pour faire entendre quelques mots un peu durs (24). St Grégoire est un de ceux dont il a le plus fait usage en ses Sermons pour cette fin...

[f° 516 v.] Toute cette proposition et cette division [p. 495] est, selon la coutume de Bossuet, pleine d’une belle psychologie. La division (25), comme celle de presque tous ses sermons, est une analyse d’un fait psychologique. Si les esprits qui visent toujours au démonstratif n’y trouvent pas la manière critique et scientifique, il faut avouer au moins que c’est un magnifique fragment de spéculation théologique. C’est du reste la manière ordinaire de Bossuet. Il possédait assez peu l’esprit de critique et de méthode scientifique, il prenait toujours son sujet au point de vue théorique, bâtissant à perte de vue avec sa connaissance presqu'’inouïe des Ecritures des édifices d’une beauté surprenante. Plusieurs de ces théories sont de solides corollaires des Livres Saints, dont il avait si bien approfondi l’esprit et le sens. D’autres sentent le moule préconçu où l’on force à cadrer les paroles de l’Esprit saint. Mais alors même, si le vrai n’enlève pas par lui-même, le beau semble l’engendrer, et par un procédé hasardeux, mais naturel à l’esprit humain, on finit par dire : C’est si beau que cela doit être en effet comme cela.

[£ 517 r.] première parmis.

Quoique Bossuel, dans ce discours, comme dans ses autres Sermons, ne suive d’autre division rigoureuse dans l’intérieur de ses parties que la suite naturelle des pensées, néanmoins etc. [La suite n'offre rien à relever].

Sa pensée dominante le porte d’abord, suivant sa coutume, à chercher en Dieu le principe et la cause formelle des vérités qu'il va développer. C’est toujours là le premier pas de Bossuet... [Chemin faisant, Renan admire

(24) Sans doute sur l’«orgueil qui règne parmi nous » (Sermon etc., 494).

(25) « La vraie beauté vient de la santé : ce qui rend l'Eglise forte, la rend belle : son unité la rend belle; son unité la rend forte. Voyons donc dans son unité et sa beauté et sa force : heureux si, l’ayant vue belle, premièrement dans son tout, et ensuite dans la partie à laquelle nous nous trouvons immédiatement attachés, nous travaillons à finir jusqu'aux moindres dissensions qui pourraient défigurer une beauté si parfaitel» (495)

Sermon sur l'Unité de l'Eglise 105

celte] énergique et profonde parole [ : « Une unité gardant l'unité »] (26). La seule méthode possible [pour connaître la forme du gouvernement de l'Eglise], la seule rationnelle, c’est de la chercher dans l'Evangile, expliqué par la Tradition; ce qui me semble en effet un principe incontestable, et d'excellente méthode.

[f° 517 v.] [Puis le commentaire de Renan se mêle plus que jamais au texte]. Et il est bien remarquable que le choix du corps a précédé le choix du chef, afin de faire entendre par là le vrai point caractéristique de l’organisation de l'Eglise : d’être gouvernée par des frères et pourtant d’avoir un chef. [Renan cite en latin les textes de Matthieu et de Marc traduits par Bossuet ; la parole de Jésus : «Et moi, je te dis à toi », [f° 518 r.] ainsi que celle de Pierre : « Vous êtes le Christ etc. » (Pp. 496-497)] (a).

Parmi toutes les théories de Bossuet sur les mystères de l’Ecriture, je n’en connais pas de plus belle que celle-ci, ni en même temps de plus profonde et de plus fondée en vérité. Quoique je sois assez porté à me défier de ces vues profondes que les écrivains postérieurs vnt souvent supposées aux acteurs et aux écrivains sacrés, et qui d'ordinaire ne sont que des conceptions de leur esprit qu’ils revêtent de l’autorité sacrée, néanmoins il y a tant de profondeur dans cette analyse de l’acte divin de l'institution de l'Eglise, elle nous offre un si parfait symbole du secret intime de sa constitution, par ce double moment se complétant l’un l’autre, que je n’y renoncerais qu'avec peine. Sans donc lui accorder la force d’un argument de critique historique, qui seul ici eût été parfaitement logique, mais qui eût peu convenu à l’assemblée à laquelle Bossuet s’adressait (27), il faut la considérer comme une belle spéculation montrant au moins la richesse de l’esprit humain et de la mine féconde, d’où Bossuet a su tirer de si belles spéculations. On peut pourtant lui faire une difficulté assez plausible. Le texte de St [f° 518 v.] Matthieu (28) par lequel est raconté le choix postérieur de Pierre entre les douze, semble indiquer que ce fut à cette occasion que N. S. lui donna le nom de Pierre. Au contraire, St Marc et St Jean (Marc III, 16 ; Joann. I, 42) semblent dire que ce fut lors de sa vocation avec les Douze. Peut-être ces deux évangélistes lui donnent-ils ce nom par anticipation : Pierre, qui fut dans la suite appelé Pierre; pourtant St Jean dans son récit suppose le contraire. Quoi qu'il en soit, en supposant même que la divergence des Evangélistes ne fasse aucune difficulté, il faut reconnaître au moins que c’est se contenter à bon marché, et suivre une méthode peu scientifique, que de vouloir donner démonstrativement des théories appuyées sur des fonde-

a) [En marge] Tu es Christus, dit l’un; tu es Petrus, dit l’autre.

(26) 1b., 496 (Pierre gardant l'Eglise).

(27) Il faut se rappeler en effet que Bossuet s’adressait à un public de fidèles, à qui il parlait au nom du corps des pasteurs présents.

(28) Matt., XVI, 18. Cf. Sermon, 497.

ments si peu rationnels. Le chercheur qui n’a d’appétit et de goût que pour le vrai consent bien à admirer tout cela, mais en le prenant pour ce qu'il est.

Du reste Bossuet n’a pas obéi seulement à la circonstance où il parlait, mais encore à la tournure de son esprit, en prenant celte voie conjecturale et à priori. Parlant à des hommes persuadés du dogme, il devait plutôt le leur présenter dans sa grandeur et sa profondeur, pour leur montrer les devoirs qui en découlaient pour eux, que l’établir comme il l’eût fait devant des incroyants. Mais aussi est-ce sa voie favorite; bâtir sur l’Ecriture, plutôt qu’en chercher le sens par la critique historique. Cela explique pourquoi il fut si hostile à tous les critiques de son temps: Grotius, Richard Simon (29), parce qu'ils ne suivaient pas, comme lui, la méthode arbitraire et théoristique des Pères et des interprètes antérieurs.

[f° 519 r.] [Bossuet (p. 497) : « Pierre vivra dans ses successeurs etc... » C’est la] conclusion finale, qu’il montre établie sur l’autorité générale des Pères, sans en désigner aucun, et sur celle des six cent trente évêques du Concile de Chalcédoine.

Quant à l’autorité des Pères, on peut voir leurs témoignages réunis par M. de Maistre, en son livre du Pape, Livre I (30). Elle est propre à faire impression : pourtant je me permettrai d'observer que quand les Théologiens établissent ainsi les dogmes controversés, ils ont deux grands défauts : le premier, c’est de taire les témoignages qui inclinent au contraire : il faudrait tout dire, et critiquer. La bonne critique, se bouchant les oreilles sur les théories tandis qu’elle recueille les faits, n’a pas encore été introduite en ce point. On dit : Le plus grand nombre est pour, par conséquent ceux qui sont contre, il faut, comme on dit, les interpréter. Cela dépend : si la critique nous conduit à admettre que les uns étaient d’un avis, et les autres d'un autre, eh bien! voilà tout. Quand donc se figurera-t-on que la bonne méthode, c’est de se mettre à genoux devant les faits, de leur présenter les mains, et de leur dire : Traînez-moi où vous voudrez; cela m'est scientifiquement sinon moralement égal; je suis passif. [f° 519 v.] Le deuxième défaut des Théologiens, c’est de <ne> rien dire de ceux qui se taisent, et quand on leur objecte : Un tel, un tel ne dit rien, de répondre : C’est un argument négatif. Je ne connais rien de plus inepte, ni qui me soulève plus profondément le cœur. Ces arguments négatifs sont souvent plus décisifs pour un esprit inductif que des arguments positifs, et la preuve c’est que nos controversistes s’en servent quelquefois fort bien contre leurs adversaires. Vous voulez me prouver que tel dogme était cru à telle époque; vous

(29) Cf. dans Bausset, op. cit. (t. IV, 88 et seq.), l’histoire des démêlés de

Bossuet avec Richard Simon; pp. 114 et seq., l'examen de la Dissertation de Bossuet sur Grotius.

. (30) 48 et seq. De Maistre déclare (52 n. 3) avoir emprunté ses nombreuses citations «au savant auteur de la Tradition de l'Eglise sur l'institution des

Evêques DE Il s’agit de J. M. Robert de Lamennais. Son frère Féli l'avait d’ailleurs aidé.

Sermon sur l'Unité de l'Eglise 107

me citez deux ou trois textes plus ou moins obscurs, et vous me dites : les autres n’en disent rien, donc cela ne prouve rien. Niaiseriel Si tel dogme important avait été cru, tant d’auteurs en auraient parlé. Or ils n’en ont pas parlé. Donc... Voilà l’argument devenu positif. Ce silence-là est souvent plus terrible qu’un texte contraire. Qui nous délivrera des scolastiques qui se mêlent d’induire? Ce sont de gros paysans qui veulent faire des gentillesses.

Quant au Concile de Chalcédoine (31), on peut en effet le regarder comme le moment où la puissance pontificale, jusque-là comme dans les langes, parut dans toute sa plénitude quant au spirituel. Le pouvoir papal y paraît avec une telle étendue, que cela suppose évidemment un ou deux siècles de possession et d’accroissements, pour que de telles idées aient pu dominer alors l’esprit des Pères, d’après cette grande loi que les grandes opinions ne naissent pas toutes entières, mais se forment par une lente agrégation (32). Il se tint l’an 451. L'empereur Marcien voulant arrêter les [f° 520 r. ] progrès de l’eutychianisme, voulut convoquer un Concile, et invita le pape à s’y trouver. St Léon, alors retenu en Italie par les troubles de l'Occident, ne put s’y rendre, mais il envoya ses légats Lucence t Paschasin (33) pour y présider, « comme le chef à ses membres », ajoute Bossuet, dans son Histoire Universelle (34). Il les chargea d’une lettre pour les Pères du Concile, où il parle des prérogatives d'honneur et de puissance du bienheureux apôtre Simon-Pierre, comme d’un fait reconnu sans contestation. « Pensez, dit-il, que dans la personne de nos frères, Paschasin et Lucence, évêques, Boniface et Basile, prêtres, tous quatre députés du St Siège Apostolique, je préside véritablement à votre Concile » (35). Puis il rappelle la confession de foi contenue en son épître à Flavien, comme sufiisante pour confondre les Nestoriens et les Eutychiens (36). Unde, ajoute-t-il, fratres charissimi, rejecta penitus audacia disputandi contra fidem divinitus inspiratam, vana errantium infidelitas conquiescat, nec liceat defendi quod non licet credi (37), paroles qui néanmoins ne contiennent pas l’irréfor-

(31) Le Cours De l’Eglise parlait assez longuement de ce Concile (vol. 11479, fos 91-92).

(32) J. de Maistre, Du Pape, I, 130 : «Jamais aucune institution importante n’a résulté d’une loi... Elle se forme elle-même par la conspiration de mille agents. L'institution végète ainsi insensiblement à travers les siècles. Crescit occulto velut arbor aevo : c’est la devise éternelle de toute grande création politique ou religieuse ». Cf. presque le même texte dans le Principe générateur, 303, cité lui-même par Ste Beuve en 1843 (Portraits [Lättéraires, Paris, Didier, 1854, II, 433).

(33) Cf. Bérault de Bercastel, Histoire de l'Eglise, t. V, 358 et seq.

(34) Œuvres, t. XXXV, 128 : « La lettre du Concile à St. Léon fait voir que ce Pape y présidait par ses Légats comme le chef à ses membres ».

(35) Bérault, op. cit., 359.

(36) 1Ib., 360.

(37) Cette phrase latine n’est pas dans Bérault; elle est chez de Maistre, Du Pape, I, 54 n. 2

108 Philosophie et Théologie

mabilité de ses décisions, comme l’a prétendu M. de Maistre en les traduisant avec une très habile mauvaise foi (38).

Quoi qu’il en soit, la lettre de St Léon à Flavien fut révérée dans tout l’univers, dit Bossuet en son Histoire Universelle (39). Après l’ouverture du Concile, où les deux légats présidèrent, et où Paschasin parla le premier (40), on lut cette lettre fameuse, et après quelques légères difficultés, elle fut approuvée d’une voix unanime, et reconnue pour une règle infaillible de foi (41). « Nous croyons [f° 520 v.] tous ainsi, s’écrièrent les évêques; telle est la foi des Pères, telle est la foi des apôtres : c’est Pierre lui-même qui a parlé par la bouche de Léon. Il faut tenir cette foi pour orthodoxe! Anathème à qui ne croit pas ainsi. Léon et Cyrille enseignent la même chose »; acclamations qui furent répétées dans la quatrième session, et auxquelles Bossuet fait allusion dans son discours [p. /97].

Les dernières paroles néanmoins prouvent manifestement que la doctrine de St Léon fut reçue, parce qu’on la trouva conforme à la foi, et non parce qu’elle émanait de Léon. Les Pères témoignent qu'ils y adhèrent, parce que Léon et Cyrille (union remarquable) l’enseignent de concert. Même union dans l’adresse de l’accusation contre Dioscore : « Au très saint et très heureux patriarche oecuménique de la grande Rome, Léon, et au saint et oecuménique Concile assemblé à Chalcédoine » (42).

Il paraît aussi par les Actes de ce Concile, que le pape seul avait dès lors le droit de présider et de rassembler les Conciles. Dioscore, patriarche d'Alexandrie, ayant été précédemment condamné par le St Siège, les légats, ne voulant point permeltre qu'il siégeât au rang des évêques, en attendant le jugement du Concile, déclarent aux commissaires de l'Empereur que si Dioscore ne sort pas de l’assemblée, ils en sortiront eux-mêmes (43) [ce qui semble bien supposer que posé le jugement du St Siège, il pensait qu'il n’y

avait plus à revenir] (a). Et dans ce même concile, Lucentius disait : On a

a) [ ] En marge avec renvoi, encre un peu plus notre.

(38) 1b., 54. « Vers le milieu du V® siècle, St. Léon dit au Concile de Chalcédoine, en lui rappelant sa lettre à Flavien : Il ne s’agit plus de discuter audacieusement, mais de croire; ma lettre à Flavien d’heureuse mémoire, ayant pleinement et très clairement décidé tout ce qui est de foi sur le mystère de l’Incarnation ». Et 132 : « Le Pape y [au Concile de Chalcédoine] permit bien que sa lettre fût examinée, et cependant jamais il ne maintint d’une manière plus solennelle l’irréformabilité de ses jugements dogmatiques ».

(39) Op. cit., 127-128. « Eutychès qui ne put combattre cette hérésie [de Nestorius], qu’en se jetant dans un autre excès, ne fut pas moins fortement rejeté. Le Pape Saint-Léon le Grand le condamna, et le réfuta tout ensemble par une lettre qui fut etc... ».

(40) Bérault, op. cit., 364.

; (41) Jb., 367; la citation de Renan est presque textuelle depuis Elle fut jusqu’à La même chose.

(42) Ib., 369.

(43) Cette menace n’est pas chez Bérault; toute la phrase depuis Dioscore est dans Du Pape, I, 54 et note 3, ainsi conçue : « Si ergo praecipit vestra magnificentia, aut ille egrediatur aut nos eximus ». Sacr. C'onc. tom. IV ».

Sermon sur l'Unité de l'Eglise 109

osé tenir un concile sans l’autorité du St Siège, ce qui ne s’est jamais fait, et n’est pas permis (44).

[f° 521 r.] Ce furent Paschasin, Lucence et Boniface qui prononcèrent la condamnation et la déposition de Dioscore (45); la sentence portait pour suscription : Le T. Saint Evêque de Rome, Léon, par nous et par le présent Concile, avec le bienheureux apôtre St Pierre, base et fondement de la foi catholique, a déposé etc... (46). Enfin tous les Pères du Concile exaltent à l’envi le siège de Pierre, à qui les hérétiques avaient fait l’outrage d’excommunier un de ses successeurs (47).

Cette dernière circonstance pourrait peut-être servir à une critique sévère pour diminuer quelque chose à ces grandes acclamations, et expliquer la transition si brusque qu'offre ce concile avec les temps précédents. Les hérétiques ayant violemment offensé le St Siège, le parti opposé, qui pouvait n'être pas tout à fait exempt de cet esprit haineux et envieux qui dominait alors le Clergé grec, a pu par la loi des contraires et par un des arliculi rerum les plus communs dans les choses humaines, exalter de toutes ses forces ceux que les adversaires déprimaient. D'autant plus qu’on peut bien supposer, sans faire violence aux lois du cœur humain et de l’histoire de cette époque, que le Clergé grec et spécialement le patriarche de Constantinople pouvaient chercher à ménager le St Siège, à cause des demandes qu'ils songeaient à lui faire. Mais cela supposerait au moins qu'ils reconnaissaient que c'était à lui qu’on devait les faire.

Du reste St Léon reconnut lui-même que [f° 521 v.] l’examen fait par le Concile avait d’autant mieux tourné à la gloire de Dieu, que l'autorité du premier pasteur n'avait diminué en rien la liberté des inférieurs. D'un autre côté on voit que les Evêques reçurent sa lettre, parce qu'ils la trouvèrent conforme à la foi des Pères et des Conciles (48). Donc Léon n'avait pas prétendu imposer sa doctrine comme un jugement irréformable.

La même primauté du Siège apostolique apparaît dans les sessions subséquentes, quoiqu'’elles n’aient pas été reconnues pour oecuméniques, et que les légats et le pape s’y soient constamment opposés (49). Anatolius, patriarche de Constantinople, en l’absence des légats, porta une ordonnance selon laquelle toute la primauté et l’honneur principal devaient être conservés à l’archevêque de l’ancienne Rome, mais qu'après lui, l'archevêque de la nouvelle jouirait des mêmes prérogatives d'honneur et de la même pri-

(44) Transcrit de Du Pape, I, 55, et cf. Bérault, 364. De Maistre (loc. cit., n. 1) emprunte ce trait à l'Histoire ecclésiastique de Fleury, dont il critique d’ailleurs sans cesse le gallicanisme.

(45) Bérault, 869.

(46) Ib., 370.

(47) Ib. (Citation presque textuelle).

(48) Ib., 372.

(49) Ib., 384.

110 Philosophie rt Théologie

mauté de puissance sur l'Asie, la Thrace, le Pont, dont il ordonnerait les métropolitains (50). Sur l'opposition des légats, les Pères du Concile écrivirent au pape pour lui demander l'approbation de ce dernier canon (51) : « Nous vous supplions, lui disaient-ils, d’honorer notre jugement en le confirmant par votre suffrage, et comme de notre part nous nous sommes accordés dans l’unité de la foi avec vous qui êtes notre père et notre chef, que l’éminence de votre autorité mette aussi le dernier sceau au décret qu'ont fait vos enfants pour l'honneur de la ville impériale. En usant de votre sollicitude ordinaire [f° 522 r.] à l'égard de l’Eglise de Constantinople, faites rejaillir sur elle un rayon de ce vif amas de lumière et de splendeur qui environne votre chaire apostolique. Tels sont nos vœux et notre confiance, fondés sur la sage générosité d’un père qui épanchera volontiers son abondance sur ses enfants » (52). — Léon, malgré les vives instances d’Anatolius, de Marcien et de Pulchérie (53), demeura inflexible. « Sachez, répondit-il, que le troisième Canon du Concile de Constantinople (qui quatre-vingts ans auparavant avait attribué ces privilèges au patriarche de Constantinople) sur lequel vous établissez vos prétentions, n’a aucune force, puisqu'il n’a pas été fait de concert avec le St Siège » (54). Puis il reproche à Anatolius avec un ton d’autorité assez vif d’avoir ordonné contre les canons Maxime d’Antioche (55). Le patriarche se soumit (56), et jamais le vingt-huitième Canon de Chalcédoine n’a été mis dans les collections, même par les Orientaux : Ob Leonis reprobationem (53).

Enfin le pape reçoit dans les Actes de ce Concile les dénominations les plus honorables : il est nommé le Père des Pères, le Souverain Pontife des Evêques, le Souverain Prêtre, le Souverain Pontife, le Prince des Evêques, Melchisédech par l’ordre (57). Il faut avouer que de tels faits, se passant au milieu du V° siècle, à Chalcédoine, sous les yeux de la cour de Constantinople, et d’un clergé jaloux, au moment précisément où il formait les plus hautes prétentions, présente [sic] un fort argument.

[Retour au texte de Bossuet [f° 522 v.] qui prend Pierre] d’abord à Jérusalem, et relève avec beaucoup d’art les moindres circonstances capables de mettre sa primauté en relief [pp. 497-498]. [Renan cite en latin, avec

(50) Ib., 391. Le Cours De l'Eglise fait allusion à ces questions de préséance, et à St. Léon (loc. cit.).

(51) Bérault, 394.

(52) Ib., 394-395.

- en détails, qui manquent dans Bérault, sont empruntés à Du Pape, : Male

(54) Bérault, 395.

(55) Ib., 396.

(56) Transcrit de Du Pape (loc. cit.).

(57) Qualifications extraites de la liste des titres honorifiques donnés au

pape, qu’on trouve 1b., 95. C’est (cf. ib., 97, n. 1) la reproduction du Tableau fait par St François de Sales (Controverses, Disc. XL, p. 247).

Sermon sur l'Unité de PEglise 111

référence aux Actes, le passage : « Visitant les Eglises perséculées. »; puis passant au voyage de Paul, il note qu’] il n’y a pas une circonstance de ce fait que [Bossuei] ne relève avec une minutie extrême (Voyez Galates, ch. let II) (58). [Ce n’est pas Jacques que Paul doit voir à Jérusalem], bien que St Jacques fût évêque même de Jérusalem (59). (L'’était-il alors, les Actes n’en disent rien).

On ne peut refuser à cette critique le mérite d’une analyse assez délicate: toutefois elle sent un peu la méthode subtile des scolastiques, s’attachant à un petit fait ou à un texte de quelques mots, plutôt qu’à comparer les faits et à étudier la couleur de leur ensemble. La circonstance de l’excellence [f° 523 r.] du siège de Jérusalem, par exemple, ne prouve rien, puisqu'il s’ensuivrait que St Jacques aurait eu la primauté. Il est vrai que la suite ajoute à cette circonstance, quand on voit Pierre exercer la jurisdiction (60) successivement dans les trois villes de Jérusalem, d’Antioche et de Rome [pp. 498-/991, qui jouent en effet les premiers rôles dans ces temps. La circonstance des visites de St Pierre, ne prouve pas plus pour lui que pour les autres apôtres. Celle de la visite de St Paul dit beaucoup il est vrai, mais tous les détails que Bossuet y relève sont loin d’être probatifs, et malgré l’autorité de St Chrysostome (61), un critique rigoureux ne verra pas dans le petit mot videre Petrum l'intention d'étudier, de contempler, voir comme une chose pleine de merveilles, digne d’être recherchée. Je ne sache pas que dans aucun lexique videre ait cette signification spéciale. Il peut l’avoir sans doute, mais supposer qu'il l’a ici, c’est supposer la question, surtout quand on trouve dans le chapitre IT [de l’Epître aux Galates] des circonstances qui éloignent considérablement de donner cette couleur à leur entrevue. La liberté dont St Paul se vante d’avoir usé envers eux, les expressions qui videbantur aliquid esse, répétées comme à dessein avec la parenthèse à réticence (62), qui semble peu flatteuse, tous les versets depuis le septième jusqu’au dixième, où St Paul semble se mettre absolument de pair avec St Pierre, sont autant de circonstances qui feraient de cette visite un argument contre la primauté de Pierre, si on les présentait isolément, au moins aussi concluant que celui de Bossuet. Ce serait sans doute un défaut de méthode, mais n’y [f° 523 v.] a-t-il pas le même défaut à présenter isolément les circonstances qui vergent au (63) contraire? Le pur chercheur eût mis les deux en parallèle, et je crois qu’en somme, s’il avait voulu prouver la primauté

(58) Bossuet référait seulement à Gal. I, v. 18 et 19.

(59) C’est ce que dit Bossuet, Sermon, 498.

(60) Mot souvent écrit ainsi en français au XVIIe et au XVIII siècle. Ici c’est la transcription du latin théologique (jurisdictio).

(61) In Epist. ad Gal., cité Sermon, 498.

(62) Gal., II, 6 : « Ab iis autem, qui videbantur esse aliquid (quales aliquando fuerint, nihil mea interest : Deus personam hominis non accipit) : mihi enim qui videbantur esse aliquid nihil contulerunt ».

(63) Inclinent, tendent au. Latinisme.

112 Philosophie et Théologie

de St Pierre, ce qu’il eût eu de mieux à faire eût été de ne pas parler de cette visite de St Paul. Il est vrai que je passe ici le sermon de Bossuet à un moule qui n’était pas le sien : il prêchait et n’examinait pas : mais la vérité et la méthode pour y arriver sont toujours les mêmes. Et au fond c’est reculer la difficulté : ne vaudrait-il pas mieux examiner que prêcher (comme on l’entend d’ordinaire) ?

Bossuet suit St Pierre de Jérusalem à Antioche et suit ici encore exactement la même méthode. Il en donne pour raison à priori la gloire qu'avait acquise Antioche par la profession éclatante qui s’y fit d’abord du Christianisme [pp. /498-/99]. La remarque est belle, mais purement théorique.

[Bossuet conduit St Pierre à Rome.] Ici nouveaux efforts pour exalter ce siège [p. 499]. [f° 524 r.] Il est certain que cette idée de mener successivement St Pierre par ces trois sièges, est belle et grande, et développe bien une belle économie du mystère que Dieu a pu avoir en vue. (Mais pourtant au fond qu’en savons-nous? Toutes ces spéculations supposent toujours Dieu agissant à notre manière). Elle sent même un peu cette grande méthode, qui parcourt l’ensemble et le caractère des faits pour en induire. Toutefois ces faits ne sont peut-être pas assez caractérisés, pour que l’induction soit bien ferme.

Bossuet aborde ensuite le point délicat des rapports de St Pierre et de St Paul, sur lequel il avait des vues particulières. On le reconnaît à sa formule : Le mystère en serait long à déduire (64), dont il se sert ou d’une autre semblable dans ses sermons, quand il ne peut développer quelque point sur lequel il a quelque belle considération. Il avait déjà touché ce sujet à propos de la visite de St Paul, et avait remarqué avec une finesse remarquable de critique, ce qui résulte en effet des deux premiers chapitres de l’Epître aux Galates, que St Paul n’était pas venu pour être instruit [p. 4981, trait caractéristique de St Paul, enseigné par J. C. seul, trait toutefois dont on ne peut rien induire par rapport à l’état présent de l’Eglise, puisque le ministère de St Paul était tout à fait unique, presque [f° 524 v.] comme celui de J. C., et n’a plus aucun analogue dans l'Eglise. St Pierre et les autres apôtres ont eu des successeurs, J. C. et St Paul n’en ont point eu, mais J. C. a un représentant; je ne sais si St Paul en a un.

Quoi qu'il en soit, voici la théorie que Bossuet établit sur ces rapports de Pierre et Paul avec une merveilleuse adresse d’expressions et une grande finesse de remarque. Nous verrons ensuite comment elle cadre avec les faits, pris au point de vue critique.

[Suit un résumé quelque peu mêlé de commentaire. A propos de la phrase de Bossuet : « Puisqu'il fallait partager, il fallait que le premier eût les aînés, etc... »] Exaltant encore même dans la portion spéciale la part de

Se Fa pourquoi voyons-nous ici l’apôtre St Paul? Le mystère etc...» n, :

Sermon sur l'Unité de l'Eglise 113

Pierre... [A propos du morceau qui se termine par : « Elle [f° 525 r.] élève l'Eglise romaine au comble de l'autorité et de la gloire», pp. 499-500, Bossuet] fait pour ainsi dire la balance du parallèle avec une précision et une délicatesse extrêmes. [Bossuet disant de Pierre et Paul « nouveaux fondateurs de Rome », qu’ils furent «plus heureux, comme plus unis, que ses deux premiers fondateurs », Renan note :] Pensée qu’il caractérise avec une justesse, et une originalité vraiment inimitables en les comparant aux deux frères fondateurs de Rome païenne. [Et un peu plus loin :| «Il faut (tour de pensée tout bossuétique) que la parole de J. C. prévale ».

Je regarde ce parallèle de St Pierre et St Paul comme un des morceaux les plus habilement ménagés de Bossuet. La primauté de Pierre y est présentée dans toute sa splendeur, et d’une autre part la liberté de Paul, sous l'emblème duquel on s'était accoutumé à personnifier l'Eglise gallicane, y est honorablement reconnue. J’observerai toutefois 1° que la charge du tout que Bossuet attribue à [f° 525 v.] Pierre apparaît bien, il est vrai, dans l'Evangile, mais qu'il est étonnant qu'il n’en soit fait aucune mention dans les Epîtres de St Paul, surtout dans le IT° chapitre de l’Epître aux Galates, où il met en parallèle son ministère avec celui de Pierre. 2° Qu’à part le fait de Corneille (65), qui, il est vrai, est considérable, Pierre ne paraît nullement apôtre des Gentils dans le reste : Creditum est mihi Evangelium praeputii, sicut et Petro circumcisionis (Gal. II) (66). 3° Que le fait par lequel Pierre aurait partagé son ministère avec Paul (67) est une pure hypothèse, et peu dans la couleur de ce temps : chacun des apôtres paraît avoir pris sa part sur la seule parole de J. C. Qui operatus est Petro in Apostolatum circumcisionis, operalus est et mihi inter Gentes (Gal. I, 8). 4° Que le gouvernement de St Pierre à Rome a laissé beaucoup moins de traces de luimême que celui de St Paul (68). Il est vrai qu’on dit: la Chaire de St Pierre; mais ce sont les derniers siècles qui l’ont dit, et je ne sais si dans les premiers, il en était ainsi partout.

Au fond, quelques fâcheuses inductions que l’on puisse tirer de la couleur générale des Actes, de l’Epiître aux Galates, etc., il me paraît que l'Evangile (69) est plus positif encore en faveur de St Pierre, ainsi que les premiers chapitres des Actes (70). Au fond, Paul n’a pas ses promesses dans l'Evangile, et tout ce que l’on fait militer en sa faveur est tiré de sa bouche.

(65) Cornélius le Centurion (Act., X, cité par Bossuet, Sermon, 499 et n. 1).

(GO)EN Eee TT

(67) « Souvenez-vous seulement du grand partage, où l’univers fut comme divisé entre Pierre et Paul» (Sermon, 499, où Bossuet renvoie à Gal., II, 7-9 : c’est le texte qui sert à Renan depuis le début de la discussion).

(68) Bossuet disait au contraire (500) : «Il faut que la commission extraordinaire de Paul expire avec lui à Rome ».

(69) Utilisé par Bossuet (496-497). |

(70) Chapitres II à V, où l’on voit Pierre prêcher, guérir un boiteux, subir la prison et défendre la doctrine naissante devant la synagogue.

114 Philosophie et Théologie

Il est vrai que c’est toujours une bouche [f° 526 r.] infaillible. D'ailleurs il me semble qu’on s’est toujours mépris dans le parallèle de Pierre et de Paul, et que même en admettant leur parfaite égalité, on n’en pourrait conclure la bicipité de l'Eglise; d’après ce point que je crois très important, savoir que St Paul est un personnage tout à fait hors ligne, une sorte de prolongement de J. C. ou plutôt J. C. même prèchant aux Gentils, et complétant sa vie de Judée. De ce qu’un tel personnage aurait pu se dire égal à Pierre, s’ensuivrait-il que Pierre ne serait pas le chef de l'Eglise? On n’est plus obligé alors de faire des tours de force pour expliquer leur qualité de frères et de cofondateurs.

[Citation de St Prosper par Bossuet (p. 600), qui, écrit Renan, s’y] arrête avec une sorte de complaisance, comme docteur de l'Eglise gallicane (71), et en fait avec beaucoup de délicatesse l’application aux circonstances. «C’est, dit-il, le cantique de la paix, où dans la grandeur de Rome (a), l’unité de l'Eglise est conservée ». Cette dernière et très forte expression résume tout ce qui précède.

Jusqu'ici Bossuet n’a pas osé mettre une limite à la puissance romaine, et les plus grands défenseurs de cette puissance ne pourraient se servir de plus fortes expressions pour en exalter la grandeur. A peine en avouant que Paul n’alla pas le voir pour en être instruit, nous a-t-il laissé entrevoir que cette [f° 526 v.] puissance n’embrassait pas tout dans son étendue. Mais il aborde maintenant un autre sujet. Il n’a vu jusqu'ici dans Pierre qu’une primauté de jurisdiction, un centre d'unité, il va maintenant l’envisager comme docteur (72), et cette fois ses expressions n'auront plus la même plénitude. Ce n’est pas l’infaillibilité qu'il lui accorde, mais la simple indéfectibilité. Des expressions si catégoriques eussent blessé les oreilles délicates des Romains (73); aussi emploie-t-il ici tout l’artifice de son inimitable langage pour présenter la théorie gallicane dans toute sa rigueur, et la dépouiller pourtant de son air cavalier. Toutes les tournures de phrase sont comme pour exalter, et si on ne les analyÿsait pas avec soin, la restriction y est si bien et si intimement enveloppée, qu’elle pourrait échapper. Quoi de plus positif, par exemple, que cette phrase : « L'Eglise romaine ne connaît

pas d’hérésie » (74)? Il à recours à un hébraïsme (sens de y) (75) a) La grandeur de Rome souligné par Renan.

(71) Prosper d'Aquitaine était né dans le sud de la Gaule, à la fin du IVe siècle. Bossuet parle en effet de lui comme d’un «Père de l’Église gallicane ». En réalité ce personnage ne fut point du tout évêque de Riez, mais resta laïc jusqu’au bout (P. de Labriolle, Hast. de la Laitt. lat. chrét., Paris, Les Belles Lettres, 1920, 577).

(72) Toutes expressions théologiques (Cf. Traité De l'Eglise, passim).

(73) Cf. supra p. 100 et n. 10.

(74) Sermon, 501 : «C’est cette Eglise romaine qui, enseignée par Saint Pierre et ses successeurs, ne connaît point d’hérésie ».

(75) Connaître, parfois avec la nuance de se préoccuper de-quelqu'un, avoir

Sermon sur l'Unité de l'Eglise 115

pour donner à Rome le plus grand coup d’encensoir, sans choquer en retour les prétentions gallicanes. Même art dans toutes ces tournures : La chaire de pestilence ne put subsister, ni avoir de succession auprès de la chaire de vérité (76). Les hérésies ont pu y passer, mais non pas y prendre racine (77). La phrase suivante (78) est un chef-d'œuvre de construction : Que... cela annonce une restriction, mais la tournure est dubitative; il a l’air d’avoir peur de trop serrer le nœud, aussi il se hâte d’ajouter : contre la [f° 527 r.] coutume de {ous leurs prédécesseurs. Il fait des protestations de respect avant de parler net; mais dans ces protestations mêmes, il y a de quoi satisfaire tous les goûts. C’est contre la coutume, en faveur de qui est-ce dit? Je n’en sais trop rien. Car si c’est contre la coutume, les Gallicans ont gain de cause; et pourtant cela a l’air d’un très beau compliment aux papes... Un ou deux, il y va doucement, il n’ose appuyer du pied; à peine a-t-il dit ce mot scabreux, qu'il se mord de nouveau les lèvres, et accumule de nouveau toutes les circonstances atténuantes : c’est par violence, ou par surprise; encore n'est-ce pas une erreur; ce n’est qu'un simple défaut : ils n’ont pas assez constamment soutenu, assez pleinement expliqué. Et après tout, est-ce étonnant? Consultés de toute la lerre, répondant à toutes sortes de questions, (il les énumère avec une sorte d’emphase)... qu’une seule (rien qu'une, mais enfin une)... ait été notée (oh! voici le mot dur (79), encore l’adoucitil, l’émousse-t-il, il ne dit pas condamnée, notée, cet homme ne dit tout juste que ce qu'il veut dire (80). Le mot fatal est passé, hâtons-nous de chatouiller la plaie, par la souveraine rigueur (expression de la langue de Bossuet); il était si rigoureux, ce concile. Il va presque jusqu’à le taxer d’excès. En vérité on ne peut donner un soufflet avec plus de politesse et d’une main plus délicate. Bossuet se fait [f° 527 v.] l’avocat des papes pour mieux faire passer l’accusation. Il ne tend qu’à les excuser; il lui suffit qu’ils aient besoin d’excuse. Aussi, comme s’il était encore fâché d’avoir enfoncé le trait quoique si bien dissimulé, il demande encore pardon de ce qu'il a fait, et son

égard à lui. Bien qu’on ne puisse pas affirmer que Bossuet fût, en 1681, sans aucune teinture d’hébreu (cf. De la Broise, Bossuet et la Bible, Paris, Retaux- Bray, 1891, in-8, pp. XXXVIII-XXXIX), il est probable que Renan se laisse égarer en une subtilité par sa ferveur de neuf hébraïsant.

(76) Sermon, 501, à propos des Donatistes.

(77) Ib., à propos des Manichéens.

(78) «Que, contre la coutume de tous leurs prédécesseurs, un ou deux souverains pontifes, ou par violence, ou par surprise, n’aient pas assez constamment soutenu, ou assez pleinement expliqué la doctrine de la foi; consultés de toute la terre et répondant durant tant de siècles à toutes sortes de questions de doctrine, de discipline, de cérémonies, qu’une seule de leurs réponses se trouve notée par la souveraine rigueur d’un concile oecuménique; ces fautes particulières n’ont pu faire aucune impression dans la chaire de St Pierre» (17b.).

(79) Renan songe-t-il à l’un des sens du latin notare (flétrir) ?

(80) Cf. J. de Maistre, De l'Eglise gallicane, 224 : « Nul homme ne fut jamais plus maître de lui-même, et ne sut mieux dire ce qu’il fallait, comme :l fallait, et quand il fallait ».

116 Philosophie et Théologie

génie lui fournit les plus belles images pour effacer la piqûre, et pourtant exprimer sa théorie dans toute sa rigueur. Car c’est là ce qu’il y a d’admirable. 11 charme celui qu'il pique, tout en tenant le fer inflexiblement dans la plaie : ce n’est pas en mitigeant le coup qu’il en adoucit la rigueur. « Ces fautes particulières (encore un mot qui contente les deux partis) n’ont pu faire aucune impression dans la chaire de St Pierre ». Il veut bien n'en tenir aucun compte, pourvu qu’on lui dise : transeat.

[Le vaisseau :] Merveilleuse comparaison, qui est la plus parfaite exposition de la théorie de l’indéfectibilité (81). « C’est Pierre qui a failli, mais qu’un regard de Jésus ramène aussitôt » (après Pierre, qu'y a-t-il de honteux à faillir?)... et qui, avant que le fils de Dieu lui déclare sa faute future, reçoit l’ordre « de confirmer ses frères »; (cette phrase est un argument pour le gallicanisme (82), mais elle est si bien cachée, que je ne l’ai aperçue qu’à la quatrième ou cinquième lecture. Aussi à l’instant il sort du sujet qui l’occupe, et qui ne lui fournit l’occasion que de mauvais compliments, pour en revenir aux grandes prérogatives incontestées). Et quels frères? les apôtres, les colonnes mêmes, combien [f° 528 r.] plus les siècles suivants! Après ce beau compliment, encore un coup de lancette : « Qu’a servi [à l'hérésie des Monothélites d'avoir pu surprendre un pape?» pp. 601- 5021 Toujours le ton d'avocat, en faisant le rôle d’accusateur. Il ne rappelle la faute que pour rappeler que « le premier coup [contre cette hérésie] n’en est pas moins parti de cette chaire » [p. 602]. Laedit et sanat ferientis idem ictus (83). Enfin content du succès de l’opération, et de la tranquillité du malade, il retire glorieusement le bistouri, et chante à gorge déployée les louanges de celui qu’il vient de tenailler. « Ainsi l’Eglise romaine est toujours vierge; la foi romaine est toujours la foi de l’Eglise; on croit toujours ce qu’on a cru; la même voix retentit partout; et Pierre demeure dans ses successeurs le fondement des fidèles. C’est J. G. qui l’a dit; et le ciel et la terre passeront, plutôt que sa parole » [p. 602]. :

Cette prérogative certaine qu’il met pour ainsi dire en compensation de tout ce qu'il a été obligé de dire couvre tout, et termine le morceau avec une admirable plénitude. Et cette énumération qui précède, quel tour de force pour dire tout ce qu’il peut dire, sans rien dire de trop! Oh! vraiment je ne

81) Sermon, 501 : « Un vaisseau qui fend les eaux n’y laisse pas moins de

vestiges de son passage ». Cité par de Maistre, Du Pape, Ï, 102, n. 1, comme la formule de la théorie de l’indéfectibilité.

... (82) Sans doute en ce sens que la primauté de Pierre n’emporte pas son infaillibilité. Ces circonstances du récit évangélique étaient également commentées dans le Cours (Traité De l'Eglise, vol. 11479, fo 97 v.). Cf. aussi Bailly, Theologia, IX, 410 et circa.

(83) On pourrait voir dans ce texte une allusion à la lance de Télèphe. 11 s’agit en réalité d’un vers (à compléter par amoris après ictus) d’une hymne de l'Eglise (Officium vitae interioris D. N. J. CM? dans un article de 1884 :

« On veut être la lance qui frappe et guérit » (Renan, Feuilles détachées, C. Lévy, 374).

Sermon sur l'Unité de l'Eglise 117

connais rien de plus achevé que ce morceau! Mais revenons au point de vue scientifique.

La théorie énoncée ici par Bossuet est celle de l’indéfectibilité du St Siège : c'est-à-dire que la foi du St Siège peut, il est vrai, souffrir quelque légère éclipse (84), mais ne saurait périr et défaillir entièrement, [f° 528 v.] comme par exemple la foi des sièges d’Antioche, de Constantinople, etc., en un mot que l'erreur peut y passer, mais ne peut y prendre racine. Du reste les formes nombreuses sous lesquelles Bossuet présente sa théorie, quoique étonnamment adoucies, l’énoncent dans toute sa plénitude, et avec une précision parfaite.

Du reste, content d’énoncer la possibilité de cette chute, Bossuet se hasarde à peine à en citer un seul exemple. Il n’y à guère que celui des Monothélites sur lequel il paraît peser plus fortement [p. 502]; pour tous les autres, il ne fait qu'hésiter, qu'interroger, énoncer des possibilités. Bien plus, il semble s’attacher davantage à relever pour les faits un peu scabreux la réparation que la chute, s’il y en a eu, et il appuie avec intention sur ce mot «une seule de leurs réponses notée par un concile oecuménique ». Parce qu'en effet le fait d’une pareille censure ne s’est présenté qu’une fois. Le seul argument théologique qu'il touche indépendamment des faits est celui de la chute de St Pierre (85), lequel tombe après la promesse d’indéfectibilité (86). Encore cela n'est-il pas concluant, puisqu'il s’agit là de l’ordine ad praxim, et ici de l’ordine ad doctrinam.

Quant aux faits qu'il apporte, voici quelques recherches pour les élucider; on verra avec quelle précision quelques lignes de Bossuet résument quelque obscur passage de l’histoire ecclésiastique.

Le premier fait est celui des Donatistes qui « affectèrent, dit-il, d'y avoir un siège, et crurent se sauver [p. 501]

[Le f° 528 v. se termine avec ces mots; la suile, qui devait commencer sur un autre feuillet, manque dans le volume relié].

(84) Sur la théorie de l’indéfectibilité, cf. le Cours (Traité De l’Eglise, ib.). Quant au mot éclipse, il rend exactement le verbe grec de Luc, XXII, 32: (Jésus à Pierre) ’Eyo ..….é6emônv zegi ooû va un éxhinn n nioru oov. C’est de ce texte que se prévalent les ultramontains pour nier la possibilité de l’éclipse.

(85) Cf. Luc, XXII, 60-61.

(86) Ib., 32.

EXEGESE BIBLIQUE

at SOS MER PA CORRE RE TERESA ETES

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[PSAUMES (Analyse, commentaire et traductions)

Grandes vacances de 1844.

Renan a commencé l’hébreu fin octobre ou début de novembre 1843. Le travail dont je publie l’essentiel se place une dizaine de mois plus tard. On lit en effet, dans une lettre qui porte le cachet de la poste de départ : Tréguier, 27 août 1844 (vol. 11475, fo 18 v.), cette phrase : « Je m’applique... spécialement aux Psaumes » (Lettres Intimes, C. Lévy, 1896, 196).

Le ms. offre la version latine de chaque verset en marge, à gauche de l’analyse, et avec un astérisque de séparation au début du second membre. J’ai dû, pour des raisons typographiques, modifier cette disposition, et j'ai supprimé l’astérisque. Les quelques signes de cette sorte qu’on trouvera ci-dessous sont là seulement quand une remarque ne s'applique pas à tout un verset, pour désigner la partie qu’elle concerne.

Le ms. ne contient aucune explication touchant l’ordre adopté pour l’étude de ces Psaumes. Mais les trente-deux premiers, comme on va le voir, ont une unité liturgique. On est donc autorisé à les grouper à part. Cette division correspond d’ailleurs à un changement de format dans le papier sur lequel Renan écrivait : avec le trente-troisième psaume, il commence à se servir de feuillets plus grands.

Le ms. est plus soigné au début qu'à la fin. Plus il avançait dans son travail, plus Renan l’étendait, quitte à écrire d’une manière plus cursive et à faire de plus abondantes surcharges.]

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