‹ Travaux de Jeunesse 1843-1844Chapitre 7 sur 138 · HOMELIE POUR LE DEUXIEME DIMANCHE DE L’AVENT · texte numérisé non relu

HOMELIE POUR LE DEUXIEME DIMANCHE DE L’AVENT

(Sur St Jean-Baptiste) [Vol. 11481, f° 694 recto]

[10 décembre 1843]

[Cette Homélie, adressée à des enfants, fut évidemment prononcée par Renan pendant qu’il concourait à diriger le Catéchisme de Persévérance de la Paroisse St Sulpice.

. Les quatre semaines de l’Avent rappellent, pour l’Eglise catholique, les temps qui précédèrent et préparèrent l’avènement du Messie, et dont la mission de $t Jean marqua la dernière période. L’Evangile du 2 Dimanche de l'Avent est précisément le passage de Matthieu (ch. XI) qui explique cette mission.

Peu de ratures.]

MCE CL)

En cherchant à m'expliquer la raison de cette parole sortie de la bouche même de J. C. : « Entre tous les enfants des hommes, il n’en est pas de plus grand que Jean-Baptiste » (2), j’ai été frappé d’un trait de l'Evangile, qui m'a semblé la justification naturelle de cet éloge si extraordinaire. « Au commencement, dit l’Evangéliste, au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu ». Dès les premiers mots, il se perd dans les mystères de l’essence et de la génération divine, dans ces abîmes d’être, de lumière, de vie, où s’anéantit et se confond la raison de l’homme : puis tout à coup sans ménagements, sans transition, comme s’il ne descendait pas de ses hauteurs : Fuit homo missus a Deo, cui nomen erat Joannes. Il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean. Et à peine a-t-il nommé cet homme, qu'il s'enfonce de nouveau dans les abîmes de la divinité et du Verbe incarné : «Il y avait, dit-il, une lumière qui éclairait tout homme venant en ce monde. Elle était dans le monde, et le monde ne la connaissait pas; et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (3).

Quel est donc cet homme, qui apparaît ainsi au milieu des splendeurs éternelles? Quel est cet homme, dont le nom est mêlé et comme enclavé

(1) « Mes chers enfants ».

(2) Matth., XI, 11.

(3) Jean, I, 1, 6, 9-10, 14.

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à ces sublimes mystères qui étonnent, confondent, anéantissent tout esprit créé (4)? Quel est cet homme, dont la génération mor|telle [f° 694 verso] est placée à côté de la génération éternelle du fils de Dieu? Erat Verbum.… fuit homo (5). «Ce n’était qu’un homme, dit l’Evangéliste, un simple homme, fuit homo, mais c'était un homme envoyé de Dieu : homo missus a Deo ». Ce n’était qu’un homme, par conséquent la fragilité, la vanité, le néant même; mais c'était un homme envoyé de Dieu, et participant par cet auguste caractère à la grandeur de celui qui l’envoie. Ici, comme ailleurs, comme partout dans l'Evangile, l’homme n’est rien, la grâce, la vocation, la mission, Dieu en un mot, Dieu est tout. Homo missus a Deo.

Mais cherchons, toujours conduits par la parole de Dieu, à découvrir l’objet de cette mission si extraordinaire. Non erat ille lux, dit le même Evangéliste, sed ut lestimonium perhiberet de lumine. « Jean n’était pas la lumière, mais il était envoyé pour rendre témoignage à la lumière » (6).

Il y a dans ces paroles, M. C. E., deux singularités bien étonnantes. La première, c’est que la lumière ait besoin de témoignage, ait besoin d’être montrée, car c’est là le sens de ce mot. La lumière ne se rend-elle pas témoignage à elle-même? Lorsque le soleil brille au haut du ciel, faut-il qu’on nous dise : « Voilà le soleil », pour que nous reconnaissions ce bel astre? Par l’éclat qui lui est propre, n’attire-t-il pas assez nos regards? En un mot le propre de la lumière, n'est-il pas de se manifester elle-même? Mais voici un mystère plus étonnant encore. Non erat ille lux, dit l'Evangile: «Jean n'était pas la lumière, et pourtant il devait rendre témoignage à la lumière ». Comprenez-vous, M. C. E., la merveille de ces mots? Quelque chose qui n’est pas la lumière rend témoignage à la lumière. Que la lumière eût besoin de nous être indiquée, je le comprendrais peut-être en supposant, par exemple, qu’elle dût [f° 695 r.] l’être par une lumière plus éclatante. Mais qu'elle doive nous être manifestée par quelque chose qui n’est pas lumineux, c’est ce qui m'étonne et me surpasse. Car enfin, réfléchissez-y un instant, ce qui n’est pas lumineux nous paraît-il autrement que par le moyen de la lumière qui l’éclaire? N'est-ce pas cette lumière qui nous manifeste ce qui n’est pas lumineux, qui par conséquent en un certain sens y rend témoignage? Comment donc l’Evangéliste nous dit-il exactement le contraire : « Jean n’était pas la lumière, et il devait rendre témoignage à la lumière »?

Dans un autre endroit de l'Evangile, N. S. appelle St Jean un flambeau ardent et luisant : lucerna ardens et lucens ; lui au contraire, il est le soleil

. (4) Bossuet, Elévations, XII° sem., 7° Elév.: « Marchons sous la conduite de l'aigle des évangélistes… qui ne parle point un langage humain, qui éclaire, qui tonne, qui étourdit, qui abat tout esprit créé sous l’obéissance de la foi » (Œuvres t. VIII, 286). À

(5) Jean, I, 1, 6.

(G)SID EIRE

Homélie pour le Deuxième Dimanche de l'Avent à)

de justice et de vérité, qui éclaire tout homme venant en ce monde (7); el voici l’Evangéliste qui nous assure que c’est ce petit flambeau, cette lumière faible et empruntée, qui doit rendre témoignage au soleil, qui doit nous montrer le soleil. Merveillel s’écrie à ce sujet St Augustin (8), c’est avec un flambeau que nous cherchons le soleil! Per lucernam quaerimus diem ! Jésus est le soleil, Jean n’est qu’un flambeau, et c’est par Jean qu'il faut chercher Jésus, c’est Jean qui doit nous montrer Jésus, c’est lui qui doit nous dire : Le voilà. Ecce agnus Dei (9). N'est-ce pas le renversement de la raison (10)?

Non, M. C. E., c’est la sagesse et la plus profonde sagesse. Nulle part en effet dans toutes nos Ecritures, je ne trouve de trait plus énergique pour nous faire sentir notre faiblesse, que dans cette disposition par laquelle N. S. a voulu avoir un préparateur, un précurseur (remarquez ce mot) qui lui disposât les voies et lui rendît témoignage. Non seulement nous avions besoin d’un réparateur, mais nous avions besoin d’une préparaltion [f° 695 v.] pour recevoir ce réparateur, semblables à ces malades, à qui l’excès du mal a rendu le remède presqu'’aussi dangereux que le mal même. Ce n’est pas assez pour de tels malades de leur trouver un remède, il faut les préparer à ce remède, il faut les rendre capables de ce remède. C’est ainsi que Jean nous a rendus capables de Jésus. Nous étions si faibles, qu'il fallait pour ainsi dire nous montrer au doigt le soleil, et nous dire : Le voilà, Ecce... ; autrement nos faibles yeux ne l’eussent peut-être pas reconnu. L'homme était un aveugle qu'il s’agissait de rendre à la lumière; fallait-il dès le premier abord lui offrir ces merveilleuses clartés qui l’eussent ébloui sans l’éclairer? Non sans doute; il fallait que la lumière de ce petit flambeau, lumière faible, vacillante, empruntée, et par là mieux proportionnée à la faiblesse de nos yeux, nous préparât au plein jour de l'Evangile.

Et en effet, M. C. E., si nous étudions les diverses circonstances de la vie de St Jean-Baptiste, nous trouverons que réellement et selon toute la force de l’expression, Jean est à Jésus ce qu’un flambeau est au soleil. C’est,

(7)1b., V, 35, et I, 9.

(8) In Joannis Evangelium tractatus, II, n. 7 et 8; cité, on va le voir, par Bossuet.

2 (9) Jean, I, 29.

(10) Tout ce développement, et l’idée directrice du suivant, s’inspirent de Bossuet, Elév., XI° sem. (L’'avènement de Saint-Jean-Baptiste, précurseur de Jésus-Christ), 1° Elév. (Les hommes avaient besoin d’être préparés à la venue du Sauveur) : « Quelle merveille! dit St Augustin: Saint Jean n’était pas la lumière: Non erat ille lux; mais il était envoyé pour rendre témoignage à la lumière : Sed ut... de lumine. La lumière a-t-elle besoin qu’on lui rende un témoignage? Faut-il que quelqu'un nous dise : Voilà le soleil? Ce bel astre n’attire-t-il pas assez les regards, sans qu’on nous le montre au doigt? Il est ainsi toutefois, dit St Augustin. Jésus-Christ était le soleil, et St Jean un petit flambeau ardent et luisant, comme l’appelle le Sauveur. Et voilà que nous allons chercher le Sauveur par le ministère de St Jean, et nous cherchons le jour avec un flambeau. La faiblesse de notre vue en est la cause. Le grand jour nous éblouirait, si nous n’y étions préparés et accoutumés par une lumière plus proportionnée à notre infirmité : Tam infirmi sumus, per lucernam quaerimus diem... » (Op. cit., 263).

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si j'ose le dire, un abrégé de J. C. Sa vie est la préface, l'introduction naturelle à celle de J. C. Jean-Baptiste est pour ainsi dire moulé sur Jésus comme le portrait sur le modèle. Je voudrais que le temps me permit de parcourir avec vous les diverses circonstances de sa vie (11), et nous trouverions entr’elle et celle de Jésus le parallélisme le plus frappant. Je le répète : c’est le portrait et l'original. Il semble qu'avant de développer en J. C. le plan merveilleux de la rédemption, Dieu ait voulu en ébaucher les traits sur Jean-Baptiste, comme le peintre qui essaie sur une toile grossière les couleurs dont il doit orner quelque [f° 696 r.] chef-d'œuvre.

Par le plus étonnant des miracles, J. GC. naît d’une vierge restant vierge (12); par un miracle bien inférieur sans doute, mais enfin d’un ordre analogue, Jean-Baptiste naît d’une stérile, d’un sein désormais infécond. De part et d’autre les lois de la génération humaine sont renversées : il fallait que ces deux merveilleux enfants (13) ne dussent rien à la fécondité de la chair, et tout à la grâce qui peut tout. Un ange annonce à Zacharie la conception inattendue de Jean-Baptiste (14), le même ange annonce à Marie la conception et l’enfantement du Verbe de Dieu (15) fait chair dans son sein virginal (16). La naissance de Jean-Baptiste est un sujet de joie et d’admiration pour tout un pays (17), la langue de Zacharie longtemps muette se délie pour entonner cet admirable cantique : Benedicius Dominus Deus Israel, « Béni soit le Dieu d'Israël, qui a visité et délivré son peuple » (18). La naissance de Jésus est la joie du ciel et de la terre; ce n’est plus une bouche humaine qui la célèbre; ce sont les anges eux-mêmes qui au plus haut des cieux font retentir ce cantique miile fois plus sublime et plus salutaire : Gloria in excelsis Deo, et in terra pax hominibus (19), « Gloire à Dieu, paix aux hommes ». Jean dès son enfance se retire au désert (20), il y mène la vie la plus cachée et la plus austère. Jésus dès son enfance se cache dans le

.. (11) De son côté, Bossuet, XIe semaine, 2e Elév. (Quatre circonstances de la vie et de la mort de St Jean, préparatoires à la vie et à la mort de Jésus-Christ), avait écrit : « Je découvre quatre choses dans St Jean, par où il me prépare à J. C.: premièrement, sa conception et sa nativité; secondement, sa vie étonnante dans le désert dès son enfance; troisièmement, sa prédication avec son baptême; NE nn la persécution qu’on lui fait souffrir, sa prison et sa mort»

(12) Ces mots ont leur importance. Bossuet consacre une Ælévation (XVIe sem., &æ) à la « perpétuelle virginité de Marie » (1b., 368-370).

(13) Cf. Bossuet (XI° sem., 3 Elév.) : « Ces enfants miraculeux » (1b., 265).

(14) Luc, I, 8-21.

(15) Cf. Bossuet (XI° sem., 4 Elév.), La conception de Saint Jean-Baptiste, comme celle de Jésus-Christ, est annoncée par l’ange Gabriel (Op. cit., 266-269).

(16) ILuc, I, 26-38.

(17) Ib., 58. Cf. Bossuet (XV® sem., le Elév.), O 0 d UT (Op. 4, 345-346) ; v.), On accourt des environs

(18) Luc, I, 64-79. C’est un des Cantiques du Bréviaire.

(19) Luc, II, 13-14.

(20) Cf. Bossuet (XVe sem., 7° Elév.), St Jea dé (On. ci. 867 D ; ) n au désert dès son enfance

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désert de Nazareth, et n’en sort au commencement de sa vie publique que pour s’enfoncer dans un désert plus solitaire encore. Tous deux se rendent témoignage, se saluent, si j’ose le dire, combattent de déférences et d’honneurs, s’inclinent l’un devant l’autre, Jésus voulant recevoir le baptême de Jean, Jean se jugeant indigne de délier les cordons de Jésus; admirable * prélude à la doctrine [f° 696 v.] qui la première devait déclarer aux hommes que la noblesse est de s’abaisser et la grandeur de servir. Jean enfin trouve la mort dans l’exercice de son zèle (21), il meurt victime de la haine et de l’impudicité; Jésus est crucifié par ceux dont il reprenait les crimes : il convenait que la vérité et celui qui lui rendait témoignage fussent également traités par les hommes.

Mais il est un autre trait de ressemblance, plus admirable encore, ce me semble, que tous les précédents : âmes faibles, cœurs abattus, écoutez-le, car c’est pour vous qu'il est ménagé. Les disciples de Jean, c’est Jésus luimême qui nous l’apprend, étaient des misérables et des pécheurs, le rebut de la société : publicani et meretrices (22), ce qu’il y avait de plus méprisé et de plus infâme. Toute sa prédication est merveilleusement assortie à ce genre d’auditeurs. C’est une chose admirable en effet de voir comme tout ce que l’Evangile nous a conservé de la prédication de Jean-Baptiste, se résume tout en ce mot : Paenitentiam agite, « Faites pénitence » (23). Il ne savait pas dire autre chose, c'était là toute son éloquence : paenitentiam agite. Tout, si j'ose le dire, est de cette couleur en J. B.

C'était aussi le caractère essentiel de Jésus. C’est un des traits les plus remarquables de la vie de ce divin Sauveur que l’amour qu’il avait pour les faibles, les pauvres, les infirmes, tout ce qu’il y avait de souffrant, de méprisé, de délaissé. Il ne s’en cachait pas: « Je suis venu, disait-il (24), non pour ceux qui se portent bien, mais pour ceux qui souffrent ». Il était toujours environné de pauvres et de pécheurs, c'était son cortège naturel, jusque-là que ses ennemis lui en faisaient un crime : « Cet homme, disaient-ils, est toujours avec les pécheurs et les publicains ». Voilà bien les moralistes humains; pour Jésus c’est tout autre [f° 697 r.] chose : à lui toutes les misères, à lui tout ce qu'il y a de faible, d’humble, de petit, d’inaperçu : infirma elementa mundi hujus (25). Au lieu que les philosophes cherchent pour disciples des âmes fortes, des esprits élevés, Jésus ne veut que des pauvres, des infirmes de corps, d'âme, d’esprit, de cœur. Voilà ses disciples-nés, voilà ceux qui l’écoutent; car il est bien remarquable que, dans l’Evangile, les Pharisiens, les Scribes, les

(21) Id. (XXIV® sem., 12° Elév.) : « Jean va donc devenir précurseur d’une nouvelle manière, c’est-à-dire par sa prison et par sa mort qui devance celle de Jésus et nous y prépare » (1b., 1)s

(22) Matth., XXI, 31.

(23) Ib., IL, 2 (dans la bouche de Jean) et IV, 17 (dans celle de Jésus).

(24) Par ex. dans Marc, II, 17.

(25) Cf. Paul, Gal., IV, 9 : « Infirma et egena elementa », et Col., II, 20 : « Ab elementis hujus mundi ».

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docteurs de la loi, ceux qui devant les hommes paraissaient vertueux et savants, ceux-là n’entendaient rien à sa doctrine, ils venaient l'écouter avec leur esprit propre, esprit d'examen, de critique, de suffisance ; cogilabant in cordibus suis, comme dit l'Evangile (26), ils faisaient les esprits forts et les libres penseurs. Pour ceux-là N. S. s’entourait tout exprès de nuages : il se rendait obscur, de peur qu’ils ne trouvassent la vérité. L’Evangile était une nourriture qui pour être goûtée demandait certaines dispositions dans celui qui la recevait, et ces dispositions étaient la pauvreté, la simplicité, la faiblesse. C’est encore ce que N. $. nous enseigne dans ces paroles de l'Evangile de ce jour, que je me reprocherais de passer sous silence. Le signe propre auquel il veut être reconnu, celui qu’il donne de lui-même aux disciples de Jean, c’est la guérison des infirmes et le salut annoncé aux pauvres. « Allez, leur dit-il, annoncez à Jean ce que vous avez vu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les pauvres sont évangélisés (27). Annoncez tout cela à Jean, il saura bien me reconnaître à ce signe, elle comprendra bien ce langage, cette âme toute chrétienne, tout évangélique par avance. Notre mission à tous deux n'est pas de perfectionner les parfaits (28), mais de guérir les infirmes; car après tout les [f° 697 v.] parfaits ne sont que des infirmes et souvent les plus infirmes».

Et en effet, M. C. E., considérez un peu ce que N. S. venait faire sur la terre. Venait-il enseigner une plus haute perfection à des êtres qui eussent conservé leur bonté primitive? Nullement; il venait relever une race déchue:; c'était une œuvre de réparation et non de perfectionnement. Il venait guérir; par conséquent ceux-là étaient les mieux disposés à le recevoir, qui étaient les plus malades. Ceux-là étaient, si j’ose le dire, dans l’état normal de l’humanité; ils étaient d’autant plus hommes, qu'ils étaient plus. misérables. Aussi c’est pour eux qu'a été fait l'Evangile. Pauperes evangelizantur. L'Evangile en effet c’est l’exaltation des pauvres, la béatification des pauvres : Beali pauperes (29); je n’entends pas seulement ces pauvres de richesse, qui sont les premiers amis de J. C., j'entends tout ce que l’humanité a de faible, d’humble, de souffrant. Et tout cela se résume en ce mot : Paenitentiam agile, « Faites pénitence, faites repentir », selon la force du mot. La pénitence était en effet la vraie prédication qui convenait à des êtres déchus. C’est là en apparence une chose bien simple ; eh bien! je

(26) Passim in Matth., Marc, Luc.

. (27) «...Caeci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, ..pauperes evan- Re une RE C’est ce passage que par deux foie, ee Metz et à la cour, Bossuet avait choisi comme texte du Sermon pro 6 le 2e Di de l’Avent (Œuvres, t. XI, 228, 269). PE ND

(28) Ce mot, qui se retrouve dans une lettre de Renan à peu près contemparune ÉTAIT no nee appartient au idee (Mme de Sévigné, Bossuet, etc.). procède surtout de St Paul, oi +é ;

II, 6 ete.). Of. aussi Matth, XIX, 21. Re

(29) Ib SN," 3 "Truc, NT,120:

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vous assure que c'était une chose qui ne pouvait tomber sous le sens humain. Les anciens sages avaient donné d’excellentes règles de morale : « Détache-toi de la terre, connais-toi toi-même, ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » (30), et autres maximes, qui, après tout, ne formeraient qu’un corps de morale fort imparfait, lesquelles pourtant font honneur à l’esprit humain qui a pu arriver jusque-là. Mais il y avait quelque chose de bien plus nécessaire, de bien plus premier, si j’ose le dire, et de bien plus simple en même temps; et à quoi pourtant nul d’entr’eux ne pouvait atteindre : c'était [f° 698 r.] Paenitentiam agite, « Faites repentir ». Vous ne trouverez en effet dans les moralistes païens aucune idée qui ressemble à celle-là. C’est une idée toute chrétienne. Et c'était pourtant la première chose à dire. L'homme était malade; il fallait avant tout le guérir. Vous commandez à un malade un effort vigoureux, mais la première chose à faire, c’est de l’en rendre capable, c’est de le guérir. Or quel était ici le remède? Le repentir, remède si simple que nous ne concevons pas comment l’esprit humain ne l’a pas rencontré du premier coup, remède pourtant dont l’homme ne pouvait avoir l’idée : car il supposait que l’homme connût sa misère, et telle était cette misère qu'il l’ignorait et qu’il l’ignorerait encore, si le christianisme ne lui avait appris qu'il a été conçu dans le péché, qu’il n’est que péché, et qu'il doit faire pénitence, s’il ne veut mourir dans son péché : Paenitentiam agite.

Nourrissons, M. C. E., notre piété de ces pensées. Ecoutons la voix de Jean-Baptiste, voix sévère, dure même, mais qui nous prépare à une voix toute de douceur et de grâce. Le plan que Jésus a suivi pour préparer son avènement dans le monde, il le suit encore pour préparer son avènement dans chaque âme. Il ne fait jamais son apparition dans un cœur, sans se faire précéder d’un précurseur, d’un Jean-Baptiste qui lui prépare les voies, et ce Jean-Baptiste d’ordinaire est fâcheux, pénible à la nature (31). C’est la loi de l’humanité déchue de ne pouvoir acheter la douceur que par l’amer-

tume. Tantôt c’est une peine d'esprit, qui rend la pensée à charge, tantôt

(30) De ces trois préceptes, l’un est stoïcien, l’autre socratique; le troisième donnera lieu à ce passage de la Vie de Jésus (86 et n. 1) : «Pour la justice, [Jésus] se contentait de répéter l’axiome répandu : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fit à toi-même » … Cet axiome est déjà dans le livre de Tobie, IV, 16. Hillel s’en servait habituellement (Talm. de Bab., Schabbath, 1 2)220)

(31) Cf. Bossuet (XII° sem., 11° Elév.) : « Toute bonne pensée qui nous sauve, à toujours son précurseur. Ce n’est point une maladie, une perte, une affliction qui nous sauve par elle-même. C’est un précurseur de quelque chose de mieux. Le monde me méprisera, ou ne m’honorera pas autant que mon orgueil le désire. Je le méprise à mon tour; je m’en dégoûte. Ce dégoût est le précurseur de l’attrait céleste qui m’unit à Dieu. Cette profonde mélancolie où je suis jeté, je ne sais comment, dans les détresses de cette vie, est un précurseur qui me prépare à la lumière. Viendra tout à coup le trait divin, qui préparé de cette manière, fera son effet ». Et Bossuet ajoute : « Les terreurs des jugements de Dieu, qui ne me laissent de repos ni nuit ni jour, sont un autre précurseur; c’est Jean qui crie dans le désert » (Op. cit., 297-298).

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un de ces indéfinissables ennuis, invincibles aux distractions et même à la raison, un dégoût dont la cause nous échappe, et où l’âme se demande à elle-même avec anxiété et sans pouvoir répondre : [f° 698 v.] « O mon âme, pourquoi es-tu triste, et pourquoi me troubles-tu (32)? » Souvent même, voyez la bonté de Dieu qui se sert de notre mal pour nous guérir, souvent un dépit de la vanité froissée, une humiliation pénible mais salutaire, qui nous dégoûte de ces fausses joies de l’orgueil, ennemies des joies de la piété. Oh! gardons-nous de mépriser la voix de ce précurseur de la grâce! Après ces salutaires amertumes, viendront d’ineffables douceurs. Un jour ce précurseur, dont la voix jusque-là avait été si sévère, changeant tout à coup ses rigueurs en paroles d'espérance et de paix : Ecce agnus Dei, nous dira-t-il, ecce qui tollit peccata mundi (33). Le voilà, le voilà, l’agneau de Dieu, la grâce, l’onction, la douceur, le consolateur des âmes affligées, le médecin des âmes pénitentes; et cette âme si longtemps humiliée sous la main sévère du précurseur, verra luire enfin le jour tant désiré où elle passera des larmes à la joie, de la pénitence à la grâce, de l’école de Jean à celle de Jésus (34).

(32) Ps. XLI, 6 (Quemadmodum desiderat).

(33) Jean, I, 29.

(34) Un passage du Cours d’Ecriture Ste sur St Paul n’est pas sans rapport avec cette fin : celui où il est dit que l’auteur des Epîtres sait prendre le ton des

deux Jean : «Il sait mêler la sévérité du saint précurseur avec la douceur de l’apôtre de la dilection » (Vol. 11480, fo 546 v.).

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