HOMELIE SUR LA SAINTE ENFANCE DE N. S. J. C
[Vol. 11481, f°611r.] [31 décembre 1843]
[Prêchée, comme la précédente, au Catéchisme de Persévérance de la Paroisse St Sulpice; la pratique de l'Eglise conduit à en fixer la date au dimanche dans POctave de Noël.
Le plan de cette Homélie est jeté sur le feuillet 617 r. Le texte que nous publions est un brouillon, dont la rédaction semble avoir été, surtout pour l’Exorde, assez laborieuse.]
En ce temps que l'Eglise a consacré au souvenir de la Sainte Enfance de N. S. J. C., je me suis trouvé porté à ramener encore une fois vos pensées sur cet admirable mystère. De tous ceux en effet que nous offre la religion chrétienne, je n’en connais pas de plus délicieux ni de plus propre à nourrir notre piété de solides pensées et de saintes affections.
Toutes les fois que je réfléchis sur cet incomparable mystère, je suis frappé d’une parole de l’Evangéliste St Jean, qui me semble en résumer toute la divine économie: « Le Verbe s’est fait chair, nous dit-il, et il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, gloire qui était vraiment celle du Fils de Dieu. Vidimus gloriam ejus, gloriam quasi unigeniti a Patre » (1). Celui qui examinerait ces paroles avec cette sagesse de la chair que St Paul appelait ennemie de la croix (2), et que je dirai par là même ennemie de la crèche, car ces deux mots sont presque synonymes, celui-là, dis-je, serait tenté d'y voir une étrange contradiction. [f° 611 v.] « Nous avons vu sa gloire », dit l’Evangéliste. ...Mais ne faudrait-il pas plutôt dire: Nous <avons> vu sa bassesse, nous avons vu sa misère, nous avons vu son néant. Bien plus, continue notre Evangéliste, avec cette fière indépendance, qui se met audessus des réclamations du sens humain : non seulement nous avons vu sa gloire, mais sa gloire comme Fils de Dieu, la gloire qui convenait véritable-
(1) Jean, I, 14. Texte lu à la Communion le dimanche dans l’Octave de Noël (Cf. Le grand Paroissien complet selon l’usage de Paris. Nlle édition, Vannes, 1844, in-12, 191).
(2) Rom., VIII, 7 : « Quoniam sapientia carnis inimica est Deo », et Phil., III, 18 : « ...Inimicos crucis Christi ».
12 Essais Oratoires
ment au Fils de Dieu : Gloriam quasi unigeniti a Patre. 1! ne fallait rien moins, je l’avoue, que toute la hardiesse de l'Evangile pour oser avancer un si singulier paradoxe. Considérez en effet cette étrange association d'idées : (a) de la crèche il s’élève au fils de Dieu. Quel était donc le lien mystérieux qui unissait ces deux idées [placées en apparence aux deux extrêmes de la grandeur et de la bassesse] (b), qu'y avait-il dans la crèche qui pût rappeler cette sublime dignité, et au lieu d’y voir le véritable état qui convenait au fils de Dieu, ne fallait-il pas plutôt dire que c'était l’état du dernier des enfants des hommes? Voilà, M. C. E., comme raisonnerait la prudence de la chair, mais la foi ne raisonne pas comme la chair, et c’est avec sa lumière que je vais essayer de vous montrer réellement dans la crèche de Bethléem le véritable état de grandeur qui convenait à J. C., et par rapport à sa nature même de fils de Dieu, et par rapport au ministère qu’il venait accomplir à notre égard.
Pour ne pas nous abuser sur ce mot de gloire, employé par l’Evangéliste, distinguons, M. C. E., trois ordres de grandeur, [la grandeur de la chair, la grandeur de l'esprit et la] (c) grandeur de la sainteté. J’appelle grandeur [f° 622 r.] de la chair, celle qui résulte de la force, de l’opinion ou des conventions humaines, par exemple celle qui élève le riche au-dessus du pauvre, le puissant au-dessus du faible, en un mot la grandeur matérielle, charnelle, indépendante du mérite personnel de celui qui la possède. La grandeur de l’esprit résulte d’éléments plus élevés; c’est celle des savants, des hommes de génie, de ceux en un mot que la nature a doués d’une haute puissance intellectuelle. Ils ont leur règne à part, leur noblesse à part : la chair ne les comprend pas, souvent les méprise; aussi n’ont-ils que faire de son estime; ils sont vus des esprits et cela leur suffit. Enfin il y a un troisième ordre de grandeur : la grandeur des vertus, la grandeur de la charité, ou si vous aimez mieux, la grandeur de la grâce. C’est celle des Saints et des amis de Dieu, aussi élevée au-dessus de la grandeur de l'esprit, que la grandeur de l'esprit l’est elle-même au-dessus de la grandeur de la chair. Ces trois ordres de grandeur ne diffèrent pas seulement en degré, mais en nature; il y a l'infini entr’eux (3), tellement que toutes les grandeurs de la chair
(a) [En marge] Une étable et le fils de Dieu, n’étaient-ce pas les deux idées les plus opposées, les plus ennemies, si j’ose le dire, l’une de l’autre, et pourtant voilà notre Evangéliste qui dans la hardiesse de son élan inspiré, de la crèche s'élève au fils de Dieu : il passe de l’un à l’æutre, comme si la transition était toute naturelle; l’un lui semble une conséquence de l’autre, (b) [ ] en marge du f° 622 r. (c) | “] rayé:
(3) Cf. Pascal, Pensées, 72-73 (XIV, Jésus-Christ) : « La distance infinie des corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la charité: car elle est surnaturelle. Tout l’éclat des grandeurs n’a point de lustre pour les gens qui sont dans les recherches de l’esprit. La grandeur des gens d’esprit est invisible aux riches, aux Roïs, aux conquérants, et à tous ces grands de chair. La grandeur de la sagesse qui vient de Dieu est invisible aux charnels, et aux
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réunies ne pourraient produire une ombre de la grandeur de l'esprit, tous les corps et tous les esprits ensemble ne pourraient produire un mouvement de charité, qui est la grandeur de la grâce (4). Il n’y a rien entre le grand de chair et le grand d’esprit. [Qu’un savant soit prince, roi si vous voulez,
cela n’ajoute pas un atome à son mérite comme savant :] (a) de même, le savant et le saint n’ont rien à faire ensemble. Ce sont trois ordres d’infinis, radicalement incapables de se produire l’un l’autre, et qui s’anéantissent, se réduisant à zéro l’un devant l’autre.
Cette distinction établie, examinons dans quel ordre de grandeur devait venir J. CG. Devait-il venir [f° 622 v.] dans la grandeur de la chair? [Les Juifs se le figuraient ainsi : ils voulaient un Messie qui fût un grand prince, un conquérant redoutable (5). Pour moi, je vous l’assure, un tel Messie me ferait horreur] (a). Si J. C. eût été un grand du monde, les faibles, les pauvres, n’eussent pas eu d’accès auprès de lui, ils n’eussent pas pu l’aimer (il y a un mur d'’éternelle séparation entre le puissant et le faible); d’un autre côté, les grands d’esprit à leur tour s’en fussent moqués et avec raison, car prétendre en imposer à l'esprit avec la puissance de la chair, c’est une prétention ridicule (6). Aussi le déclare-t-il : « Mon royaume n’est pas de ce monde » (7), et ceux-là se sont grossièrement trompés, qui dans leurs vues
- bornées ont pris pour un trône terrestre, cette royauté céleste, qu'il venait annoncer aux hommes. Il n’y a rien entre Jésus et les puissants de la terre, et s’il a voulu avoir quelque rapport avec eux, c’est pour en être crucifié : voilà tout. Devait-il venir dans l’ordre de la grandeur intellectuelle?
(a) [ ] en marge.
gens d’esprit. Ce sont trois ordres de différents genres. Les grands génies ont leur empire, leur éclat, leur grandeur, leurs victoires, et n’ont nul besoin des grandeurs charnelles, qui n’ont nul rapport avec celle qu’ils cherchent. Ils sont vus des esprits, non des yeux, mais c’est assez ». On lit aussi chez Paul : « Animalis autem homo non percipit ea quae sunt Spiritus Dei » (1 Cor., II, 14). Bien que Renan ait relevé ce texte dès St Nicolas (Cf. Cahier de Lectures, sous la rubrique Homme), et qu’il suivit un Cours d’Ecriture Ste sur St Paul où ce verset faisait l’objet d’une remarque particulière (Vol. 11480, f° 587 r.), il semble bien s’être souvenu, ici, directement de Pascal. — Le «tellement que » qui suit garde aussi quelque chose du sens qu’il avait souvent autrefois, chez Pascal, Bossuet, etc. : «de telle façon ».
(4) Cf. Pascal, op. cîit., 74 : « Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et les Royaumes ne valent pas le moindre des esprits; car il connaît tout cela, et soi-même ; et le corps rien. Et tous les corps et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions ne valent pas le moindre mouvement de charité, car elle est d’un ordre infiniment plus élevé. Tous les corps et les esprits ensemble ne sauraient produire un mouvement de vraie charité ».
(5) Cf. 1b., 60 (X, $ 18) : «Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand prince temporel». La suite du développement de Renan fait aussi écho à ce chapitre des Pensées (cf. notamment X, $ 7), et à ce que Pascal y dit sur les Juifs charnels dont l’obscurité de Jésus trompa l’attente.
(6) L’inviolabilité de la conscience sacerdotale par le pouvoir humain venait d’être proclamée avec hauteur par Lacordaire dans sa IVe Conférence (Conférences de Notre-Dame de Paris, Paris-Nancy, 1844, t. I, 323 et seq.) Cf. infra, pp. 57-58.
(7) Jean, XVIII, 36.
14 ñ Essais Oratoires
En cette hypothèse, c’eût été un philosophe qui eût étonné le monde par la profondeur de ses théories, la sagacité de ses remarques, la finesse de ses inductions. Mais outre qu’il est très douteux que ce fût là le vrai remède à notre mal, en supposant même jUE les habiles (8) en eussent profité, il est sûr au moins que les simples n’y eussent rien compris, et les simples sont des hommes après tout. Les savants voudraient bien se le dissimuler, et se figurer qu’ils composent à eux seuls l’humanité, que Dieu ne doit avoir d’égard que pour eux : mais ils auront beau faire, et Dieu, devant qui savant et ignorant sont synonymes, se devait aussi bien de sauver les simples que de sauver les savants. J. C. ne devait donc venir ni dans l’ordre de la chair, ni dans l’ordre de l'esprit, mais dans l’ordre de la sainteté (9), car tous ne peuvent être puissants ou savants, et tous peuvent être saints. C’est là son ordre propre, il est venu fonder un royaume de sainteté, un royaume de vertus, un royaume de grâce, un royaume de charité : sa grandeur devait donc être une grandeur de sainteté. D’où nous pouvons tirer cette première conséquence, que quand bien même J. C. eût été roi, puissant, grand en un mot selon la chair ou selon l'esprit, cela n’eût rien ajouté à sa véritable grandeur, puisque nous avons reconnu que ces différents ordres de grandeur s’anéantissent l’un devant l’autre, comme le fini devant l'infini. Tout ce qu’il faut chercher à la crèche, c’est [f° 529 r.] donc la sainteté; [tout le reste y serait inutile, je dis plus, déplacé.] (a) Or celle-là je dis qu’en effet on l’y trouve.
[Ce principe posé, examinons la] (b) crèche sous ce point de vue, et nous resterons convaincus que J. C. y est dans le véritable appareil de grandeur qui lui convenait, et que nulle part ne se vérifie mieux cette singulière parole de l’Evangéliste : Vidimus gloriam ejus, gloriam quasi unigeniti a Paire.
Que voyons-nous en effet à la crèche? La chasteté, la pauvreté, l’humilité, tout cet admirable assemblage de vertus évangéliques, véritable cortège qui convenait au berceau d’un roi de sainieté. C’est Marie, la plus pure, la plus humble, la plus cachée des créatures, Marie, dont tout l'éclat est à l’intérieur (10) et échappe à l’œil grossier de la chair et à l’œil de l'esprit, plus subtil peut-être, mais non moins aveugle pour tout ce qui est de la grâce. C’est Joseph, le plus simple, le plus inconnu, le dirai-je? non, non, je ne craindrai pas d’abaisser la nature pour exalter la grâce, Joseph le plus ignorant comme le plus ignoré des hommes. Ce sont les bergers, la troupe la plus innocente qui fût sur la terre, retraçant dans ses mœurs l’antique
(a) [ 1] dans l’interligne.
(b) [ ]se lit encore f° 622 vw.
(8) Cf. infra, Observations et Faits psychologiques, pp. 29-30.
(9) Cf. Pascal, op. cit., 73 (XIV) : « Jésus-Christ sans bien et sans aucune production de science au dehors est dans son ordre de sainteté ».
(10) Cf. ps. XLV, 14 : « Omnis gloria ejus filiae regis ab intus ».
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simplicité des vieux âges (11). Ajouterai-je? M. C. E., et pourquoi rougirions-<{nous=> des mots quand le Fils de Dieu n’a pas rougi des choses? ce sont des animaux, créatures bien inférieures sans doute, mais enfin qui sont demeurées dans la pureté de leur être, sans avoir altéré en elles l'ouvrage du Créateur (12). Oh! qu'il y a un merveilleux accord, une sublime convenance dans tout cet entourage de mon grand [f° 529 v.] roi de sainteté! Comme tout y est d’une même couleur et dans une magnifique harmonie! Quelle merveilleuse unité dans ce cercle humble et pauvre qui entoure le berceau d’un Dieu humble et pauvre! Les grands de chair y eussent à peine jeté un regard, les grands d’esprit l’eussent peut-être honoré d’un dédain. Mais Jésus y trouve un cortège assorti à sa grandeur, il est là dans son empire, au milieu de sa cour, c’est-à-dire au milieu de la pauvreté, de la simplicité, de l'humilité, de toutes les vertus qu'il venait naturaliser sur la terre (13). Oh! qu'il est réellement venu dans l’éclat de l’ordre qui convenait à sa nature! Mais je dois vous montrer aussi que Jésus à la crèche est dans le véritable élat qui convenait à nos besoins, et que si la crèche était le véritable berceau d’un Dieu, la crèche était surtout le véritable berceau d’un Dieu, précepteur des hommes.
Nous répétons souvent, M. C. E., un mot que je trouve d’une incomparable douceur, [et sur lequel j'aime singulièrement à me reposer quand je réfléchis à ces mystères] (a). Ce mot, c’est Jésus enfant, Jesus infans. Réfléchissez un instant, M. C. E., sur la signification profonde de ce mot si simple. Infans veut dire proprement qui ne parle pas, qui ne sait pas parler. Oh! il y a là pour celui qui sait réfléchir et sentir un abîme de merveilles. Ce verbe éternel, cette parole incréée, cette conversation sublime du père avec lui-même, cette raison suprême, source et principe [f° 530 r.] de toute parole créée, la voilà qui ignore la langue des hommes. Jesus infans, Jésus qui ne sait pas parler. Les anciens maîtres de la morale commençaient leurs leçons par de grands préambules, et souvent tout se bornait là. C'étaient de grandes recherches à priori, de profondes analyses, où l’on prétendait creuser jusqu’au fond des choses. Les simples n’y entendaient rien, et c'était peut-être le moindre mal; les esprits plus exercés y trouvaient une pâture à leur curiosité ou à leur orgueil, et l’homme qui demandait à grands cris
(a) [ Jen marge. Renvoi mis par Renan, à tort, après infans.
(11) Cf. Bossuet, Elév. (XVI° sem., 7° Elév.) : « Les bergers, la troupe la plus innocente et la plus simple qui fût dans le monde... » (Op. cit., 376).
(12) Id., Fragment sur les Mystères de la Sainte Enfance de Notre-Seigneur pour le dimanche dans l’Octave de Noël: « Les animaux marchent d’une voie droite, les hommes se sont dévoyés. [On entrevoit] je ne sais quoi de plus innocent dans les créatures qui sont demeurées dans la pureté de leur être sans avoir en rien altéré l’ouvrage du Créateur » (Œuvres, t. XI, 438).
(13) Id., Elév. (ib.) : «...Ces nouveaux adorateurs que l’ange vous amène, et qui font toute votre cour, agréables à Joseph, à Marie et de même parure qu'eux, puisqu'ils sont également revêtus de la livrée de la pauvreté» (Op.
cit., 378).
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une règle pour sa conduite, demeurait pendant ce temps dans sa misère. Voici un nouveau moraliste, depuis longtemps prédit comme devant tracer aux hommes cette voie qu’ils cherchent avec tant d'inquiétude. Va-t-il comme les autres entrer dès son début dans ces profondes discussions, où de déductions en déductions on arrive à se demander si la vertu est quelque chose? Par où va-t-il commencer ces enseignements?
Par où, M. C. E., voyez-le à la crèchel C’est là l’exorde de ses leçons. Ce n’est plus un de ces parleurs de vertu, qui prétendent apaiser par des mots sonores la soif que l’homme a de la vérité. Sa première leçon de morale, c’est de ne pas savoir parler. Jesus infans. Puis quand on lui a appris la langue des hommes, il se tait pendant trente années (14). Puis, quand le temps [f° 530 v.] est venu où il doit élever la voix pour annoncer sa doctrine, cette voix est si faible, si humble, si petite, qu'il faut y prêter l'oreille du cœur la plus attentive pour en saisir les sons délicats et presque insensibles. Merveilleux caractère de la vérité, dont la voix ne retentit pas au dehors, qui ne crie pas, qui ne dispute pas (15), mais se fait reconnaître à son silence. Oh! je ne sais ce qui me le dit, mais je sens fort bien que, supposé que la vérité dût un jour converser avec les hommes, sa marque distinctive devait être de se taire. C’est à l’erreur, c’est au mensonge à élever la voix et à disputer : à lui la jactance et les grands mots, vaine pâture des hommes frivoles (16). A Jésus, à la vérité, la modestie et le silence, arguments si puissants sur le cœur du vrai chercheur de vérité. Oui, c’est surtout à la crèche qu’il me semble réaliser ces mots : Ego sum verilas, « Je suis la vérité »; nulle part il n’en réunit mieux pour moi tous les caractères, et cela parce qu'il se tait, parce qu'il est enfant : Jesus infans.
Mais ce n’est pas assez d’être notre vérité, Jésus est aussi notre voie. Veritas et via (17). C’est le propre de sa morale, d’être bien plus dans sa vie que dans ses préceptes, tellement que si quelqu'un voulant dresser le code de la morale évangélique, ne le composait que des enseignements de J. C., celui-là ne ferait qu’un ouvrage très incomplet : il faudrait qu'il y mît la vie aussi bien que les préceptes, c’est-à-dire qu'il copiât mot pour mot l’évangile. Or, M. C. E., toute [f° 531 r.] la morale que J. Ca prèchée soit par son exemple, soit par ses leçons, tout cela se résume à la crèche : au Calvaire aussi sans doute; mais la crèche et le Calvaire sont presque synonymes, et comme on l’a dit, ils sont faits du même bois. De part
; (14) Cf. Bossuet, Instruction faite aux Religieuses Ursulines de Meaux sur le Silence, 1% Point : «Jésus-Christ s’assujettit à cette règle [du silence], lui qui est la parole éternelle du Père; non seulement comme les autres enfants, mais encore l’espace de trente ans entiers » (Œuvres, t. XIV, 538).
(15) Id., Elév. (XIIIe sem., 4° Elév.), sur la douceur de J. C.: « Il ne disputera point, ni il ne criera point ete...» (Op. cit., 315).
(16) Ib. (XVIIe sem., 3 Elév.) : « Vaine pâture des esprit Ï t faibles » (1b., 393). | . : MONS
(17) Jean, XIV, 6 : « Ego sum via, et veritas, et vita ».
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et d’autre, c’est la souffrance, l’abjection, l’anéantissement, le‘silence (18) : Jesus autem tacebat (19), non pas ce silence de bouche que l’orgueil pour-. rait peut-être imiter, mais ce silence chrétien, qui est à la fois patience, humilité, résignation, ce silence de l’Apocalypse qui n’est interrompu que par un Amen d'amour et d’éternel acquiescement (20). Oh! qu'il a bien connu la plaie de l’homme, celui qui a résumé sa morale dans le silence d’un enfant! Ce n’est plus ici un de ces procédés mesquins de l’art humain, qui
cherche à guérir le mal par le mal, c’est un énergique remède qui va le
chercher et le trancher à sa racine. Le grand mal de l’homme était cette démangeaison de paraître, de briller, d’éblouir, d’intéresser pour ainsi dire l’univers entier à son sort, l’orgueil en un mot. Et Jésus, pour saper par la base cet échafaudage de vanité, d’artifices, de subtilités, « si vous ne devenez comme de petits enfants, nous dit-il, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux ». Et ailleurs : « Mon père, dit-il, je vous le confesse, vous avez caché toutes ces choses aux sages et aux prudents, et vous les avez révélées aux petits » (21). Grâces à Dieu, M. C. E., qui nous a tracé la voie et qui
y a marché le premier.
(18) Peut-être Renan adapte-t-il à son sujet cette remarque de Rodriguez (Perfection chrétienne, Versailles, 1813, t. IV, 178-179) : « La croix a été la chaire d’où [J. C.] nous a prêché [la pauvreté] en mourant, comme la crèche avait été celle d’où il nous l’avait prêchée en naissant ».
(19) Matth., XXVI, 63, cité par Bossuet, Instruction sur le Silence, 8° Point (Op. cit., 552-553).
(20) Apoc., VIII, 1 (pour le silence); V, 14 et surtout VII, 12 (pour Amen).
(21) Matth., XI, 25; Luc, X, 21.
SERMON POUR LE JOUR DE L'EPIPHANIE [Copie de famille] [6 janvier 1844]
Ubi est qui natus est rex Judaeorum? (1)
Aujourd’hui, fête des philosophes, des chercheurs. Grand problème. Jésus-Christ a dit : « Cherchez et vous trouverez » (2), et pourtant tant cherchent, si peu trouvent. Solution en récit d'aujourd'hui.
Hérode et les Mages cherchent. Deux manières de chercher Jésus-Christ. Disposition pour le trouver. Dans les Mages, vidimus el venimus (3). Première impulsion de la grâce, correspondance; pureté d'intention, détachement, respect pour l’autorité, s'adressent aux prêtres.
Portrait du chercheur à moitié chrétien. Qui me donnera de trouver? Vérité, vérité, n’es-tu pas... (4)
[Autre canevas. La première phrase en a paru sous forme de pensée détachée dans Athéna, Revue publiée par l'Ecole des Hautes Etudes sociales, p. 894, avril 1911. La date (1846) que lui attribue l’éditeur (393) est inexacte.]
Voyage des Mages, modèle du voyage à la recherche de la vérité.
Suivre les circonstances, et si vous voulez quelques divisions :
1° Principe qui les met en route; 2° Méthode dans le voyage; 3° Conduite au terme quand ils ont trouvé.
1° Grâce, peut-être cercle vicieux, tant pis.
2° Suivre l'étoile, guide au ciel, l’œil au ciel, malheur à ces savants qui ne regardent jamais au ciel. Cette étoile, c’est la raison pure, elle est au ciel... Mais merveille! l'étoile s'éteint, étonnant, cependant s’explique. Quel guide alors? L'autorité. Quand la raison se tait, l’autorité... Savants
(DEMOrTI IL" 2
CID ARE 4e
(3) Cf. infra, Obs. et F. psych., p. 38 et n. 26. ; (4) La phrase entière devait être : « Vérité, vérité, n’es-tu pas le Di je cherche?» Elle se trouve sous cette forme dans les Principes fe lt décembre 1843 (Fragm. int., 280). Cf. Fénelon, De l’existence de Lieu, l1'e Partie, ch. II (Œuvres, t. I, 51) : « Où est-elle cette raison suprême? N’est-elle pas le Dieu que je cherche?»
Sermon pour le Jour de l'Epiphanie 19
d'Allemagne, souvenirs de la méthode historique, ne pas interdire la raison pure, mais ne pas interdire non plus l’autorité.
3° Quand au terme, embrasser la vérité quelque part où on la trouve, fût-ce sur la paille et dans la crèche. Mages s’attendaient peut-être à trouver un roi, majesté, etc... N'importe; ils trouvent un enfant, ils adorent tout de même. De même on se fait de grandes idées de la vérité, puis quand on trouve, on est surpris. Ce n’est que cela... N'importe, il faut adorer.
1 Partie.
Voilà nos savants étudiant la nature... je me figure les Mages. On s'endort en cette contemplation, on ne voit que la nature, on ne va pas, on ne conçoit pas au-delà. Tout à coup quelque chose qui y déroge, une étoile dont nulle trace auparavant, fait qui ne rentre en aucune loi (fait d'ordre de la grâce), ici écueil, chercher à expliquer par les lois de la nature. Sans doute, saine méthode ne veut pas qu’on coure au surnaturel, mais aussi pas dire d’avance, c’est impossible. Premier pas de docilité, possibilité de l’ordre de la grâce. Danger de nos savants, l’ordre de physique aveugle surprenamment sur ce point, qu'ils croient à l’existence de l’ordre de la grâce, non en réduire les faits à l’ordre psychologique (5).
(5) Les Mages sont l’objet de plusieurs Elévations de Bossuet. (XVIIe sem., 2e Elév.) «L'étoile des mages est donc l'inspiration dans les cœurs. Je ne sais quoi vous luit au-dedans; vous êtes dans les ténèbres et dans les amusements, ou peut-être dans la corruption du monde: tournez vers l’Orient...». — (3) (Qui sont les Mages?) « C’étaient les savants de leur pays... Philosophes de nos jours, de quelque rang que vous soyez, ou observateurs des astres ou contemplateurs de la nature inférieure, et attachés à ce qu’on appelle physique, ou occupés des sciences abstraites qu’on appelle mathématiques, où la vérité semble DEAR plus que dans les autres; je ne veux pas dire que vous n’ayez de dignes objets de vos pensées : car de vérité en vérité vous pouvez aller jusqu’à Dieu... Cultivez donc ces sciences, mais ne vous y laissez point absorber». — (6°) (L'étoile disparaît) « L'étoile que les mages avaient vue en Orient, se cacha dans Jérusalem, et ne reparut aux mages qu’au sortir de cette ville... C’est ici encore une figure de l'inspiration. Elle se cache souvent : la lumière qui nous avait paru d’abord, se cache tout d’un coup dans les ténèbres: l’âme éperdue ne sait plus où elle en est, après avoir perdu son guide. Que faire alors? Consultez, et écoutez les docteurs, qui vous conduiront par la lumière des Ecritures. L'étoile reparaîtra avec un nouvel éclat » (Op. cit., 391, 393, 398).
SERMON ECCE HOMO [Copie de famille]
[5 avril 1844?]
[C’est le Vendredi Saint, qu’on lit dans la Passion selon Jean (XIX, 5) : « Exivit ergo Jesus portans coronam spineam, et purpureum vestimentum. Et dicit eis : Bcce homo ». Ce jour tombait en 1844 le 5 avril. A vrai dire, il se prêtait assez peu à un exercice oratoire, et Renan y eût parlé, plus que ne l’annonce cette ébauche, de la mort même du Christ. La parenthèse sur la vue unilatérale de l’esprit humain est d’ailleurs très proche d’Obs. et F. psych., n° XXXVII, init.
On remarquera que le jeune homme dit ici, non plus M. OC. E., mais Mes Frères. Il ne s’agit donc plus d’une Homélie de catéchiste. Il ne saurait être davantage question d’un sermon prêché aux fidèles dans une église : un simple tonsuré, comme était Renan, n’eût pas été autorisé à monter en chaire pour cela. Si cette ébauche ne représente pas un exercice sur le papier, sans destination spéciale, il faut songer plutôt à un sermon que Renan, comme ses confrères et à son tour, aurait été invité à prononcer, sur un thème donné, devant la communauté au réfectoire, pendant le repas silencieux. Dans ce cas, impossible d’assigner à ce document une date précise.]
Ecce homo. Les philosophes, Mes Frères, ont donné de l’homme des définitions bien différentes. Les uns... Mais il me semble que Pilate, ou plutôt l'Esprit saint qui parlait par sa bouche, les a tous surpassés. Un jour il présente sur une tribune un misérable (oubliez un instant qu'il est Dieu, il était homme, la foi l’enseigne), couronne, sceptre. Voilà l’homme. J’entreprends de vous montrer que c’est là la plus parfaite définition. Grandeur et misère. Sceptre et couronne pour son malheur. Plus heureux si non.
[Développement]
Ce qui fait le mérite extraordinaire de cette définition, c’est qu’elle a un avantage que toutes les autres n’avaient pas. C'était une difficulté étonnante de définir l’homme. Pourquoi? Parce que l’homme est multiple, il y à à proprement parler trois hommes, le primitif, le tombé, le rétabli: chacun de ceux qui l’ont voulu définir n’en ont envisagé qu’un, et par là leurs définitions sont incomplètes, et par conséquent fausses (esprit humain qui ne voit à la fois qu’un côté des choses). Pilate a tout pris, il a embrassé les trois en sa définition. En Jésus-Christ souffrant; en effet, l’homme primitif, grandeur (couronne, sceptre), homme déchu (couronne d’épines, sceptre de roseau), et par là réunion des deux (homme rétabli). —— Pour comprendre, nécessaire exposer à fond le mystère. Le plan du rétablissement
Sermon Ecce Homo GI
de l’homme devait être de marier l’état primitif et l’état déchu, de ce mélange se combine le véritable état du rétabli. De là le mélange grandeur et souffrance. Montrer en Jésus-Christ cet admirable mélange. 1° Grandeur et 2° souffrance, 3° mélange de l’un et de l’autre, et par là vrai type de l’homme rétabli. Ecce homo.
Commencer ainsi la proposition : Je ne m'étonne pas, Mes Frères, si les définitions de l’homme ont toutes été si imparfaites. Sujet multiple. Idée générale. Jésus-Christ type de l’homme régénéré par le mélange du tombé et du primitif. La régénération consiste à rétablir l’ancien type (1), mais avec les modifications convenables : c’est une statue, un temple qu’on ne peut restaurer sans changer quelque chose au premier dessein, à cause du délabrement spécial de certaines parties : celles-là supprimées, d’autres ajoutées.
Chrétien est de sa nature, infâme, marqué d’ignominie, dévoué à l’ignominie. Que fait la justice, quand elle veut marquer celui qu’elle frappe? Elle imprime sur sa chair. Pourtant elle ne le fait pas ostensiblement, une certaine pudeur la retient, elle respecte l’image de Dieu sur le front, elle cache l’infâmie de l’homme. Jésus-Christ n’a pas eu cette pudeur, c’est au front qu'il nous marque de la croix.
Signe d’ignominie (Voir Bossuet, Sur l’Exaltation de la Croix, 1° Sermon, 2° Partie) (2).
(1) Y a-t-il dans toutes ces considérations un confus souvenir de Bossuet, Sermon sur la Passion de J. C. (pour le Vendredi Saint) : « Ecce homo... T1 nous fallait un homme défiguré, pour réformer en nous l’image de Dieu que nos crimes avaient effacée... » (Œuvres, t. XIII, 424-425) ?
(2) 1er Sermon pour la fête de l’exaltation de la Ste Croix, Sur la vertu de la croix de J. C. « Avez-vous oublié que l’on a imprimé la croix sur vos fronts, quand on vous a confirmé par le Saint Esprit? Pourquoi l’imprimer sur le front? N'est-ce pas que le front est le siège de la pudeur? Jésus-Christ par la croix a voulu nous durcir le front contre cette fausse honte, qui nous fait rougir des choses que les hommes estiment basses, et qui sont grandes devant la face de Dieu... Quand les magistrats veulent rendre les personnes infâmes et indignes des honneurs humains, souvent ils leur font imprimer sur le corps une marque honteuse qui découvre à tout le monde leur infâmie. Vous dirai-je ici ma pensée? Dieu à imprimé sur nos fronts, dans la partie du corps la plus éminente, une marque devant lui glorieuse, devant les hommes pleine d’ignominie; afin de nous rendre incapables de recevoir aucun honneur sur la terre » (Œuvres, t. XIV, 357).
[FRAGMENT] [Vol. 11481, f°618 r.] [Premiers mois de 1844]
[Brouillon. Au dos de Notes (sur les Monothélites) relatives à l’étude du Discours sur l'Unité de l'Eglise de Bossuet.
Ce morceau se rapproche, pour le fond, d’Obs. et F. psych., n° XIV. Les phrases sur «le titre d'homme » et sur l’« homme-Dieu » autoriseraient à penser qu’il était destiné à prendre place dans le sermon Ecce homo].
Partant de ce principe que non principe naturel (1), nous en conclurons qu'il fallait donc un moyen extérieur, une révélation; nous nous expliquerons facilement le problème que nous nous étions proposé.
On n’aime pas Dieu, parce qu’on n’a pas le moyen extérieur nécessaire pour cet amour, qui est la grâce, la révélation, J.-C. Pourquoi les anciens n’avaient-ils pas l’idée, parce qu'ils ne connaissaient pas J.-C. Pourquoi nos incrédules..…., parce qu’ils ne connaissent pas J.-C. (C’est là en effet une chose bien remarquable que hors de la religion il n’y a jamais eu un mouvement d'amour de Dieu : ce n’est pas une hypothèse, c’est un fait historique. Je ne conçois pas comment non tous frappés). — J.-C. en effet est le vrai Dieu de notre amour, il est l’interprète, il est l’intermédiaire indispensable. Il y a un mot qui peut nous faire comprendre la haute économie de ces mystères : c’est le titre d'homme. En effet ce qui faisait que l'antiquité était si indifférente, c’est que Dieu tout à fait étranger, un être d’une nature [?], une abstraction froide, inconnue [?]; on le reléguait sur son trône, par-delà l'univers. Or nos facullés ne sont appropriées que pour nos semblables. Il nous est impossible d’aimer une abstraction. Nos facultés affectives. Fénelon approfondi. Il fallait donc pour que nous pussions aimer Dieu, qu'il fût notre semblable, qu'il fût homme-Dieu, et c’est précisément ce que nous apprend <le christianisme. Ce n’est plus ce Dieu étranger à l'humanité, ce roi relégué sur son trône solitaire, ce n’est plus ce froid souverain, auteur peut-être de quelque ordre général (2), c’est un
(1) C'est-à-dire que l’amour de Dieu n’est pas un principe naturel à l’homme,
(2) Cf. Bossuet, OUraison funèbre de Marie-Thérèse (Œuvres, t. XVII, 382) : « Que je méprise ces philosophes, qui mesurant les desseins de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d’un certain ordre général, d’où le reste se développe comme 1l peut! » (Phrase transcrite dès St Nicolas sur le Cahier de Lectures. sous la rubrique Providence). ;
Fragment 23
Dieu homme, un Dieu fait chair, un Dieu qui sait compatir aux maux qu'il a éprouvés, un Dieu qui a conversé avec les hommes, qui les a appelés ses frères, qui s’est assis à leur table, qui a pleuré avec eux, qui a souffert avec.
PHILOSOPHIE Er THEOLOGIE