Filia Babel
n3, suivi d’un nom de ville, désigne ses habitants, parce que, selon Kimchi, les habitants sont à la ville, ce que la fille est à la mère (7). [Les] w [pour swg ] sont de vrais chaldaïsmes qui ne se trouvent que dans les pièces récentes.
[f° 120 v.] — Ce psaume, le chef-d'œuvre de l’élégie hébraïque, et le plus beau de tous les chants patriotiques, au jugement de M. de Chateaubriand (8), est évidemment, et de l’aveu de tous, de l’époque de la captivité. Michaelis lui-même, qui combat l’opinion qui attribue plusieurs psaumes à cette époque, avoue que celui-ci fait seul exception (9). Mais supposant que la vraie couleur de la poésie hébraïque s’était perdue dans la captivité, il l’attribue à quelque poète de l’ancienne école, Jérémie par ex. — Le titre de la Vulgate porte aussi ce nom (10). (Ce titre prouve aussi le peu d’importance qu'il faut attacher à ces mots Psalmus David, en tête des psaumes, puisqu'il dit : Psaume de David fait par Jérémie. Donc c'était une pure formule, un simple nom de poème, comme nous dirions : une lamentation de Jérémie, pour : une élégie. Il arrive souvent de pareilles associations d'idées : l’espèce principale et foncière, donnant son nom au genre ; du vin d’Espagne fait à Paris : ce terme était rigoureux dans l’origine, mais par suite de développements ultérieurs, il devient inexact, on le conserve tout de même).
Quoi qu'il en soit, je ne conduirais pas la critique comme Michaelis, et je dirais plutôt : Il est certain que voici un psaume de l’époque de la captivité, et même après le départ : ce psaume est plein de toute la vieille couleur de la poésie hébraïque, avec de plus cette élégance (11) de pensée, ce poli, qui ne se trouve que dans plusieurs autres psaumes, que beaucoup d’autres carac-
(6) Genebrard et Vatable ne rendaient attentif qu’à la répétition, marque suivant eux d’ardeur et de hâte (loc. cit.).
(7) Cf. Genebrard, 885.
(8) Renan doit se souvenir de ce passage de l’Jtinéraire de Paris à Jérusalem, où Chateaubriand dit comment il rencontra, à Bethléem, un religieux natif des environs de Mayenne : « Telles sont les destinées humaines : un Français gémit aujourd’hui sur la perte de son pays aux mêmes bords dont les souvenirs inspirèrent autrefois le plus beau des cantiques sur l’amour de la patrie : Super flumina Babylonis etc... » (Œuvres complètes, t. V, 286-287).
(9) Lowth, Leçon XX (Du caractère général de la Poésie prophétique) contient une Note de Michaelis, ajoutée par le Traducteur : Renan la résume, en ce qui concerne la question présente, exactement (II, 63 n. 2.).
(10) « Psalmus David, Hieremiae ».
(11) Le mot est de Michaelis, pour qui ce ps. OXXXVII est «de la dernière élégance ».
204 Exégèse Biblique
tères portent à ranger à cette époque (l’In converlendo (12) par ex. GOE Donc ce psaume n’est pas le seul de cette époque, et il y a eu alors une vraie période poétique, à caractère déterminé, — une époque vraiment créatrice. Ceux qui en nient l'existence, objectent combien les livres d’Ezéchiel, de Daniel, d’Esdras, de Malachie (13), etc. sont éloignés du goût antique : ce fait est incontestable, mais il n'autorise pas à nier un autre fait non moins incontestable; c’est la production à cette époque d’un groupe d’hymnes pleins de grâce, et comparables, supérieurs même en certaines choses aux anciens. Il faudrait, si l’on veut à toute force une hypothèse, supposer deux écoles poétiques; l’une, prolongement de l’ancienne école prophétique, l’autre tout empreinte de chaldaïsme, par le contact avec les sages et la cour de Babylone. Remarquez même que Daniel et Esdras, qui caractérisent ce second genre, sont plutôt Chaldéens que Juifs pour l’éducation et les idées qui les ont environnés, ayant vécu tous deux à la cour. Dans le sein de la nation au contraire, laquelle conserva sa nationalité, au [f° 121 r.] moins en partie, se serait conservé le vieux ton. — Il semble en effet que les Juifs dispersés se divisent en deux classes : les uns qui se chaldaïsent tout à fait, et ne voulurent pas même revenir, quand ils le purent (14); les autres qui conservent la couleur juive, et s’empressent de revenir. Ceux-ci auraient conservé la couleur ancienne, et en effet plusieurs cantiques semblent être d’eux lors de leur retour. Le peu de contact de la nation ainsi coupée et dispersée, expliquerait la coexistence simultanée de ces deux couleurs littéraires.
Il est sûr au moins que ce psaume a tout à fait la couleur poétique des psaumes des Degrés, etc., couleur tendre (15) et douce, élégance extrême, poli de pensées et de style, mètre très soigné. — Sous ce dernier rapport entr'autres, il y a peu de psaumes aussi remarquables. Le mètre est mêlé à dessein : ainsi les v. 3, 6, 7 sont fort longs; ce sont de vrais distiques; les autres au contraire sont très courts. La cadence est partout sensible : aussi
(c) [En marge] Remarque importante : Remarquez même que ce ps. a la particularité rythmique’ des ps. des Degrés, même à un plus haut degré que plusieurs de ceux-ci, par ex. le CXXXI°. Ainsi, dans le courant du v. 3, la reprise est sensible... Entre le v. 3 et 4... dans le courant du v. 5... entre le v. 5 et 6... entre le v. 8 et 9... Remarquez même qu’en tête des deux parties, entre les premiers versets, il n’y a pas de reprise. Cela prouve de plus en plus que les ps. des Degrés sont de l’époque babylonienne. =
(12) Le CXXVI, étudié supra, pp. 165-166.
(13) Michaelis se refusait (loc. cit.) à attribuer les psaumes « à Esdras, dont le style est si bas et si dénué d'agrément». Lowth, ayant reconnu que le style de Daniel est «différent de celui des autres prophètes » et qu’il «s'éloigne... du caractère poétique », l’expliquait parce que Daniel n'avait pas été «soumis, dès sa jeunesse, aux usages eb aux leçons de l’éducation prophétique » (63). Plus loin (94-95), le style de Malachie lui semblait «indiquer le déclin vers lequel la captivité de Babylone précipitait la Poésie des Hébreux, et la pente qui l’entraînait à une décadence totale ».
(14) Cf. supra, p. 138 n. 6.
(15) Batteux (cf. infra, p. 239 n. 32) montrait dans ce psaume du « tendre » et du « touchant » (134).
Psaumes Choisis 205
voyons-nous qu'il fut composé par un poète de profession : organa nostra [v. 2] (autre preuve de la conservation dans le corps juif, de l’esprit de la poésie antique; remarquez qu'il dit tout au pluriel : c'était donc un chœur de chanteurs. Esdras nous dit aussi qu'il y en avait un pour le retour (16); tout cela suppose l'esprit de la poésie antique). — La ponctuation est quelquefois singulière; dans les grands versets elle est antique, dans les autres, elle est un peu moderne, et dans le genre de celle du ps. CXXXV, qui paraît aussi d’une époque récente (17). La Vulg. a cherché à égaliser les versets, en les coupant différemment. Quant à la suite des pensées, et au sujet, il est admirablement clair. C’est une vraie élégie d’exilés : l’ordonnance est d’une beauté achevée.
Traduction.
3. Là nos vainqueurs nous demandèrent de leur chanter nos cantiques (d); nos persécuteurs voulurent tirer de nous des accents d’allégresse : Chanteznous, disaient-ils, quelqu'un des cantiques de Sion.
[f° 121 v.] PSAUME LXIV.
(Exaudi, Deus, orationem meam; cum deprecor)
}. Qui acuunt sicut gladium linguam suam…
Les Hébreux attachaient à l’idée de langue, celle de calomnie: vir linguae — calumniosus (1).
En général, j'ai remarqué dans les ps. une propension à mettre deux versets de même rythme de suite.
[£° 122 r.] Remarquez la propension à échanger #6 et 335 (2); item au commencement des Bénédictions de Moïse (3). Peut-être se mettaient-ils en abréviation.
7. Cogilant iniquitates : Perfecimus cogitalionem excogitatam.….
(d) [En marge] Six mots hébreux rendus en neuf français.
(16) Cf. supra, p. 166 n. 8.
(17) Etudié supra, pp. 184-187.
LXIV (1) Leopold, 191 b : « ji win, calumnidtor ». (2) Vatable : « Eos, 8 pers. pour la 1°, nos » (63). Genebrard : Au lieu de eos, «quelques manuscrits donnent à tort nos » (344).
(3) V. 2. Ce fait avait donné lieu, dans une leçon de Le Hir, à un commentaire (vol. 11480, f° 496 v..).
206 Exégèse Biblique
Ce verset est d’une extrême difficulté. [A propos de ;5Hn, nous avons achevé :] Je croirais volontiers qu'il y a là une faute, même [pourrail-on
dire] capitale, par ex. des mots passés, etc.
[f° 122 v.] — Ce ps. est une prière d’un homme en butte à la calomnie et à la malice des hommes... [Sa] marche est celle d’une foule de psaumes analogues à celui <<-ci>, et qu’on pourrait appeler prières élégiaques (4). Dans une première partie, le psalmiste prie et se plaint; dans la seconde, il espère, et fait le tableau de son bonheur futur (a). Ce psaume n’a pas de caractère bien dessiné : le rythme est rigoureusement suivi. Le style est fort obscur au milieu; peul-être y a-t-il là des fautes. Au moins les anciennes ver-
sions ont lu bien différemment (5).
[f° 123 r.] Traduction.