EXPLICATION DES FIGURES
Figure i. — Oc. 2, obj. 1, sliassnie. Coupe transversale du pancréas sclérosé.
C W. w . Canal de Wirsung.
c cavités latérales du canal de Wirsung.
e épithélium du canal de Wirsung.
i îlots cellulaires dans le tissu scléreux.
SC tissu scléreux.
VS vaisseau sanguin.
va .... vésicules adipeuses.
Figure 2. — Ganglion nerveux pris dans la coupe précédente.
(oc. 1 obj. 5, stiassnie)
cg cellules ganglionnaires.
Figure 3 — Cellules épithéliales d'un îlot.
(oc 2 obj. à immersion — stiassnie)
canal de Wirsung, on n’en a point trouvé, et, en général, ils en sont éloignés et séparés par toute la paroi épaissie de ce dernier.
Dans les amas épithéliaux on trouve aussi des cellules à noyaux multiples (2 ou 3 noyaux).
En somme, le pancréas est transformé en un cordon sclérosé au sein duquel se trouve un canal de Wirsungdilalé, à parois très épaissieset remplies de clasmatocystes, mais à épithélium intact. Au milieu du tissu scléreux, à distance du canal de Wirsung, on trouve çà et là des amas épithéliaux irréguliers, en traînées ou en nodules, plus ou moins infiltrés de globules blancs, et même dans certains cas uniquement formés de globules blancs. Il semble que l'on peut de cet aspect déduire la marche suivante du processus pathologique. Le tissu scléreux isole les lobules panci-éatiques, les découpe, les fait disparaître en partie, en laissant subsister pendant un certain temps toutes les formes multiples décrites précédemment, puis il semble que finalement ces amas épithéliaux soient entièrement pénétrés par les globules blancs qui se substituent à eux, de telle sorte qu’ou ne reconnaît plus dans ces amas qu’un très petit nombre de cellules épithéliales.
Sur un grand nombre de coupes, on trouve des ganglions nerveux dans un état d’intégrité parfaite, meme en plein tissu scléreux. Nous en avons notamment observés, sur des coupes colorées par la méthode de Nissl, qui étaient de toute beauté».
Telle est cette curieuse observation qui malheureusement fut coupée court parla mort accidentelle de l’animal, à un moment où elle allait devenir le plus intéressante. Pour ce motif, elle ne permet pas de tirer une conclusion absolument ferme à Tappui de la théorie des suppléances ; mais, à tout prendre, elle me paraît augmenter les probabilités en faveur de cette hypothèse. Pesonsen le pour et le contre.
Il y a d’ahord un fait très remarquable et absolument exceptionnel dans ces sortes d’expériences, c’est que l’animal se maintenait en bon état de nutrition, gras et vigoureux, malgré la destruction du pancréas et l’ablation en plusieurs temps du cordon fibreux représentant la glande atrophiée. On doit comprendre par là comment un observateur tel que Scbiff a pu soutenir que la destruction du pancréas n’amène aucun trouble. En réalité, notre chien s’écartait de la normale sur plusieurs points : il était très
vorace eL ne mainteoait son équilibre de nutrition que grâce à une ration alimentaire supérieure à la ration d’entretien physiologique ; il présentait, de plus, dans certaines circonstances une glycosurie alimentaire. Mais, assurément, il dillerait beaucoup moins d’un animal normal que d’un animal dépancréaté suivant la méthode ordinaire. Chez ce dernier, en effet, même si l’on n’a extirpé que la tête du pancréas, de manière à supprimer l’accès de l’intestin au suc pancréatique, on voit se déclarer aussitôt des troubles digestifs très intenses caractérisés par un déchet considérable de matières albuminoïdes et de graisses dans les fèces, et, malgré l’absence de glycosurie, un amaigrissement progressif aboutissant en quelques mois à un état de profonde cachexie. Ici, rien de tel. Le déchet d’azote et de graisse dans les fèces est peu important. L’animal digère relativement bien ses aliments. Comment comprendre cette différence si l’on se refuse à admettre que le rôle dévolu au suc pancréatique dans la digestion peut, dans certaines circonstances spéciales, être rempli d’une façon presque parfaite par d’autres sucs? Mais si on ne fait aucune dithculté pour admettre cette compensation au point de vue digestif, est-il bien logique de repousser l’hypothèse d’une suppléance, quand il s’agit de la fonction exercée par le pancréas dans les échanges et d’attribuer exclusivement le pouvoir de mettre obs* tacle au diabète à un morceau de tissu fibreux dans lequel le microscope ne révèle que de rares éléments cellulaires dépourvus des caractères spécifiques de la cellule pancréatique ?
Les adversaires de la théorie de la suppléance peuvent certes trouver dans l’expérience précédente des arguments en leur faveur. Les résultats de cette expérience, diront-ils, ne different pas essentiellement de ceux de l’extirpation partielle de la glande saine, avec ablation ultérieure du fragment respecté. En effet, tant qu’il est resté dans le ventre quelque morceau du pancréas (et l’analyse histologique du dernier fragment extirpé montre, en somme, qu’il n’avait pas perdu absolument tout caractère glandulaire), le sucre n’est pas passé dans l’urine, ou bien il ne s’est produit qu’une glycosurie alimentaire. Mais aussitôt que l’extirpa-
lion des restes de la glande a été faite, l’animal est devenu glycosurique, avec une alimentation exclusive de viande (ce qui n’était point arrivé depuis le début de l’expérience)/ et, s’il eût vécu, on aurait assisté à l’évolution d’un diabète grave jusqu’à la mort. De plus, insisteront-ils, la preuve que l’ablation du dernier fragment apporta un trouble particulier à la nutrition jusque-là intacte, c’est que la plaie abdominale ne put se cicatriser, alors que des plaies semblables, dans toutes les laparotomies antérieures, s’étaient parfaitement réunies sans complications.
Assurément, on ne saurait nier que le dernier fragment de la glande alropliiée eût conservé une certaine part de cette influence que le pancréas exerce sur les jthénomènes nutritifs, et c’est m.ême là un des exemples les plus extraordinaires de l’action empêchante que peut exercer une trace de tissu pancréatique sur le développement de la glycosurie. Mais comment expliquerad-on que la glycosurie alimentaire, que l’on faisait apparaître régulièrement par l’ingestion do féculents dans les premiers mois de l’expérience, ne pouvait plus être provoquée dans les derniers temps? En outre, est-il bien certain que tout obstacle au développement du diabète fût levé par l’ablation du dernier fragment de la glande atrophiée? La glycosurie qui s’ensuivit était bien peu intense, relativement à celle que l’on provoque régulièrement par l’ablation du pancréas sain ou par réoucléation d’un fragment insérésous la peau; dans ces dernières conditions, comme on l’a vu antérieurement, le sucre passe immédiatement dans l’urine en très forte proportion, etle diabète atteint en quelques jours son maximum d’intensité. Serait-ce qu’il restait encore du tissu pancréatique dans le ventre de l’animal dont l’observation est en discussion ? xMais, cette fois, je puis garantir l’exactitude de l’extirpation totale de la glande. D’autre part, nous savons que lorsqu’un fragment de pancréas laissé dans l’abdomen ou inséré sous la peau s’atrophie, le diabète se développe avec une intensité croissante. Pourquoi donc le phénomène n’a-t-il point lieu quand l’atrophie est provoquée par une injection d’huile dans les canaux excréteurs ? Si dans le premier cas cette atrophie se produit spontané-
ment du fait de la rétention du suc pancréatique, et à un degré suffisant pour que le diabète apparaisse, ne devrait-elle pas être à plus forte raison capable d’amener le même résultat, lorsqu’à faction de rétention du suc pancréatique vient se joindre l’influence nocive exercée par un corps gras sur l’élément glandulaire ?
Puisque les résultats de la destruction du pancréas et même de fablation par morcellement de la glande atrophiée, ne sont pas identiques en tous points à ceux de fextirpation de la glande saine, il est logique, à mon sens, de chercher la raison de celte différence dans le développement de fonctions vicariantes. Le fait que le diabète peut acquérir sa pleine intensité à la suite de l’atrophie spontanée d’un fragment de pancréas, qui, primitivement sain, mettait obstacle à la glycosurie, n’est pas em contradiction formelle avec cette manière de voir ; il prouve seulement que la suppléance ne s’établit que dans certaines conditions très spéciales. Mais je ne veux pas m’avancer plus avant dans une discussion qui, pour être close, exigerait une démonstration plus rigoureuse, et je conviens que la preuve absolue à l’appui de la théorie de la suppléance nous fera défaut tant qu’on n’aura pas réussi à obtenir un animal non glycosurique après l’extirpation totale du pancréas, et le devenant par l’ablation de l’organe vicariant.
Or, on n’est point parvenu jusqu’ici à réaliser artificiellement un diabète sucré durable par un autre moyen que l’ablation du pancréas. Reale et de Renzi^ ont, il est vrai, prétendu que fextirpation des glandes salivaires ou la résection du duodénum occasionne le passage du sucre dans l’urine de la même façon que l’extirpation du pancréas. Mais Minkowski a démontré que la glycosurie consécutive à fextirpation des glandes salivaires est peu élevée, transitoire et inconstante, et ne diffère pas, par conséquent,de ces glycosuries passagères et banalesqui, chez l’homme et les animaux, sont provoquées par diverses atteintes chirurgi-
^ Reale et (le Renzi (Verh. des X. internat, medic. Congress. Berlin^ iSdO, Bd II, Abih. V, pag. 97).
cales. Je puis confîrmei’ son opinion. En effet, chez des chiens dont le pancréas avait été sclérosé par une injection de corps gras dans les canaux excréteurs, l’ablation des glandes salivaires n’amena qu’une glycosurie fugitive; il en fut de même do la splénectomie. Do plus, chez les animaux qui avaient été privés de leurs glandes salivaires, Minkowski observa que l’ablation ultérieure du pancréas ne provoquait point une glycosurie d’intensité supérieure à celle (jui suit régulièrement cette dernière opération pratiquée à l’exclusion de toute autre. D’autre part, dans des expériences de Weintraud (citées par Minkowski), où une longue étendue de l’intestin, y compris le duodénum, fut réséquée chez des chiens et des lapins, on ne put constater qu’une glycosurie faible et fugitive. Les mêmes particularités sont à signaler pour la glycosurie qui, d’après Falkenberg^, suivrait l’extirpation de la glande thyroïde. Fort de ces résultats, Minkowski a donc pu avancer, sans s’exposer à de sérieuses contradictions, que la fonction du pancréas dont la suppression cause le diabète, est véritablement spéciflque, et n’est partagée par aucun autre organe du corps. Mais, dans cette manière de voir, il est obligé d’interpréter les résultats négatifs de la destruction du pancréas, par une persistance de la fonction pancréatique dans le résidu de la glande atrophiée, et c’est là que son opinion pourra peut-être paraître difficilement conciliable avec les faits que nous venons d’exposer.
2° Effets de la destruction du pancréas chez le lapin.
Ainsi qu’on vient de le voir, on n’a point réussi jusqu’à présent, chez le chien, à faire naître le diabète en atrophiant simplement le pancréas par une injection de corps gras dans ses canaux excréteurs, et, pour provoquer l’apparition do la glycosurie à un degré plus ou moins élevé, il est toujours nécessaire de faire intervenir une agression chirurgicale sur la glande. Or,
^ Falkenberg; Zur Exstirpation der Schüdrüso (Verk. der X. Congress fier innere medicin. Wiesbaden, 1891, pag. 502),
comme je Tai indiqué dans une note à Y Académie des Sciences ' , il n’en est plus de même chez le lapin. La seule ligature du canal de Wirsung chez cet animal, bien qu’elle détermine à la longue la sclérose et l’atro[)liie des acini pancréatiques, comme l’ont montré les expériences de Pawlow“, Arnozan et Vaillard \ est impuissante, il est vrai, à faire apparaître le diabète, et je puis corroborer ce résultat négatif. Mais, si on injecte dans le canal de Wirsung 2 à 3 cc. d’buile d’olive stérilisée, on peut voir, au bout d’un temps plus ou moins long, le sucre passer dans burine, parfois en très forte proportion. Cependant la glycosurie en question n’est pas l’indice d’un diabète grave; car elle n’apparaît que pour une alimentation riche en féculents : c’est une glycosurie alimentaire. De plus, l’animal ne dépérit pas, et finit régulièrement par revenir complètement à l’état normal, bien que son pancréas soit tout à fait détruit ; il peut même augmenter de poids et acquérir un embonpoint notable s’il est abondamment nourri. Parmi les nombreuses expériences de ce genre que j’ai faites sur le lapin, toutes n’ont pas donné un résultat positif, ce qui tient à ce qu’on ne réussit pas toujours à faire pénétrer l’huile jusqu’aux dernières divisions des canaux. Lorsque le sucre passa dans l’urine, ce ne fut généralement qu’au bout d’un temps assez long (un mois et davantage), chez des animaux copieusement nourris d’herbes et d’avoine; la suppression de l’avoine de la nourriture amenait immédiatement la chute et la disparition de la glycosurie, et, chose singulière, la reprise de l’alimentation féculente ne ramenait pas toujours le diabète. Chez certains de ces animaux, la glycosurie était très instable, et l’on pouvait observer sa disparition et sa réapparition spontanées en analysant les dilférentes portions d’urine émises dans le courant d’une même journée.
> Ilédon; Production du diabète sucré chez le lapin par destruction du pan^ créas. G. R., mars cl juillet, 1893.
2 Pawlow ; Pflüger’s Arch., XVI Bd, pag. 123-178.
^ Araozaii et Vaillard ; Setérose du pancréas déterminée chez le lapin par la ligat. du canal de Wirsung (Soc. de Biol., octobre, 1881).
Le clclail des expériences suivantes éclairera suffisamment ces différentes circonstances.
Expérience xxx. — Lapin de 2140 grara. Le 24 décembre 1892, injection d’iiuile dans le canal de Wirsunget résection dn canal à son embonchurc entre deux ligatures.
Jusqu’au 17 janvier 1893, pas de sucre dans l’urine.A cette date, la glycosurie apparaît ; d’abord faible (0,4 — 0,0 %), elle s’accroît progressivement et atteint bientôt 7 °/o ; l’animal est nourri de choux et
d’avoine ;
il mai,
giit d
’abord un
peu.
bien qu’
'il ingère une
quantité de nour
riture,
, puis récupère :
son poids
primitif.
A partir du 21
, il excrète :
janvier.
d’urine avec 2 %
de sucre
et 0,51 7» d’urée
On supprime alors l’avoine de la nourriture. Le sucre de l’urine tombe immédiatement à 0,87o, puis à 0,3 % et disparaît.
L'animal est sacrifié le G février. On trouve le canal pancréatique dilaté sur une longue étendue et du volume d’une plume d’oie à sa terminaison ; il contient tin liquide transparent qui n’a aucune action sacchariflante sur l’empois d’amidon. Dans le mésentère on peut reconnaître encore les traces de la glande ; les acini sont dissociés, pâles, un peu granuleux au louchei’.
Expérience xxxr. — Lapin de 1950 gram. Injection d huile dans le canal de Wirsungle 2G janvier 1893. L’animal est nourri de choux et d’avoine. La glycosurie ne commence à apparaître que le 2 mars ; elle s’élève ensuite à un chiffre très élevé :
6 mars.. 90« d’urine avec 6,3 ®/o de sucre.
Le 14, on supprime l’a^mine de la nourriture. Le lendemain, on recueille 200 cc. d’urine avec 0,5 7o de sucre seulement, et les jours suivants la glycosurie disparaît. L’animal augmente d’ailleurs de poids
(il pèse 2240 gram.). Le 19, oii réiatroJuiL l’avoine dans la nouiriture, mais la glycosurie ne reparaît plus.
Expérience xxxii. — Lapin de 2390 gram. Injection d’huile dans le canal pancréatique le 27 janvier 1893. Le sucre commence à passer dans l’iirine le 20 février. On en constate la présence pendant tout le mois de mars et pendant le mois d’avril jusqu’au 26.
Les chiffres les plus élevés pour la glycosurie sont :
12 avril..
d’urine avec 8,3 "/o de sucre
Le 26 avril, on retranche l’avoine de la nourriture ; la glycosurie cesse aussitôt. Le 28, on reprend le régime d’avoine, mais la glycosurie ne reparaît plus, et on ne trouve pas trace de sucre dans l’uriue pendant toute la durée des mois de mai et de juin. A la suite de l’ingestion dans l'estomac de 20 gram. de glycoseen solution, l’animal n’excrète que 08'’, 9 de sucre, le 25juin.
Le 1 1 juillet, après avoir vidé la vessie et constaté l’absence de sucre dans l’urine, on pratique la piqûre diabétique du bulbe. Cinq heures après, on retire de la vessie 42 ce. d’urine avec 1,6 °/o de sucre.
L’animal est alors sacrifié ; il est gras et pèse 2700 gram. On ne trouve pas trace du pancréas ni du canal de Wirsung. Sur un point du mésentère apparaissent des canaux d’un petit diamètre, distendus par un liquide clair ; mais il n'y a nulle part apparence de grains glandulaires. Des coupes histologiques des canalicules montrent qu’ils sont constitués par un épithélium intact et une couche de tissu fibreux.
Cette dernière expérience me paraît renfermer la démonstration que chez le lapin le pancréas peut être complètement détruit sans qu’il en résulte aucun trouble persistant. Il est vraisemblable que chez cet animal la glande pancréatique n’a point dans la digestion l’importance de celle des carnivores ; et le fait que la glycosurie alimentaire, bien qu’elle parvienne à un chiffre très élevé, ne porte aucune atteinte à la nutrition, prouve qu’il ne s’agit là que d’une perturbation très légère de l’assimilation des hydrates de carbone. D’ailleurs, la cessation complète de celte glycosurie à un moment donné est l’indice d’une compensation fonctionnelle qui s’établit au fur et à mesure que le pancréas se détruit.
Puisque ce dernier disparaît jusqu’à ne laisser aucune trace de ses éléments glandulaires dans le mésentère, le retour complet de l’animal àPétat normal doit, à mon avis, résulter du développement de fonctions vicariantes d’autres organes glandulaires. Aux arguments avancés précédemment à l’appui de cette hypothèse, je pense donc qu’il convient d’ajouter celui de l’apparition transitoire de la glycosurie chez le lapin à pancréas détruit,
g VI. Analyse des troubles de la nutrition produits par
l’extirpation du pancréas.
Nous n’avons guère envisagé jusqu’ici que le trouble le plus aisément constatable après la dépancréatisation, c’est-à-dire l’élimination du sucre par les urines. 11 nous faut maintenant pénétrer plus avant dans l’analyse des [)hénomènes présentés par les animaux diabétiques, rechercher en particulier la modification de la teneur en sucre et en glycogène du sang et des tissus, et tâcher de caractériser le trouble de la nutrition et des échanges qui constitue l’état diabétique. Il conviendra dans celte élude de ne jamais perdre de vue que la perversion des actes nutritifs est loin d’atteindre le même degré dans tous les cas. La distinction des formes grave et légère du diabète est ici indispensable. Il est vrai que ces deux modalités de la maladie ne sont pas d’une nature essentiellement différente, coovne nous l’avons déjà fait remarquer, et qu’il y a place entre elles pour des formes intermédiaires; mais cette distinction conserve en pratique des avantages dont on ne saurait se passer.
A. Hyperglycémie,
Le sucre du sang atteint un chiffre assez élevé après la dépan créalisalion. Nous allons en estimer la valeur et ses variations suivant les cas et suivant les points du système circulatoire où le sang est prélevé; nous établirons ensuite le rapport de l’hyperglycémie à la glycosurie.
1° Dosage du sucre du sang.
a) Sang artériel. — J’ai dosé le sucre du sang chez un très grand nombre de chiens dépancréalés. Chez les animaux inlensivemenl diabétiques, les valeurs trouvées étaienl comprises entre 0,3 et 0,5 “/o ; le chiffre de 0,8 o/,,, obtenu dans un cas (et aussi une fois par ffinkowski), doit être considéré comme exceptionnel. Par contre, dans les observations de diabète à forme légère (glycosurie alimentaire), l’hyperglycémie était bien plus faible ; il s’est môme rencontré que le sucre du sang ne dépassait point la normale dans un cas de ce genre (0,15 '^/o, Exp. ix). Cette constatation est conforme à celle qui a été faite chez l'homme diabétique par differents observateurs, en particulier Seegen. Ce dernier auteur' a, en effet, signalé que, tandis que le sucre du sang était notablement augmenté dans le diabète à forme grave (0,23 — 0,48 7o)> dépassait à peine la normale dans quatre cas de diabète à forme légère (0,18, — 0,185 "/o).
b) Sang veineux. — Le titrage comparatif des solutions sucrées retirées d’échantillons de sang prélevés simultanément dans une artère et une veine contiguës (artère et veine fémorale), a été fait par Chauveau et Kaufmann ‘L Dans un cas, les analyses donnèrent une légère supériorité glycosique au sang veineux; dans un autre il y eut égalité de teneur en glycose ; mais dans six autres expériences l’infériorité du sang veineux apparut d’une manière évidente. Aussi la moyenne des huit analyses donna-telle un excès de 0®‘‘,0122®/o en faveur du sang artériel. Ces auteurs en conclurent que l’hyperglycémie ne provient pas d'un arrêt ou d’un ralentissement de la dépense du sucre dans les
' Seegen; Ueber den Zuckergehalt des Blutes [Wien. mcdicin» Wochensclir., nos 47 et 43, 188G).
- Chauveau et Kaufmaun ; La dépense glycosique entraînée par le mouvement nutritif, dans les cas d'hyperglycémie et d’hypoglycémie provoquées expérimentalement. Conséquences relatives à la cause immédiate du diabète et des autres déviations de la fonction glycémique. G. II., 13 février 1893.
vaisseaux capillaires, et qu’elle doit par conséquent reconnaître pour cause un excès de production glycosique. Je reviendrai sur celte question à propos de la palhogénie du diabète pancréatique.
D’autre part, j’ai exécuté quelques analyses comparatives du sang porte et du sang sus-hépatique chez des chiens diabétiques. Dans un cas où le sang porte fut puisé par une sonde introduite par la veine splénique, et le sang sus-hépatique par un cathéter poussé par une veine jugulaire à travers l’oreillette droite, jusque dans la veine cave, la dilîérence de teneur en sucre des deux échantillons était inappréciable. Ce résultat n’était point en faveur de la théorie de l’hyperproduction du sucre parle foie; mais il se pouvait que le sang sus-hépatique n’eût pas été recueilli pur et qu’il eût été mélangé avec celui de la veine cave. Dans d’autres expériences je puisai les échamillons de sang porte et sushépatique directement dans ces vaisseaux, après avoir ouvert le thorax et l’abdomen, et passé rapidement des ligatures d’une part sur le tronc de la veine porte avant son entrée dans le foie, d’autre part sur la veine cave inférieure au-dessus et au-dessous de l’abouchement des veines sus-hépatiques. Dans ces conditions, quelque célérité qu’on déployât dans l’exécution de la manoeuvre, le sang stagnait une minute au moins dans le foie, et le résultat était toujours que le sang sus-hépatique contenait beaucoup plus de sucre que le sang porte. Toutefois la ditlérence, loin d’être supérieure à celle qui se montre dans les mêmes conditions opératoires chez l’animai normal, était au contraire notablement moindre. Le tdbleau suivant résumé les nombres trouves (pour les n“* 1 et 4 la comparaison du sang sus-hépalique a ete laite avec le sang de la veine cave au-dessous des ligatures, parce qu’on ne put retirer de la veine porte une quantité de sang suffisante pour l’analyse).
Tableau IX.
N* d'ordre
Sang artériel Sucre °/.
Sang porte Sucre °/o
Sang sus-hépatique Sucre 0/.
Excès du sucre | dusangsus-hépatiqiie sur le sang porte */o
Un chien normal lémoin fournit les valeurs suivantes :
Sang artériel Sang porte Sang sus-hépatique Excès Sucre 7o 0,14 0,082 0,62 0,53
2° Rapport entre V hyperglycémie et la glycosurie ; facteur rénal
du diabète.
Cl. Bernard pensait avoir établi expérimentalement que la glycosurie n’apparaît que lorsque le sucre du sang atteint 0,25 à 0,3 °/o; au-dessous de ce chiffre, la barrière rénale s’opposerait au passage du sucre. Toutefois il reconnaissait la possibilité de la glycosurie avec une glycémie moindre ; les lignes suivantes de ses Leçons sur le diabète montrent qu’il faisait aussi la part de l’élément rénal du diabète : «Il peut arriver que cette glycémie, qui peut atteindre 3 p. 1 000 dans l'état normal du rein sans laisser passer le sucre, ne puisse pas aller jusqu’à ce point sans produire la glycosurie si le rein lui-même est malade et devient plus sensible à l’élimination du principe sucré ‘ ». En fait, on a constaté, dans certains cas, que la glycosurie coïncidait avec une glycémie presque normale. Ainsi Seegen {loc. cit.), dans deux cas de diabète à forme légère, où la glycémie était à peine au-dessus de la normale (0,18 ®/o)» observa qu’après une abondante ingestion d’amylacés la glycosurie augmentait, sans que le sucre du sang s’élevât.
J’ai signalé aussi le même fait chez un chien atteint de diabète î Leçons sur le diabète et la glycogenese animale. Paris, 1877, pag. 132.
à forme légère, à la suite de l’extirpation incomplète du pancréas': « Une glycosurie assez forte chez les animaux dépancréatés peut coïncider avec une glycémie presque normale, dans les cas de diabète à forme légère. Ainsi, dans un cas, le sang ne renfermait que 0,15 % de sucre, alors que l’urine retirée de la vessie à deux reprises et à une demi- heure d’intervalle, contenait, la première fois 12 gram. ; la seconde fois, 11 gram. de sucre par litre. Par contre, un autre jour, chez le même animal, l’hyperglycémie atteignait le chiffre de 0,24%, alors que la glycosurie était presque nulle » (voyez exp. ix).
Dans le diabète grave, où le sang est très riche en sucre, la glycosurie apparaît d’une manière générale d’autant plus intense que l’hyperglycémie est plus forte. Toutefois, là encore le rapport n'est pas très étroit, comme le montrent les chiffres suivants (pour établir le taux de la glycosurie en concordance avec celui de l’hyperglycémie, l’analyse ne portait que sur l’urine sécrétée pendant une demi-heure à une heure avant la prise de l’échantillon de sang. — En regard des valeurs que j’ai obtenues, je place celles que Frerichs a trouvées pour l’homme diabétique) :
Tableau X.
Chez des malades et pour une quantité de boissons réglée autant que possible (Frerichs)
Chez des chiens dépancréatés (Diabète grave)
Urine — Sucre p. dOO
Sang — Sucre p. 100
Urine — Sucre p. dOO
Sang — Sucre p. dOO
‘ Ilédon ; Influence de la piqûre du plancher du 4® ventricule chez les animaux rendus diabétiques par l'extirpation du pancréas. Arch. de physiol,^ u» 2,
D’après ces chiffres, les variations d’intensité de la glycosurie ne sont pas étroitement subordonnées à celles de l’hyperglycémie; on éoit, pour les ex[jliquer, faire intervenir un autre facteur, à savoir, l’activité plus ou moins grande du rein résultant soit de variations circulatoires, soit de modifications dans l’énergie sécrétoire de l’épithélium. Une expérience que j’ai détaillée dans le mémoire cité plus haut {Arch. de physioL^ 1894) montre bien l’importance de ce facteur rénal du diabète: chez un chien dépancréaté, après ingestion de féculents, la glycosurie étant de 10 pour une hyperglycémie de 0,37 7oi piqûre du bulbe fît monter la teneur de l’urine en sucre au chiffre extraordinairement haut de 15 7o» sans que l’hyperglycémie s’élevât audessus de 0,39 7o- Ainsi, pour une augmentation de 0,02 de sucre dans le saeg, la glycosurie augmenta de 5 7o- Un pourcentage de sucre aussi élevé dans l’urine ne peut s’expliquer que par une suractivité sécrétoire énorme fie la part du rein \ suractivité causée évidemment par la lésion nerveuse. Que si, en effet, chez un animal normal on injecte dans le torrent circulatoire une dose massive de sucre, de façon à amener une hyperglycémie artificielle bien plus forte que l’hyperglycémie diabétique, le pourcentage du sucre dans l’urine est loin d’atteindre la valeur précédente, et reste le plus généralement au-dessous de 107o- Meme chez un animal dépancréaté et déjà fortement hyperglycémique et glycosurique, l'injection intra-veineuse d’une dose massive de glycose n’élève pas la glycosurie à un taux aussi élevé qu’on
^ On a (lit, en se basant sur les lois physiques de l’osmose et d’après le coefficient de dilfusion du sucre, que le chilTre le plus élevé de sucre (jui pût éire obseivé dans l’iuine devait être 14 «/o. Celle assertiou est, on le voit, manifestement iuexacie; elle ne tient pas compte de l’activité spéciale de l’élément épithélial sécréteur du rein. En fait, si le chilfre de 15 7^ de sucre dans l’ urine n'a jamais été signalé ni chez l’homme, ni chez les animaux sim]jlemeut dépancréatés, et n’a j)U être obtenu daus mon cas (pi’eii surajoutant la piqûre du bulbe à la dépancréatisation, on ne doit point ignorer que dans cette forme spéciale de diabète causée par l’administration de la phloridzine où le rein est particulièrement en cause, on a observé des pourcentages encore plus élevés (jusqu’à 19 “'o).
pourrait l’ospéror. L’expérience suivante présente f]uelque intérêt sous ce rapport :
Exp. XXXIII. — Chien dépancréaté depuis trois jours et fortement diabétique :
L'ring
Sucre Ojo
Urée 0(0
5 heures.
(Sucre du sang 0,42 “/o. luject. intraveiiieu.se
de 50gr.de giycose dissous dans 130== d’eau).
(Sucre du sang 0,82 "/o)-
6 heures.
7 heures.
Ces expériences ne laissent donc aucun doute sur l’importance de l’activité sécrétoire du rein pour la teneur respective en sucre du sang et de l’urine dans le diabète. Cette notion a été reprise par M. Lépine, qui a insisté, dans plusieurs publications, sur l’existence d’un élément rénal dans le diabète V Ayant déterminé, chez un grand nombre do chiens, le moment de l’apparition de la glycosurie après l’extirpation du pancréas et la courbe de l’hyperglycémie, il trouva que, chez la moitié au moins des animaux, le taux du sucre dans le sang, lors du début do la glycosurie, n’est pas supérieur à 2 gram. p. 1000 ; la glycosurie peut donc débuter avec une hyperglycémie très faible, beaucoup plus faible que ne l’admettait Cl. Bernard. D’autre part, vers la trentième heure après l’extirpation du pancréas chez les chiens en inanition, Lépine vit la proportion du sucre dans l’urine tomber en général à un chiiîre très bas, quoique cependant à ce moment l’hyperglycémie fût très forte. «Il n’est pas rare de trouver 4 gram. et plus; malgré cette forte hyperglycémie, il passe peu de sucre dans les urines. Evidemment, le rein n’est pas dans les mêmes conditions dans les premières heures qui suivent l’ablation du pancréas et vers la trentième heure")).
‘ Lépine ; la nécessité d'admeltre un élément rénal dans le diabète» 2» Congrès (Je méJecine interne (BonJeaux 1895 et 5emame médicale, pag. 383).
I^épine; Sur V hyperglycémie et la glycosurie comparées consécutives à l ablation du pancréas (G. R. lom. CXXl. 7 oct. 1895). Récents travaux sur la pathogénie des diabètes {Revue de médecine, 10 juillet 1890, pag. 595),
Il est d’ailleurs vraisemblable que, dans le cours du diabète, 1 épilhclium rénal acquiert une aptitude à éliminer le sucre plus marquée qu’à l’état physiologique ; on comprend de la sorte que, lorsque les reins fonctionnent activement chez les diabétiques, la glycosurie puisse être très intense et l’hyperglycémie médiocre (comme cela a dû être le cas dans notre expérience citée plus haut, où le sucre s’élevait à 1 5 o/„ dans l’urine pour une hyperglycémie qui n’atteignait que 3,9 o/J, et que dans le cas contraire, une hyperglycémie très forte coïncide avec une faible glycosurie. Le balancement entre l’hyperglycémie et la glycosurie et les variations de leur rapport doivent donc être mis logiquement sur le compte des variations dans l’activité du rein‘.
3“ Nature du sucre du sang .
Le sucre de l’urine diabétique présente les caractères du giycose ; les pouvoirs rotatoire et réducteur sont, en effet, sensiblement concordants pour ces deux espèces de sucres ; de telle sorte
* Cette notion d'un élément rénal dans le diabète a fait naître l’expression de diahèle rénale pour caractériser certaines formes de glycosurie chez l'homme. Mais, à vrai dire, il n’y a qu’un diabète auquel nous puissions appliquer cette dénomination, sans crainte d’aller au delà des faits d’expérience ; c'est le diabète phloridzinique.En effet, un animal intoxiqué par la phloridzine excrète, ainsi que l’a démontré V. Mering, de grandes quantités de sucre, sans qu'il y ait la moindre hyperglycémie; môme le taux du sucre dans le sang peut être inférieur à la normale. De plus, l'ablation des reins chez cet animal n’élève pas le sucre au-dessus de sa valeur physiologique, tandis que la même opération chez un chien dépancréaté accroît considéroblement la valeur de l’hyperglycémie (Minkowski). Cela tend doncà prouver que dans le diabète phloridzinique le rein acquiert la propriété de soustraire au sang son sucre pour l’éliminer. Je puis en fournir un complément de démonstration. Si on fait ingérer de la phloridzine à un chien dépancréaté déjà fortement glycosurique et hyperglycémique, le taux du sucre urinaire s’élève, comme l’a vu Minkowski, mais par contre, celui du sang s’abaisse rapidement et tombe à sa valeur physiologique (Ilédon. C. R. Soc. Riol., lô janvier 1897). Mais lorsqu’on a pratiqué, au préalable, la néphrectomie chez l'animal privé de son pancréas, l’ingestion de phloridzine ne produit plus cette chute de l’hyperglycémie, et le sucre du sang s’accroît au contraire. Jhnr conséquent si la phloridzine fait disparaître l'hyperglycémie, tout en renforçant la glycosurie chez l’animal rendu diabétique par l'extirpation du j)ancréas, c’est bien jvarce qu’elle exerce une action sj)éciale sur le reiu Le diabète j)hloridzirjiquc est un diahèle rénal.
que les résultals des dosages de sucre dans Turine, avec le polariruètre et par lürage se superposent parfaitement (une faible différence entre les deux résultats peut toutefois provenir de la présence de substances lévogyres dans l’urine, telles que l’acide oxybutyrique). En est-il de même du sucre du sang? Cantani avait avancé que le sucre du sang diabétique différerait du glycose, en ce qu’il n’aurait aucune action sur la lumière polarisée. Mais bientôt après, Külz redressa cette erreur, et montra que ce sucre aussi est dextrogyre. J’ai repris l’élude de cette question, et, ayant extrait le sucre d’une grande masse de sang diabétique, j’ai pu m’assurer que, si les solutions sucrées déviaient à droite la lumière polarisée, cependant le degré de déviation indiquait toujours une quantité de sucre très inférieure à celle que donnait le titrage avec la liqueur de Fehling. L’écart était considérable. Par exemple une solution aqueuse de sucre extrait de quelques litres de sang prélevés à des chiens diabétiques donna dans un cas 21 gram. de sucre, estimé comme glycose au polarimètre, et 36 gram. par litre au titrage. Pour un autre échantillon, les valeurs trouvées étaient 1 7®", 3 par litre au saccharimètre et 37,5 au titrage. Par suite d’un traitement approprié qu’avaient subi au préalable les solutions sucrées (extraction de l’acide oxybutyrique, de l’acide lactique et des matières réductrices autres que le sucre), l’écart entre les deux dosages ne pouvait être mis sur le compte de la présence d’impuretés lévogyres ou réductrices ; d’ailleurs, après fermentation, les solutions n’avaient plus d’action sur la lumière polarisée et ne réduisaient plus. Par conséquent, je crois qu’il y a lieu d’admettre ou que le sucre du sang est un sucre particulier différent du glycose, ou qu’il représente un mélange de plusieurs sucres à propriétés optiques inverses ; mais je n’ai pas encore pu élucider ce problème. J’ajouterai seulement que le sucre en question fournit avec la [)hénylhydrazine une osazone ayant le même point de fusion que la glycosazone. Ayant extrait d’autre part une certaine quantité de sucre du sang normal, j’ai constaté que le même écart entre les dosages au polarimètre et au titiage se retrouvait pour lui. Ainsi une solu-
tion de sucre retiré de plusieurs litres de sang de cheval donnait au saccharimétre 23^'', 3 et au titrage de glycose. Celte
particularité n’est donc point spéciale au sucre du sang diabétique, et il en résulte seulement que, le sucre de l'urine n’étant point identique au sucre du sang, il y a lieu de penser que ce dernier subit une certaine modification au moment de sa sécrétion, et que le rein exerce encore à ce {)o;nl de vue une action spéciale dans le diabète.
B. Ëtat de la réserve de glycogène.
La recherche du glycogène dans le foie et les tissus chez y homme diahélique n’a fourni que des résultats contradictoires. W. Kühne‘, ayant analysé à ce point de vue le foie, les reins, la rate, les poumons chez un diabétique mort à 26 ans, ne trouva de glycogène que dans le poumon droit infiltré de pus ; (le poumon gauche sain n’en renfermait pas). Pourtant on pouvait déceler le sucre en plus ou moins grande quantité dans tous les organes (la quantité de sucre était élevée notamment dans le foie, les reins et les deux poumons, moindre dans la rate et les muscles). Külz^, par contre, trouva dans le foie d’un diabétique atteint de la forme grave, et qui longtemps avant la mort avait été soumis au régime carné, une certaine quantité de glycogène (10 à 15 gr. dans le foie entier) et une forte proportion de sucre, dont une partie devait provenir du glycogène, d’où il était à présumer que pendant la vie le foie avait dù contenir une quantité notable de glycogène. V. Mering^, sur quatre diabétiques de la clinique de Frerichs, ne trouva ni sucre ni glycogène dans le foie de deux d’entre eux qui avaient succombé à la [ihtisie et dont l’urine avait cessé de contenir du sucre 18 à 20 heures avant la mort; dans les deux autres cas où, les malades étaient morts subitement en pleine glycosurie, le foie renfermait une notable quantité de sucre et de glycogène. Abeles \ sur cinq
1 Kühao ; Virchow’s Arch. XXXII, pag, 53G, 18GG.
2 Külz ; PfLüger's Arch., tom. XIII, pag. 2G7, 1876.
^ V. Mering ; Pflüger's Arch., tom. XIV, pag. 28i, 1877.
^ Abeles 3 Cenlralbl. f. d. med. V/isscnsch., 1885, pag. 449.
diabétiques, ne trouva les organes dépourvus do glycogène que dans deux cas où les malades avaient succombé à des complications ; chez deux autres malades qui étaient morts dans le coma, il y avait un peu de glycogène dans le foie (0^'', 16 et 0,59), bien que Texamen de l’organe no fût pratiqué que plusieurs heures après la mort. Frericbs\ ayant prélevé à l’aide d’un trocart une parcelle de tissu hépatique dans le foie de diabétiques pendant la vie, constata au microscope que les cellules hépatiques étaient dépourvues de glycogène dans un cas ; dans un autre, les cellules étaient relativement riches en glycogène, mais celui-ci n’était pas réparti régulièrement; des parties dépourvues de glycogène alternaient avec des parties plus riches.
La diversité de ces constatations doit provenir pour une part de ce que les analyses ne portèrent point sur des cas absolument comparables entre eux. Cette même recherche dans le diabète pancréatique expérimental a donné des résultats beaucoup plus précis.
Von Mering et Minkowski ont, dans leur premier travail, signalé que chez les chiens dépancréatés le foie et les muscles se dépouillent très rapidement de leur glycogène, de telle sorte qu’au bout de quelques jours on n’en trouve plus que des traces. La disparition du glycogène des tissus chez les animaux diabétiques ne lient pas, ainsi que Ta fait remarquer ultérieurement Minkowski, aux troubles digestifs engendrés par l’absence du suc pancréatique dans l’intestin et à un manque des matériaux de formation de cette substance ; car d’une part le sang de ces animaux est surchargé en sucre, et d’autre part si on laisse dans l'ahdonmn un petit fraguient du pancréas, de manière à modérer l’intensité du diabète, le glycogène se dépose encore dans les 01‘ganes. Ainsi, chez un porc qui présentait un diabète à forme légère et qui fut tué 27 jours après l’apparition de la glycosurie, le foie contenait encore 1,96 0/0 soit de glycogène, elles
muscles 0,231 7o-
' Frerichs ; Traité du Diabète. Trad. franc., 1880, pag. 263 et PI. III.
Dans les cas, assez nombreux, où j'ai recherché le glycogène dans le foie des animaux dépancréatés, j’ai obtenu des résultats absolument concordants avec les précédents. Le tableau suivant résume mes observations :
Tableau XI.
d’ordre
Sucre de l’uriiie p. lOü
Sucre du sang
Sucre du foie
Glycogène du foie p.lOÜ
Temps écoulé depuis l’cxlirp.
du pancréas
rtemarques
traces
jour.
Diabète grave.
id.
id.
id.
id.
id.
id.
id.
traces
Greffe incomplètement extirpée.
GIvcosurie peu élevée.
Présent non dosé
Diabète atténué.
Présent non dosé
Diabète à forme légère.
Diabète à forme légère.
On voit d’abord, pour ce qui concerne le sucre, que le foie en contient toujours une certaine proportion \ mais pas davantage qu’à l’état normal. D’après Seegen, il est vrai, le foie normal pris sur l’animal vivant ne renferme pas plus de 0,5-0, 6 7o de sucre, et certaines valeurs dans notre tableau sont beaucoup plus fortes. Mais cela tient à ce que dans nos expériences le foie n’était pris pour l’analyse qu’après la mort de l’animal par hémorragie ; dans ces conditions, le foie normal aussi est beaucoup plus riche en sucre que lorsqu’il est excisé sur le vivant et plongé aussitôt dans l’eau bouillante. D’ailleurs, dans notre n® 2, où l’organe fut traité de celle dernière façon, on n’y dosa que 0,75 ®/o de sucre. On remarquera, en outre, que dans les n”® 1, 3, 4 les valeurs Irou-
1 M. Thiroloix dans sa thèse [loc. cit.) nous attribue à ce sujet une opinion erronée. Ce doit être un lapsus de sa part. Il dit en effet (pag. 84) : « Chez deux chiens diabétiques, nous avons pu mettre en évidence, contrairement à V. Mering etllédon, du sucre en proportion notable dans le foie et les muscles.» Or nos constatations négatives portaient sur le glycogène et qon pas sur le sucre.
vées étaient inférieures à la normale. Quant aux chiffres atteignant 1,4- 1,5 bien que fort élevés, ils ne dépassent pas ceux que fournit un chien normal sacrifié par hémorragie. La variabilité des résultats est en partie explicable par les différences de rapidité d’exécution de l’expérience ; il faut aussi tenir compte du fait que, chez l’animal diabétique, le foie est impiégné d’un sang très riche en sucre, et qu’il peut retenir une proportion plus ou moins grande de cette substance.
Pour le glycogène, nos constatations sont toutes superposables et ne prêtent à aucune ambiguité d’interprétation. Il est certain que dans le diabète à forme grave le glycogène disparaît très rapidement du tissu hépatique, de telle sorte que, déjà au bout de cinq jours après la dépancréatisation (et sans doute aussi plus tôt), on n’en trouve plus que des traces impondérables. Si ce fait a été nié, c’est que les auteurs qui ont opéré cette même recherche se sont servis de chiens incomplètement dépancréalés. Il est remarquable, en effet, de voir que l’alténuaLion du diabète qui provient d’une extirpation incomplète du pancréas, permet à la cellule hépatique de mettre encore en réserve une certaine quantité de glycogène (n°*' 10 et 11), et que dans le diabète à forme légère (n”’ 12 et 13), où il n’existe qu’une glycosurie alimentaire, la quantité de glycogène en dépôt peut être relativement considérable, même au bout d’un temps fort long après la dépancréatisation. Dans le n” 13, par exemple (voy. exp. viii), le foie pesant 770gram. contenait en tout 29^L5 de glycogène le vingttroisième jour, alors que l’animal à ce moment était devenu très maigre et cachectique.
Minkowski a, de plus, fait la remarque que la réserve de glycogène continue à s'effectuer chez les oiseaux après l’extirpation du pancréas, précisément en raison de ce que cette opération ne produit pas le diabète chez ces animaux, mais seulement des troubles digestifsL
* Kausch, il est vrai, dans le travail que nous avons cité antérieurement (.4rc/i. f. exp. Path. u, Pharm. XXXVII), affirme que chez les oiseaux dépancréalés le foie s’appauvrit aussi rapidement (en 24 heures) en glycogène, les
L’incapacité pour la cellule liépaliqae de former la réserve normale de glycogène est donc incontestablement liée d l’état diabétique. Elle ressortira avec plus d’évidence encore si nous ajoutons que, chez l’animal dépancréaté, l’ingestion d’une grande masse de glycose ne fait apparaître qu’une quantité intime de glycogène dans son foie, tandis qu’au contraire le dépôt d’une plus ou moins grande quantité de cette substance se produit après l’ingestion de lévulose, sucre qui, comme on le sait, est consommé dans l’organisme du diabétique. Nous aurons à revenir bientôt sur celte importante expérience de Minkowski.
Je me suis posé la question de savoir s’il se fait dans le foie diabétique une glycogénie post moriem^ comme dans le foie normal. A priori^ on pouvait admettre que, le glycogène étant absent, le sucre ne devait point s’accroître dans la glande extirpée ; cependant il fallait penser à la production possible du sucre aux dépens d’autres matériaux que le glycogeue, selon les vues de îSeegen. Quelques expériences m’avaient d’abord conduit à admettre que le foie extirpé à un animal dépancréaté devient un peu plus riche en sucre une à trois heures après son extraction. Mais les diüerences notées étaient faibles, et, dans les cas observés, le foie n’était pas absolument dépourvu de glycogène. J’ai fait uepuis une expérience qui ne me paraît pas favorable à l’hypothese glycogénie posthume dans le foie diabétique complètement dépouillé de son glycogène : c’est l’expérience du foie lavé.
Exp. XXXIV. — Chez un chien préseiilant un diabète grave après rexlirpalion du pancréas % de sucre dans Turiue et U, 44 % dans le sang), le foie est extirpé, et un échantillon prélevé immédiatement pour le dosage du sucre, ün y trouve 1,24 % de sucre. On lave aioi s le tissu hépatique par un courant d'eau tiede injecté par la veine porte. Lorsque l'organe est devenu exsangue, on en prélevé un deuxième fragment dans lequel on constate que Je sucre est tombé
muscles plus leutemeut, et que, après ingestiou de sucre, le dépôt ne s’ell’ectue pas uoa plus. Je rappelle que d’après Kausch les oiseaux devienueut, siuon glycosuriques, du moins hyperglycémiques après dépaucréalisation.
à 0,35 7o- Lg foie est ensuile abandonné pendant trois heures à la température de 20 “G, et, au bout de ce temps, l’analyse d’un troisième échantillon donne 0,29 % de sucre.
Il résulte de là que, dans le foie diabétique lavé et abandonné à Ini-méme, la quantité de sucre, loin d’augmenter, décroît au contraire. Cette expérience ne prouve pas, bien entendu, que le foie, dépouillé de glycogène, ne puisse continuer à former du sucre, car l’arrêt du sang dans le foie vivant par la ligature de la veine porte et de la veine sus-hépatique, démontre le contraire comme nous l’avons vu. Mais, dans un foie lavé, dont les éléments épithéliaux sont mourants ou morts, il no se forme plus de sucre, parce que la matière première qui, dans ces conditions, pour un foie normal, donne naissance au sucre, c’est-àdire le glycogène, fait défaut. L’expérience du foie lavé apporte donc seulement une preuve de plus à l’appui de ce fait, que dans le diabète grave le tissu hépatique est totalement dépouillé de glycogène.
Par contre, dans le diabète à forme légère, où le foie contient encore du glycogène, une glycogénie 'post mortem doit pouvoir être observée. Effectivement, j’ai constaté dans un cas de ce genre que le sucre du foie s’éleva de 1,6 7» ^ 2,4 7o> eo Irois heures (n° 10 du tableau précédent).
Tandis que le foie et les muscles se dépouillent de leur glycogène dans le diabète à forme grave, il est curieux de voir que le sang contient une plus grande quantité de cette substance qu’à l’état normal. Gabritschewski ' a constaté, par la réaction microchimique avec l’iode, que les leucocytes du sang diabétique sont beaucoup plus riches en glycogène qu’à l’état physiologique. Minkowski observa aussi que le pus des animaux diabétiques donne une réaction avec l’iode extraordinairement intense ; il put y doser dans un cas 0,83 7o de glycogène, c’est-à-dire quatre à cinq fois plus que dans le pus d’animaux non diabétiques,
^ Gabritschewski ; Microscopische Untersuchungen über glycogenrcaction in Blut (Arcli. f. exp. Palh, u. Pliarm., Bd XXVIII, pag. 272).
D’après Kaufmann ' , tandis que la teneur du sang normal en glycogène est de 10 à 25 milligr. par litre, elle s’élève, chez le chien, après l’extirpation du pancréas, à 500 milligr. Cette constatation pourrait, pense cet auteur, aider à comprendre certains faits pathologiques incomplètement expliqués jusqu’ici, par exemple l’accumulation, chez les diabétiques, du glycogène dans le réseau capillaire et le tissu de certains organes, tels que le rein et les centres nerveux qui, d’ordinaire, n’en renferment que des traces, et la présence du glycogène dans certaines urines diabétiques.