C. Troubles des échanges nutritifs
La nutrition chez les diabétiques présente une déviation de l’état normal qu’il n’est point facile de caractériser : cette question est intimément liée aux théories pathogéniques. Il y a cependant certains points qui peuvent être envisagés ici indépendamment de toute considération théorique sur la cause de la maladie.
On sait que dans le diabète à forme légère, où le sucre disparaît complètement de l’urine lorsqu’on retranche les hydrates de carbone de l’alimentation, la nutrition no présente pas une atteinte bien profonde ; les malades peuvent conserver leur embonpoint; et même beaucoup d’entre eux ont un embonpoint exagéré. La capacité de l’organisme pour l’utilisation des hydrates de carbone est plus ou moins altérée, mais non complètement abolie. En limitant ou en éliminant complètement cette catégorie d’aliments, et en soumettant son appareil musculaire à un exercice convenable, le diabétique peut conserver pendant très longtemps son équilibre de nutrition. Dans la forme grave, qui, du reste, ainsi que nous l’avons dit, peut succéder à la forme précédente (non sans présenter des états intermédiaires), il n’en est plus de même ; malgré la suppression des hydrates de carbone de l’alimentation et un régime carné rigoureux, le diabétique continue
* Kaufmann ; Glycogèm dans le sang chez les animaux normaux el diabétiques (G. 11., tom. 120, pag. 5G7, 1895).
à excréter du sucre, et même dans l’état de jeûne, la glycosurie persiste. La capacité d'utilisation des hydrates de carbone tonnbe encore plus bas que dans les cas légers, et peut même, sans doute, être totalement abolie. Dans ces conditions, le diabétique maigrit et perd ses forces, dans certains cas très rapidement.
Puisque nous possédons aujourd’hui, avec l’extirpation du pancréas, le moyen de réaliser le diabète sous ses deux formes, légère et grave, il nous est loisible d’instituer, sur l’animal diabétique, les diverses expériences relatives à la nutrition qui, chez l’homme, n’ont pu être tentées ou n’ont donné que des résultats incomplets. La formation du sucre aux dépens des matières albuminoïdes, l’influence exercée sur la glycosurie par dilférentes lésions nerveuses, le trouble de la consommation des hydrates de carbone, le trouble des échanges gazeux, tels sont les points principaux qui fixeront successivement notre attention.
Mais, avant d’en aborder l'étude, il convient de remarquer que, dans le diabète pancréatique expérimental, il existe des troubles digestifs très intenses qui viennent se surajouter aux troubles nutritifs proprement dits. Abelmann ‘ en a fait une étude approfondie : il a dosé l’azote, les graisses et l’amidon comparativement dans les aliments et les fèces. Chez les animaux qui avaient subi l’extirpation totale du pancréas, il trouva que 56 ®/o des albuminoïdes environ échappaient à la résorption ; pour les graisses, il constata qu’elles étaient complètement inutilisées et qu’on les retrouvait intégralement dans les matières fécales ; toutefois, celles qui étaient à l’état d’émulsion comme dans le lait, pouvaient encore être résorbées en grande partie. Quant aux amylacés, leur digestion était altérée dans une mesure variable, et ils échappaient à la saccharification pour 20 à 40 ®/o environ. En ce qui concerne les graisses^, je ne saurais accepter sans restriction
* Abelmaaa ; Ueber die Ausnutzwig der Nahrungstoffe nach, Pankreasexslirpatioii mit besonderer Berücksichtigimg der Lehre von der Feliresorption [Inaug. Diss. Djrpat, 1890).
“ Hédon et Ville , Sur la digestion et la résorption des graisses après fislule biliaire et extirpation du pancréas. Hédon ; Sur le rôle du suc pancréatique et
de la bile dans la résorption des graisses , Arch. de physiologie, juillet 189<.
les données précédentes. J’ai, en eü’et, observé chez des chiens présentant un diabète de la plus haute intensité (par conséquent, complètement dépancréatés) que le chyle recueilli par une fistule du canal thoracique prenait un aspect nettement opalescent ou même fortement laiteux, et renfermait une proportion de graisse assez considérable, quelques heures après un repas abondant contenant de la graisse de porc ou de l’huile (Voyez exp. xxn et xxiii). Je ne crois pas, d’après cela, que l’absorption des graisses non émulsionnées soit complètement empêchée en l’absence du pancréas; mais je conviens d’ailleurs, d’après les analyses comparatives des ingesta et des excreta, que cette résorption tombe à une valeur très faible.
Ces troubles digestifs ne pouvaient être complètement passés sous silence dans une étude du diabète pancréatique, mais il faut remarquer qu’ils n’ont avec les autres altérations de la nutrition qu’un rapport indirect. La glycosurie ne leur est point subordonnée, comme le démontrent les expériences d’extirpation partielle du pancréas ; l’évolution du diabète est seulement influencée par eux, en ce sons qu’une résorption alimentaire insuffisante venant s’ajouter aux causes de dénutrition inhérentes à l’état diabétique, la survie de l’animal est de ce fait abrégée.
1° Formation du sucre aux dépens des albuminoïdes .
Il n’est pas douteux que dans les cas de diabète grave, pour une alimentation exclusive de viande, aussi bien que dans l’état de jeûne, le sucre éliminé provienne de la destruction des matières albuminoïdes. Le fait a été démontré expérimentalement par V. Mering, chez l’homme diabétique et chez les animaux soumis à faction de la phloridzine, par Y. Mering et Minkowski chez les chiens à pancréas extirpé. Pettenkofer et Voit avaient déjà constaté que les quantités d’hydrates de carbone ingérées par un diabétique ne suffisaient pas à couvrir la quantité du sucre urinaire et que, par consé(pient, une partie de celui-ci devait provenir des albuminoïdes ; ils admettaient que, dans l’organisme sain, la des-
IruclioQ des albuaiinoides de la nourrilure donne naissance à de rurée et de la graisse, et que la graisse (à part celle qui se dépose dans les tissus) se décompose en G0‘^ et H‘0, tandis que, chez les diabétiques, elle forme du sucre. La preuve complète pour la formation du sucre aux dépens de l’albumine se trouve dans une expérience de V. Mering\- cet expérimentateur établit qu’un diabétique avait, dans l’espace de quatre jours, absorbé dans la gélatine, la graisse et le sucre de sa nourriture, 52 gram. de carbone, ce qui équivalait à 130**', 14 de sucre et que, dans le même temps, il avait excrété 277 gram. de sucre ; il avait donc dù se former 147 gram. de sucre aux dépens des albuminoïdes. V. Mering prouva aussi que la glycosurie peut persister chez certains diabétiques pendant une longue période de jeûne. Plus tard, en étudiant le diabète phloridzinique, qu’il avait découvert, il montra qu’un animal soumis au jeûne et à l’ingestion de phloridzine continue à sécréter de fortes proportions de sucre, alors que le glycogène a complètement disparu de ses tissus".
Dans le diabète pancréatique expérimental, le haut degré qu’atteint la glycosurie chez des animaux exclusivement nourris de viande, et sa persistance dans Pétatdejeûne, ne laissent point de doute sur l’origine du sucre. Un fait très remarquable qui a été indiqué par V. Mering et Minkowski à ce propos, c’est que, dans ces conditions, il existe un rapport fixe entre les quantités de sucre et d’azote urinaires. Le rapport du sucre à l’urée est de 3:2, soit 1,5. C’est effectivement cette valeur ou une valeur approchante que j’ai trouvée aussi de mon côté, comme on pourra s’en assurer en parcourant les protocoles d’expériences que j’ai donnés plus haut. D’autre part, Minkowski établit le rapport du sucre à l’azote total, et trouva qu’il oscillait entre 2,62 et 3,05: 1 (en moyenne 2,8 : 1). Les oscillations de ce rapport et ses écarts du chiffre qui vient d’être indiqué, dans les premiers jours qui suivent l’opération, sont aisément explicables. Si, tout
^ Gharilié Annalen, Berl., 1877, pag. 166.
^ Ueher Diabètes mellitus /Aschr. f. Med,, Bii. XIV et XVI, 1888 et 1889.
d’abord, sa valeur est basse, c’est que le diabète n’acquiert pas d’emblée toute son intensité et que l’animal bénéficie encore quelque temps des conditions de nutrition dans lesquelles il se trouvait avant l’opération; si un peu plus tard, il s’élève audessus de la moyenne, c’est qu’une partie du sucre éliminé a son origine dans d’autres matériaux que les albuminoïdes (hydrates de carbone de la nourriture antérieurement prise et en voie de résorption, destruction de la réserve de glycogène). Le glycogène, qui, comme on le sait, disparaît très rapidement du foie et des tissus, est, dans les premiers jours, la source d’une grande partie du sucre urinaire, et on conçoit que, tant que cette réserve n’est pas complètement épuisée, le rapport du sucre à l’azote soit supérieur au chiffre moyen qui s’établit par la suite. Aussi Minkowski a-t-il remarqué que, chez les animaux bien nourris avant l’opération, le rapport du sucre à l’azote acquiert une valeur très élevée avant de se fixer au chiffre moyen, tandis que ce dernier est atteint très vile chez les animaux mal nourris’.
La constance du rapport du sucre à l’azote urinaire semble indiquer que la quantité de sucre qui est excrétée après l’extirpation du pancréas correspond exactement à celle qui se forme dans l’organisme par la destruction des albuminoïdes. Mais, ainsi que l’a fait ressortir Minkowski, celte hypothèse rencontre maintes objections. La quantité de sucre excrétée pour une nourriture de viande est, en réalité, inférieure à celle qui, théoriquement, peut prendre naissance aux dépens des albuminoïdes, et on sait que dans le diabète phloridzinique, le rapport du sucre à l’azote urinaire peut atteindre un chiffre beaucoup plus élevé que dans le diabète pancréatique. Si, dit Minkowski, tout le carbone des albuminoïdes, abstraction faite de celui qui entre dans la formation de l’urée, trouvait son emploi dans la formation du sucre, de 100 gram. d’albumine devraient prendre naissance environ 113 gram . de sucre. A une partie d’azote devraient correspondre
• Voyez aussi sur ce sujet Lépine ; Sur la (jlycosurie consécutive à l'ablation du pancréas. C. R., 30 septembre 1895.
environ Gà 7 parties de sucre, c’est-à-dire plus du double de la quantité qui est excrétée dans la forme la plus grave du diabète pancréatique . El effectivement, dans le diabète phloridzinique, pour une nourriture exclusive de viande, aussi bien que dans l’état de jeûno, les quantités de sucre de l’urine se rapprochent beaucoup de ces chiffres théoriques.
Mais la question de savoir quelle quantité maxima de sucre peut se former par la destruction de l’albumine est, ajoute Minkowski, fort difficile à trancher. D’abord il n’est guère vraisemblable que tout le carbone des albuminoïdes trouve son emploi dans la formation du sucre; d’autre part, l’origine du sucre aux dépens des seules matières albuminoïdes est difficile à admettre dans certains cas ; il peut arriver, en effet, comme dans quelques expériences de Moritz et Prausnitz', que le rapport du sucre à l’azote urinaire s’élève au-dessus du maximum théorique, et Minkowski, ayant administré de la phloridzine à des chiens diabétiques à la suite de l’extirpation du pancréas, constata une augmentation considérable de la glycosurie, qui ne trouvait pas sa raison d’être dans un accroissement de la destruction des albuminoïdes. J’ai pu vérifier ce dernier fait et constater que la phloridzine provoquait encore l’excrétion de notables quantités de sucre chez les chiens dépancréatés qui étaient parvenus au dernier degré de la cachexie et qui ne présentaient plus dans cet état qu'une glycosurie très faible. L’origine du sucre dans ces dernières conditions est difficile à élucider. Faut-il admettre, pour expliquer l’élévation du rapport du sucre à l’azote urinaire audessus du chiffre moyen 2,8, que les produits de la destruction des albuminoïdes ne parviennent pas tous à l’excrétion exactement au même moment, et que le sucre est éliminé avant les matériaux azotés ? Je rappellerai à ce sujet que, sous Faction de la phloridzine, le rein acquiert la propriété de dépouiller le sang de son sucre, ce qui se traduit, aiusi que je l’ai indiqué en note un
* Moritz et Prausaitz ; Studien über d. Phloridzindiabetes. Zeitschr. f. Biol., XXVII, pag. 81.
Hü —
peu plus haut, par une disparition de riiyperglycémie ; le sucre déjà formé qui se trouve en excès dans les liquides de l’organisme est donc éliminé, et la glycosurie se trouve accrue de ce fait, sans qu’il y ait parallèlement une augmentation de l’excrétion azotée. L’élévation du rapport du sucre à l’azote dans les premiers moments après l’administration de phloriüzine à un chien diabétique, trouve ainsi son explication. Mais ce n’est là qu’un fait particulier, et la difficulté relative à l’origine du sucre dans certains cas reste entière.
Pour Gontejean\ lorsqu’à la suite de l'administration de la phloridzine, le rapport du sucre à l’azote s’élève au-dessus de 2,8, c’est l’indice d’une formation de sucre aux dépens de la graisse de l’organisme. «Si, dit-il, le sucre de l’organisme est fabriqué aux dépens de l’albumine, la combustion incomplète qui lui donne naissance sera la suivante, dans l’hypothèse du rendement maximum, d’après une équation établie par Chauveau:
2 C7iîHn2Az<80-'2S4- 103 0^ = 8 + 1 8 GO(AzH2)2{. 78C02+28 H^O -f S2
On voit qu’à 1 gram. d’azote apparaissant dans l’urine correspondra au plus 2^’’, 86 de glycose fabriquée. Je rappellerai que, depuis longtemps, on sait que l’azote provenant du métabolisme des substances albuminoïdes destiné à l’élimination est aussitôt expulsé par l’urine et n’est jamais retenu, même pendant un temps très court, dans l’organisme ».
D’après l’équation précédente, le rapport du sucre à l’azote dans le diabète pancréatique correspondrait à la production effective de cette substance aux dépens des albuminoïdes, et, pour expliquer l’élévation de ce rapport, il faudrait admettre une formation du sucre aux dépens d’autres matériaux que l’albumine.
Quoi qu’il en soit des origines du glycose dans l’organisme diabétique^ et des transformations de matières qui lui donnent
1 Contejean ; L'excrétion azotée dans le diabète de la 'phloridzine. C. R. Soc. de Biol., 28 mars 1896.
2 La possibilité d’une formation directe du sucre aux dépens de l’albumine trouve aussi un appui dans les expériences de plusieurs chimistes qui obtinrent, en sou-
naissance, il me paraît vraisemblable que la production du sucre dans le diabète par extirpation du (>ancréas ne répond pas à la quantité maxima qui peut se former. Cette opinion est basée non seulement sur l’ellét produit par l’administration de la phloridzine, mais encore sur les résultats que donnent chez l’animal diabétique les dilférentes lésions nerveuses qui entraînent déjà la glycosurie lorsqu’on les pratique sur un animal sain.
2° Effets de différentes lésions nerveuses sur la glycémie et la glycosurie chez les animaux dépancréatés.
La glycosurie pouvant être provoquée, comme on le sait, par diverses lésions nerveuses, en particulier par la piqûre du plancher du quatrième ventricule suivant la classique expérience de Cl. Bernard, il y avait lieu de rechercher ce que donneraient ces lésions pratiquées chez des animaux préalablement rendus diabétiques par l’extirpation du pancréas. On pouvait se demander si sur l’animal normal elles n’amènent point la glycosurie en exerçant précisément une influence inhibitoire sur la fonction pancréatique ; dans cette hypothèse, elles ne devaient plus produire leur effet chez l’animal dépancréaté, c’est-à-dire que la glycosurie déjà existante ne devait subir aucune augmentation. Mais, d’autre part, si ces lésions nerveusesproduisentla glycosurie par un autre mécanisme que celui de la suspension momentanée de la fonction pancréatique, on pouvait s’attendre à voir leurs effets se surajouter à ceux de l’extirpation du pancréas. Or, les expériences que j’ai exécutées pour élucider celte question m’ont démontré que la piqûre du bulbe au point dit diabétique renforce dans une mesure considérable la glycosurie et aussi l’hyperglycémie chez les chiens dépancréatés ^ .
mettant diverses substances voisines des aIbuinii)oïdes (chondrine, mucine etc.) à l’action de la chaleur et des acides, une matière réductrice donnant des cristaux d’osazoue avec la phénylhydrazine. On trouvera un e.xposé détaillé de cette question dans une revue de M. Lépine intitulée « lUcenls travaux sur la pxthogvnù des diabètes » (Revue de lUédecine, 10 novembre 1896. n° 1 1).
' Loc. cil, Arcli.de Phijsiol., u^ 1, 1894.-
Dans des expériences antérieures, Chauveau et Kaufmann ’ avaient trouvé que l’hyperglycémie qui résulte de l’extirpation du pancréas n’est pas accrue par la section sous-bulbaire de la moelle (opération qui amène l’hyperglycémie chez l’animal normal), et ils en avaient déduit que la dépancréatisation suffit à porter à son maximum le trouble de la fonction glycémique. Mais leur expérience n’était pas de nature à trancher celte question ; car un animal à bulbe coupé soumis à la respiration artificielle se refroidit très vite et se trouve dans des conditions très défavorables de nutrition ; de plus, ces auteurs avaient négligé la glycosurie, pour ne s’occuper exclusivement que de l’hyperglycémie ; or, l’élude de l’hyperglycémie seule ne donne pas nécessairement des indications très fidèles sur le trouble de la fonction glycémique, et il peut se faire que le sucre du sang ne subisse que de minimes oscillations, alors que les quantités de sucre urinaire en présentent de considérables.
En fait, le résultat de la piqûre du plancher du quatrième ventricule chez les chiens dépourvus de leur pancréas fut constamment un accroissement de l’hyperglycémie et de la glycosurie. M. Kaufmann en a depuis reconnu l’exactitude.
J’ai pratiqué la piqûre du bulbe sur six chiens rendus diabétiques par l’extirpation du pancréas et qui se trouvaient dans différents états, à jeun ou en digestion, atteints de diabète grave ou de diabète atténué. Le bulbe était découvert par l’incision de la membrane occipito-atloïdienne, sans anesthésie, et le plancher du quatrième ventricule bien mis à nu par l’ablation d’un fragment du rebord de l’occipital. On établissait la courbe de la glycosurie avant et après la piqûre, en sondant la vessie à différentes reprises, et l’on prenait des échantillons de sang artériel pour apprécier l'hyperglycémie. Dans le cas où les animaux étaient à jeun, la courbe de la glycosurie avant la piqûre était décroissante, et son élévation après la piqûre devait être attribuée, de toute évidence, à cette opération. Si les animaux étaient en
’ Chauveau et Kaufmann ; Le pancréas et les centres nerveux régulateurs de la fonction glycémique (Soc, de Biol., 11 mars 1893).
digestion, la courbe de la glycosurie s’élevait jusqu’à un maximum qu’il fallait nécessairement avoir atteint avant de piquer le bulbe, pour être en droit d’attribuer à la lésion le surcroît d’excrétion de sucre.
Dans tous les cas, le résultat a été le même. Au bout d’une à deux heures après la piqûre, l’accroissement de la glycosurie et de l’hyperglycémie était déjà très considérable. Toutefois l’hyperglycémie ne subit pas toujours une augmentation en rapport avec Télëvation de la glycosurie. Cela lient évidemment à ce que l’intensité de l’hyperglycémie est soumise à deux facteurs : le trouble de la fonction glycémique, qui enrichit le sang en sucre, d'une part, et la facilité plus ou moins grande avec laquelle le rein élimine le sucre en excès dans le sang. Or, chez les animaux diabétiques par l’extirpation du pancréas, les reins s’hyperlrophieut et acquièrent certainement la faculté d’éliminer plus rapidement le sucre, faculté qui peut être encore exaltée par la lésion bulbaire. Il est donc possible que la glycosurie augmente dans une forte proportion, sans que l’hyperglycémie subisse un très grand accroissement. Et c’est ce que j’ai observé en effet dans deux expériences. Lorsque la température fut prise, on trouva, mais non constamment, qu'elle s’élevait notablement après la piqûre du bulbe; d’autres fois, elle s’abaissa légèrement. Après la piqûre, les animaux restaient couchés sur le flanc, mais souvent, au bout d’une heure, ils étaient capables de se mettre debout et de marcher, quoique en chancelant.
Expérience xxxv. — Chien de 12 kilogr., a subi l’extirpation du pancréas le 6 décembre 1893 et est devenu aussitôt fortement glycosurique. Le 12 décembre, l’animal étant à jeun depuis la veille, on sonde sa vessie toutes les deux heures ; avant la piqûre on a :
Quantité d’urine
Sucre Oio
Urée Ojo Rapport du sucreà l’urée
r' sondage.. . .
2 heures après.
2 heures après.
Sucre du sang 0,28 “/o. Température rectale 38“,7
Alors on pratique la piqûre bulbaire ; on obtient ensuite :
Quantité d’urine Sucre 0[o L'réeO|o Rapport du sucre à l’urée
Au bout d’une heure. .. . 40'^® 6,25 2,25 2,7
Au bout de trois heures. 90 9,8 2,58 3,7
Sucre du sang 0,37 ®/«- Température rectale 39°, G.
L’animal est ensuite remis en cage. Pendant la nuit il rend 60 cc. d’urine renfermant 6,Gde sucre 7o- lendemain, on le trouve mourant et son urine ne contient plus que très peu de sucre.
On voit donc, par ces chiffres, que la glycosurie, qui s’élevait à 5 7o avant la piqûre, est montée à près de 10 7» ^ suite de celte o[iération et que ce n’est pas uniquement la quantité relative de sucre qui a augmenté dans l’urine, mais bien aussi la quantité absolue, et cela non seulement parce que l’urine était plus riche en sucre, mais encore parce que la quantité en était accrue. En effet, en quatre heures l’animal a rendu de sucre avant la piqûre, tandis qu’il en a e.xcrété ll^’^Sen trois heures seulement après la piqûre. Dans le même temps, l’hyperglycémie a augmenté de près de 0,1 gram. 7o5 température rectale s’est élevée d’environ 1 degré.
Expérience XXXVI. — Chien de 16 kilogr. ayant subi l’extirpation du pancréas le 6 janvier 1894, et porteur d'une greffe sous-cutanée de la portion descendante de la glande (Voyez Exp. xxv). Le 15 janvier, extirpation de la greffe. Le lendemain, la vessie étant sondée d’heure en heure, on obtient :
A 9 heures.. 2-50°° d’urine avec 7,5 »/o de sucre et 1,9 % d’urée-
A midi 40 — 9,0 — 2,0 —
A 1 heure 45 — 9,7 — 1,8 ~
A 2 heures. .. Sucre du sang artériel 0,35 %.
On met le bulbe à nu, puis aussitôt après avoir fait la piqûre, on vide la vessie. L’animal ayant uriné spontanément pendant l’opération, on ne peut retirer que 25 cc. d’urine. Cette urine contient 9,7 "/ode sucre et 1,8 "/o d’urée.
La glycosurie paraît donc avoir atteint son maximum. Une heure après la piqûre, on retire 44 cc. d’urine dans laquelle la quantité de
sucre est à peu près la même qu’auparavaïU. Mais, au bout de deux heures, l’accroissement de la glycosurie est évident, soit :
Deux heures après. 43“<= d’urine avec 11,1 % de sucre et 1,8 “/o d’urée.
Trois — 35 — 11,7 2,0 —
Sucre du sang deux heures après la piqûre 0,41 %.
Expérience xxxvii. — Petit chien de 5 k^^COü. Extirpation du pancréas le 29 novembre 1893. Le 14 décembre, l’animal est sondé d’heure en heure. On a :
A 8 heures.. 57'=’= d’urine avec 6,2 “/o de sucre.
Après lui avoir donné quelques bouchées de viande à manger, l’excrétion devient :
A midi 14<=- d’uriiie avec 4,7 ®/o de sucre.
A 1 heure... 11 — 6,4 —
A 2 heures.. 10 — 6,0 —
Sucre du sang 0,34 °/„. Température rectale 42'=, 2.
L’animal subit alors la piqûre du bulbe. Après cette opération on a :
Deux heures après- 4'='= d’urine avec 9,0 % de sucre.
Trois — 8 — 8,0 —
Sucre du sang après trois heures 0,36 %. Température l’ectale 39*, 8.
L’animal est très abattu par la piqûre du bulbe et ne s’est pas relevé. Tendance au roulement, nystagmus. On le met en cage pour recueillir son urine. Le lendemain matin, on récolte :
54'='= d’urine renfermant 7,1 “/o de sucre.
Puis on retire de la vessie ;
A 8 heures. 6'='= d’urine avec 7 “/u de sucre.
Alors on pique le bulbe de nouveau, et trois heures après on retire 4 cc. d’urine avec 8,3 % d® sucre.
Le lendemain, l’animal est mort et sa vessie renferme 12 cc. d’urine avec 4,7 % de sucre.
Expérience xxxviii. — Chien :1e 15kilogr. Extirpation du pancréas le 27 juillet 1893. Le P‘‘‘ août, l’urine du bocal représentant la quantité rendue pendant la nuit précédente, contient une forte propoidion de sucre (560 cc. avec 5 "/o sucre). Mais l’animal est très abattu et
présente des signes évidents de péritonite. A une heure, on retire de la vessie :
48'“ d’urine avec 1,6 “/o de sucre et 7,2 % d’urée.
A deux heures, on pique le bulbe. A quatre heures, l’animal est sacrifié et un retire de la vessie :
48" d’urine av<!C 8,3 “/o de sucre et 6,06 d’urée.
L’autopsie permet de constater l’existence d’une péritonite suppurée. On voit que le développement de cette péritonite, qui d’ordinaire met obstacle à la glycosurie ou restreint notablement l’excrétion du sucre (et ici ce paraissait être le cas), n’a pas empêché la piqûre du bulbe de produire son effet.
Dans les expériences précédentes, hormis la dernière, le chiffre initial de la glycosurie était très élevé avant la piqûre du bulbe. Voici maintenant une expérience où la glycosurie était presque nulle sous l’influence du jeûne et où l’action de la piqûre est, pour ce motif, encore plus nette. Nous savons, en effet, que la glycosurie peut disparaître dans l’intervalle des digestions chez les animaux dont le diabète revêt une forme atténuée. Tel était le cas dans mon expérience ix, qui a été détaillée antérieurement ; en voici Tépisode terminal :
Expérience xxxix. — Chien dépancréaté le 5 juin 1893, présentant un diabète d’une intensité moyenne, pour un régime carné, et une disparition de la glycosurie sous l’influence du jeûne. Le 2 août, Tanimal étant à jeun, on retire de la vessie :
A 11 heures. 42" d’urine avec 0,84 % de sucre et 7,3 “/* d’urée.
A 1 heure... 40 — 0,1 — 8,0 —
Sucre du sang 0,24 “/„.
Piqûre du bulbe. On a alors :
Deux heures après. 27" d’urine avec 2,2 “/» de sucre et 7,6 »/o d’urée.
Trois 18 — 10,0 — 6.0 —
Sucre du sang après trois heures 0,42 o/^.
Dans cette dernière expérience, l’excrétion du sucre étant primitivement à peu près nulle, la forte glycosurie qui a suivi la piqûre du quatrième ventricule montre d’une manière saisissante le résultat de cette opération.
Il y avait encore lieu de rechercher si, la glycosurie étant portée au chiffre le plus élevé, 11 ou 12 7o> ponction du bulbe produirait néanmoins encore un accroissement de l’excrétion du sucre. Les expériences précédentes nous apprennent que, lorsque la glycosurie s’élève primitivement à 5 et 9 ®/o, la piqûre du bulbe la fait monter à 10 et 11 7o* Mais on observe, dans le diabète pancréatique, que l’excrétion du sucre peut atteindre spontanément le taux de 11 et même 12 ®/„ (Minkowski). Cependant ces chiffres ne s’observent que lorsque les animaux sont abondamment nourris. Jo fis donc monter d’abord la glycosurie à cette valeur chez un chien, puis je pratiquai la piqûre du bulbe. Je trouvai que, malgré le chiffre déjà extrêmement élevé de la glycosurie, la piqûre du quatrième ventricule provoquait encore un fort accroissement de l’excrétion du sucre. La glycosurie s’élevait de 11 7« à plus de 15 V„, comme le démontre l’expérience suivante ;
Expérience xl. — Cliien de 15 kilgor. Extirpation du pancréas le 13 décembre 1893. Le 20 décembre, l’animal est abondamment nourri de viande et de pain. Sous l’influence de ce régime la glycosurie atteint le taux de 9 à 10 7o* Pour élever encore ce chiffre, on fait absorber à l’animal, à onze heures du matin, une certaine quantité de pain. L’excrétion du sucre ne tarde pas à augmenter de la façon suivante :
Urine
Sucre Pio
Urée Ojo
Température rectale
A 1 heure. . .
45cc
A 2 heures. .
A ce moment, comme il était vraisemblable que la glycosurie ne s’élèverait pas plus haut, on prépara le bulbe et on prit un échantillon de sang.
Sucre du sang = 0,37
On ponctionna le bulbe à 4 h. 30. Aussitôt après, la vessie fut vidée et l'on retira 45 cc. d’urine, contenant 10 % de sucre et 2,6 7o d’urée. Par ce nouveau chiffre, on était sûr que la glycosurie avait décidément atteint auparavant son paroxysme. Après la piqûre du bulbe, on eut:
Urine
A 8 heures. 48
L’excrétion du sucre étuit donc montée, sous l’influence de la piqûre du bulbe, à un taux extraordinairement élevé. Il est de plus remarquable de voir, dans ce cas, l’hyperglycémie n atteindre qu’un chiffre relativement faible, eu égard à l’intensité de la glycosurie et no s’accroître que fort peu après la piqûre. Dans d’autres cas, pour une excrétion de sucre bien inférieure, l’hyperglycémie se montre beaucoup plus forte. Ce fait prouve, ainsi que je l’ai fait ressortir plus haut en parlant du facteur rénal dans le diabète, qu’il n’y a pas nécessairement un rapport étroit entre l’intensité de la glycosurie et celle de l’hyperglycémie. Chez l’animal en question, l’autopsie montra que les reins étaient très hypertrophiés et congestionnés.
Toutes ces expériences concordent donc pour prouver que la piqûre du bulbe vient renforcer la glycosurie déjà existante chez les animaux rendus diabétiques par l’extirpation du pancréas. Il en résulte que cette lésion bulbaire, pour produire la glycosurie, n’a pas besoin de l’intermédiaire du pancréas, et que le trouble de la fonction glycémique, consécutif à la dépancréatisation, n’est point porté au maximum. Quant au mécanisme d’action de la piqûre, il est entouré d’obscurités ; on pouvait admettre que cette action s’exerce directement sur le foie ; mais Kaufmann a constaté que la lésion bulbaire renforce encore l’hyperglycémie chez les chiens à [lancréas e.xtirpé et à foie énervé*. D'autre part, si Ton demande aux dépens de quels matériaux se forme l’excès de sucre après la piqûre, la réponse n’est guère possible. Dans les
Sucre Ojo
Urée 0 10 Sucre du sang 0|o Temp. rectale
* Kaufmaun {Recherches expérimentales sur la régulation de la glycémie et le mécanisme du diabète sucré. Arch. dephysioL, avril 1895) iiilerprèle ce résultat en arimettant que la piqûre bulbaire accroît le travail histolytique général qui s accomplit incessamment dans les divers tissus de l’organisme, et permet ainsi un apport au foie d une plus grande quantité de matériaux aptes à se transformer en sucre.
cas où le foie contenait encore du glycogène (Exp. xxxix), il se pourrait que l’excès de sucre tirât son origine d’une destruction plus active de cette substance. Mais, pour d’autres expériences, cette interprétation ■ n’est point valable, parce que, ainsi que nous l’avons démontré, le glycogène disparaît très vite des tissus dans les cas de diabète grave. Si le chiffre de l’urée avait augmenté parallèlement à celui du sucre après la piqûre, on pourrait penser à une destruction plus active des albuminoïdes ; mais tel n’a point été le cas (voyez Exp. xxxv). L’étude de cette question est donc remplie de lacunes et exige de nouvelles recherches.
D’autres lésions nerveuses amènent aussi, comme la piqûre bulbaire, quoique à un moindre degré, un renforcement de la glycosurie chez les animaux dépancréatés. J’ai constaté le fait après l’extirpation des ganglions cervicaux inférieurs et après la double vagotomie.
Expérience xli. — Chien de IG kilogr. Extirpation du pancréas le 14 février 1894. Le l®*" mars, on relire par cathétérisme de la vessie :
A 2 heures... d'urine avec 6,2 7o de sucre A 3 — 28 — 6,2 —
Sucre du sang 0,27 7o-
On extirpe alors les doux ganglions cervicaux inférieurs, et deux heures après on obtient :
35" d’urine avec 7,6 */o de sucre.
et la teneur du sang en sucre s’élève à 0,31»/o.
Le lendemain 3 mars, l’animal excrète 70 cc. d’urine avec 5 ®/o de sucre. Les 4 et 5 mars, 300 cc. d’urine avec 4,3 % de sucre. Les plaies du cou suppurent et l’animal est très aflaibli. A 2 heures, on prélève un échantillon de sang dans la carotide. Sucre du sang 0,37 %• Puis, aussitôt après, on coupe les deux pneumogastriques au cou. A 5 heures on prélève un nouvel échantillon de sang et on y dose 0,40 de sucre p. 100.
Le 6 mars, l’animal excrète 200 cc. d’urine avec 5,2% de sucre. Il ne peut plus se nourrir, car il régurgite immédiatement les aliments qu’il ingère, comme cela arrive après la section des vagues. La respiration est très ralentie.
Le 7, il meurt après avoir rendu 140 cc. d'urine dépourvue de sucre. Lésions de broncho-pneumonie dans les deux poumons.
Expérience xLii. — Chien de 12 kilogr, dépancréaté depuis huit jours. Le 13 mars 1894, on vide la vessie par cathétérisme; l’urine renferme 6,2 ®/o de sucre. On sectionne alors les deux vagues, et on place une canule dans la trachée. Deux heures après, on retire 13 cc. d’urine avec 8,3 ®/o de sucre et une heure plus tard, 17 cc. d’urine avec 9 7o de sucre. Le lendemain, l’animal excrète 70 cc. d’urine avec 5,8 Vo de sucre.
J’ai observé encore les mêmes faits dans deux autres cas. On sait que la glycosurie a été signalée à la suite de l’arrachement des ganglions cervicaux inférieurs; il n’est donc pas étonnant que cette lésion, pratiquée chez des animaux déjàglycosuriques, soit venue renforcer l’effet de la dépancréatisalion. Les expériences précédentes montrent, de plus, que la section des sympathiques et des vagues, n’apporte aucune entrave à l’évolution du diabète ; car, dans la suite, l’excrétion du sucre, après l’accroissement momentané causé par la lésion, persiste et se maintient à un taux fort élevé.
3° Trouble de la consommation des hydrates de carbone.
L’assimilation des divers hydrates de carbone alimentaires est entravée à un degré plus ou moins élevé, suivant l’intensité du diabète.
a) Diabète grave. — Après l’extirpation totale du pancréas, chez les animaux qui présentent une glycosurie de la plus forte intensité pour un régime exclusivement carné (le rapport du sucre à l’urée étant égal à i,5), l’introduction de matières amylacées dans la nourriture (amidon, pain) accroît immédiatement l’excrétion du sucre, bien qu’une grande partie de l’amidon échappe à la saccharification dans le tube digestif ; le rapport du sucre à l'urée s’élève, dans ces conditions, à 4-5 (Voyez Exp. ii), pour une nourriture de pain. Le sucre de l’urine est exclusivement du glycose, et il en est de même après ingestion de maltose (Minkowski).
L’ingestion de glycose renforce la glycosurie à un degré tel,
qu’il est permis de penser, pour certains cas, que la consommation en est totalement entravée. Il résulte, en effet, de certaines expériences de V. Mering et Minkowski (corroborées par quelques-unes de mes observations), que l’accroissement delà glycosurie à la suite de l’ingestion de glycose correspondait exactement à la quantité de sucre ingérée. Ces expériences sont, du reste, entourées de difficultés ; car il faut compter avec les oscillations spontanées de la glycosurie, la perte d’une partie du sucre par fermentation dans le tube digestif, la possibilité que l’absorption du sucre alimentaire modifie la formation du glycose aux dépens des albuminoïdes. Malgré toutes ces causes d’erreur, on obtient parfois des résultats qui sont bien de nature à entraîner la conviction, lorsque, le sucre et l’urée se maintenant à un chiffre relativement fixe pendant plusieurs jours consécutifs, pour une alimentation carnée rigoureusement identique, on voit, après l’absorption d’une certaine quantité de glycose, l’augmentation de la glycosurie accuser à peu prés exactement l’excès de sucre fourni à l’organisme, sans quel’excrétion azotée subisse de modification.
Minkowski a exécuté de cette manière plusieurs expériences, dont les résultats paraissent très démonstratifs. D’autre part, en faisant ingérer une certaine quantité de glycose à des chiens dépancréatés parvenus à la dernière période de marasme et chez lesquels, par conséquent, la glycosurie était tombée à un chiffre très bas, j’ai constaté aussi qu’on retrouvait dans l’urine la presque totalité du sucre ingéré. Par exemple, dans les expériences suivantes :
Expérience xliii. — Un chien dépancréaté, après avoir présenté un diabète de la plus haute intensité, paraissait sur le point de succomber à la cachexie; il n’excrétait plus alors qu’une faible quantité de sucre. Dans les vingt-quatre heures précédentes, il n’avait rendu que 12 gram. de sucre et l’on s’attendait à voir la glycosurie disparaître complètement, ainsi qu’on l’avait déjà observé chez d’autres animaux dans ces conditions. On ingéra alors dans l’estomac, avec une sonde, 40 gram. de glycose; puis on récolta exactement l’urine rendue dans les vingt-quatre heures suivantes, soit :
820« d’urine avec 4,76 7o de sucre,’ c’est-à-dire 39 gram. en tout.
Le lendemain, ranimai succomba el Turine que contenait sa vessie (300 centim cubes) ne réduisait plus la liqueur de Fehling.
Expérience xliv.— Un chien dépancréaté se trouvant dans les mêmes conditions que le précédent ne présentait plus qu’une excrétion de sucre très faible (0,19 7o). ^pi’ès ingestion de 20 gram. de glycose, il excréta, au bout de vingt -quatre heures, 630®® d’urine avec 3,7 ®/o de sucre, soit 23 gram. en tout, et, vingt-quatre heures plus tard, 510®® d’urine complètement dépourvne de sucre.
D’après cela, je crois que l’on peut admettre que, chez le chien totalement dépancréaté, l'assimilation du glycose alimentaire est à peu près nulle.
Il n’en est pas de même du fructose. On sait que Külz a signalé ce fait remarquable, que les diabétiques assimilent le lévulose En effet, l’absorption de 100 gram. de lévulose ne provoquait pas le passage du sucre dans l'urine dans les cas légers, et n’augmentait pas la glycosurie dans les cas graves, et tout le sucre excrété était du glycose dextrogyre. L’inuline (qui est au fructose ce que l’amidon est au glycose) se comporte de même. Minkowski institua des expériences de ce genre chez les animaux dépancréatés et obtint les résultats suivants : Après ingestion de petites doses de lévulose (15 gram .), il n’en passait dans l’urine qu’une très faible partie, et la glycosurie n’était pas augmentée, preuve que ce sucre était consommé, conformément aux expériences de Külz. Pour une ingestion de quantités beaucoup plus fortes de lévulose ou d’inuline (farine de topinambour) , l’urine contenait un peu plus de ce sucre, mais on observait en outre un accroissement notable de l’excrétion de glycose. Ainsi, après absorption de 100 gram. de lévulose dans un cas, de 200 gram. dans un autre, l’accroissement de la glycosurie était respectivement d’environ 53 gram. et 82 gram. de glycose, el l’excrétion de lévulose seulement de 2 2 et 15 6. Dans ces
conditions, le rapport du glycose à l’azote urinaire devenait plus
< Külz ; Beilr. z, BaUi. u. Tkerap. d. Diabètes mellüus. Marburg, 1874, pag. 110-119.
élevé que celui qui exprime le maximum de formation du sucre aux dépens de l’albumine ; il n’y avait donc aucun doute que dans l’organisme diabétique le sucre lévogyre ne fût transformé en sucre dextrogyre. Ces cliitfres indiquent, de plus, qu’une grande partie du lévulose avait été consommée.
Mais le fait le plus remarquable, constaté par Minkowski dans ses expériences avec le lévulose, est le dépôt de glycogène qui s’opère dans les tissus de l’animal après l’ingestion de ce sucre: ce phénomène apparaît comme un corollaire de l’assimilation du lévulose. Nous avons en effet établi, précédemment, que chez l’animal privé de pancréas, le glycogène disparaît du foie et des muscles ; mais il était à présumer qu’en fournissant à l’animal un hydrate de carbone assimilable, on verrait reparaître le glycogène dans les organes. Effectivement, Minkowski obtint un résultat positif dans un certain nombre de cas, particuliérement dans celui'-ci : Un chien présentant un diabète très intense et dont le poids du corps était tombé de 17 kilogr. à 11 kilogr., le douzième jour après l’extirpation du pancréas, reçut 400 gram. de lévulose dans l’espace de trois jours ; après quoi il fut sacrifié. Le foie contenait 8,14 de glycogène (et dans toute la glande, pesant 569 gram., 46^’’. 32 de glycogène). Les muscles en contenaient 0,81 7o- On ne pouvait donc douter qu’une telle accumulation de glycogène ne fût causée par l’absorption du lévulose, et il était à peine possible d’interpréter un semblable résultat autrement que par une transformation directe du lévulose en glycogène. Ce glycogène possédait, du reste, toutes les propriétés du glycogène hépatique ordinaire (même pouvoir rotatoire droit), et on retrouvait ici ce fait paradoxal mentionné plus haut, qu’un sucre lévogyre pouvait, dans l’organisme diabétique, fournir un glycogène dextrogyre (alors que ce dernier ne peut se fixer après l’absorption d’hydrates de carbone dextrogyres).
l’ourle sucre de canne, on sait que Külz a observé que son ingestion dans le diabète grave cause une augmentation de la glycosurie, qui ne correspond qu’à la moitié à peu prés du sucre ingéré ( résultat aisément comprchensible, puisque le saccha-
rose fournit par interversion parties égales de glycose et de fructose). Dans le diabète pancréatique expérimental, Minkowski observa que l’ingestion de sucre de canne fait apparaître dans l’urine un excès de glycose représentant un peu plus de la moitié du saccharose. (Voyez aussi mes expériences i et iii). L’urine ne contient du reste ni sucre de canne, ni lévulose. Cependant, en élevant considérablement la dose de sucre de canne, celui-ci passe dans l’urine; c’est ce qui eut lieu dans mon expérience xix ; dans cette dernière on put constater, en outre, à l’autopsie de l’animal, que le foie contenait un peu de glycogène, résultat qui doit être attribué, sans aucun doute, à l’action du lévulose provenant du dédoublement du sucre de canne.
La façon dont se comporte le sucre de lait dans l’organisme diabétique a été aussi étudiée. Ce sucre (dont l’interversion fournit parties égales de glycose et de galactose) paraît plus assimilable que le glycose ; mais ce résultat ne peut être donné qu’avec réserves, en raison de la facilité avec laquelle le lactose fermente dans l'intestin. Ce qu’il y a de certain, ainsi qu’il résulte des expériences deBourquelot et Troisier c’est qu’après l’ingestion de grandes quantités de lactose (100 à 200 gram. ), chez un diabétique, l’urine ne contient que du glycose et pas du tout de lactose. Ce fait a d’ailleurs été confirmé par Fr. Voit ‘ : dans un cas de diabète grave, après ingestion de 100 gram. de lactose, il y eut une augmentation de 49 gram. de glycose, et après 150 gram. de lactose, une augmentation de 114 gram. de glycose dans l’urine ; d’après cela, ce n’est pas seulement le dextrose, mais aussi le galactose provenant du dédoublement du sucre de lait, qui contribue à accroître la glycosurie. D’autre part, Fr. Voit a montré que l'ingestion de galactose pur amène aussi une augmentation de glycose dans l’urine chez le diabétique \ Des résultats, absolument semblables, ont été obtenus par Minkowski,
» Bourquelot et Troisier. G. R. Soc, de Biol., 1889, pag, 142.
2 Fr. Voit; Ueber das V erhallen des Milchzuckers beim Uiabetiker. Zeitschr. f. Biologie, 1892, Rd XXVIII.
^ Ueber das Verhaltcn der rjalaclose beim Diabeliker. Zeilschr, f. Biologie. Bd XXIX, 1892, pag. 147.
avec le lactose chez les chiens dépancréalés. J’ai aussi, de mon côté, rapporté deux expériences ’ montrant qu'après l’ingestion do 40 gram. de lactose, l’excès de suci-e éliminé était loin de correspondre à la totalité du sucre ingéré. J’ai fait en outre une expérience avec le galactose (Voir exp. xxvi, Tableau viii), qui tend à prouver que ce sucre est plus assimilable que le glycose chez l’animal diabétique.
Pour expliquer l’apparition d’un excès de glycose dans l’urine après ingestion de lactose, Fr. Voit {loc. cit.) a émis l’hypothèse que le sucre de lait, plus facilement oxydable dans l’organisme diabétique, est consommé et épargne ainsi une certaine quantité de glycose formée aux dépens de l’albumine, quantité qui apparaît alors dans l’urine. Minkowski ne tient pas cette hypothèse pour vraisemblable, et il croit plutôt que, de même que le lévulose, le lactose est transformé en glycose dans l’organisme diabétique.
b) Diabète à forme légère. — Dans les cas de diabète atténué où la glycosurie fait défaut, lorsque le malade est soumis au régime azoté, il suffit de faire ingérer une certaine quantité de pain pour voir le sucre passer dans l’urine. Il en est de mêm.e expérimentalement dans les cas où le pancréas n’a pas été extirpé totalement. (Voir exp. vu, viii, xxix). Après ingestion de glycose, sucre de canne, sucre de lait, il apparaît dans l’urine des quantités de glycose variables suivant le plus ou moins de gravité du diabète, mais toujours notablement inférieures aux quantités ingérées (Voir exp. vin. Tableau v).
Une circonstance qui me paraît digne de remarque et que j’ai notée plusieurs fois, c’est l’influence aggravante qu’exerce une ingestion de glycose ou de sucre de canne, sur la marche du diabète, dans certains cas à forme atténuée. En effet, la glycosurie, qui était faible ou inconstante chez certains de mes animaux, à la suite de l’extirpation incomplète du pancréas, se renforça ou s’établit définitivement après l’ingestion d’une certaine quantité
‘ Hédon ; Sur la consommation du sucre chez le chien après l’exlirpation du 'pancréas. Arch. de physiol., 1893, pag. 158.
(le glycose ou de sucre de canne. C/est ce qui s’est produit dans mon expérience ix et, d’une fa(;on encore plus manifeste, dans l’expérience x. Dans ce dernier cas, en effet, la glycosurie, manquant sous l’inlluence du régime azoté depuis plusieurs jours, apparut pour ne plus cesser jusqu’à la mort de 1 animal, après l’ingestion d’une seule dose de 40 gram. de glycose. Il semble que dans certaines conditions l’absorpLion d’hydrates de carbone soit un stimulus pour le développement d’un diabète imminent.
4® Troubles des échanges gazeux.
L’étude des échanges gazeux chez les diabétiques n’a pas fourni des résultats bien concordants et à interprétation facile. Pettenkofer et Voit observant un diabétique dans leur chambre à respiration, virent que les quantités d’oxygène consommé et d’acide carbonique exhalé ne différaient pas de celles que fournit un homme adulte sain. Mais, ajoutaient-ils, si un individu normal absorbait la même quantité de nourriture qu’un diabétique, il exhalerait beaucoup plus de CO' que ce dernier ; chez le diabétique, par conséquent, une partie de la nourriture ne quitte pas Porganisme, ainsi qu’à l’état normal, sous forme de GO^ et O, mais comme sucre. Après l’ingestion d’hydrates de carbone, le rapport de l’acide carbonique expiré à l’oxygène pris à l’air reste chez le diabétique beaucoup au-dessous du chiffre qu’il atteint, dans les mêmes conditions, chez l’individu normal; preuve que, pour le premier, l’oxydation des hydrates de carbone de la nourriture est entravée. En concordance avec les résultats précédents, Livierato ~ trouva que, pour une nourriture ordinaire, la quantité de CO" exhalée chez le diabétique est fortement diminuée (et de plus de moitié) et que, en général, la grandeur de l’excrétion de
’ Pettenkofer et Voit ; Ueher clas Wese?i dcr Zuckerharnruhr [aus den Sitz. der maihem. phys. classe der Akad. dcr in München I8G5 et Zeitschr. f. Biol., 1867. Bd. 3, pag. 428-432).
2 Livierato ; Ueber die Schwankungen der rom Diabelikcr ausgeschiedcn Kohlensaüre bei wechselnden üiül und medicamentoser Hehandlung . Arch. /. cxp. Patli. Bd 25, 1888, pag. 161,
GO' SB trouve en rapport inverse avec la teneur de Turine en sucre. Par contre, H. Léo ‘ soutient que les résultats indiqués par les auteurs précédents, à savoir l’abaissement de la consommation de l’oxygène et de la production de CO' chez le diabétique, ne sont pas exacts dans beaucoup de cas. Expérimentant sur cinq cas de diabète à différents degrés, il trouva que, aussi bien à l’état de jeûne qu’à l’état de nutrition, les échanges gazeux chez le diabétique ne s’écartaient pas de la normale.
Weintraud et Laves® expérimentant sur un diabétique à forme grave, mais chez lequel cependant la glycosurie disparaissait sous l’influence d’un tiaitoraent diététique, constatèrent aussi que la quantité d’oxygène consommé répondait à celle qui était nécessaire pour la combustion du matériel oxydable ingéré. Mais l’excrétion de GO“ demeurait au-dessous du nombre calculé théoriquement : il en résultait une valeur très basse du quotient respiratoire.
La question est donc entourée de beaucoup d’obscurités. Mais le fait que chez le diabétique l’ingestion d'hydrates de carbone n’influence pas la valeur du quotient respiratoire au même degré que chez l’individu sain, paraît pourtant hors de contestation.
Ge quotient qui dans l’état ordinaire est inférieur à l’unité,
s’élève, comme on le sait, et se rapproche de l’unité pour une alimentation riche en féculents chez un animal normalL Or, Hanriof', confirmant en cela les travaux antérieurs, a constaté,
' Léo; Ueber den respiratoi'ischen Sioffivechsel bci Diabetas mellilus. Zeitschr. f. klin. medicin. Bd. 19, suppl. pag. 101, 1891.
^ Weintraud et Laves '• Ueber den respiralorischen Stoffwechsel iin Diabètes mellilus. Zeitschr . f. jyhysioL Chemie, XIX, pag. 603, 1894.
Voyez aussi sur cette question Nehring et Scliinoll ; Ueber den Einfluss der Kohlekydrate auf den gaswechsel der Diabetikers. Zeitschr. f. Klin, medicin, n° 30, pag. 41, 1895.
^ Les hydrates de carbone, contenant, en eOTet, assez d'oxygène pour brûler tout leur hydrogène, n’emjiruntent à l’air que l'oxygène nécessaire à la combustion du carbone, et, comme l’acide carbonique renferme son propre volume d'oxygène, il en résulte que = l, lorsqu’un hydrate de carbone brûle à l'air libre, et il en est de même dans l’organisme.
^ Hanriot; G. R., 189‘2 et Arch. de PhysioL, 1893, pag. 248.
chez deux diabétiques, que le quotient respiratoire ne s’élevait que peu ou point après ingestion d’une grande quantité de pommes de terre. Chez l’un d’eux, qui éliminait habituellement 300gram.de sucre par jour, le quotient respiratoire était àjeûn de 0,78 ; après ingestion de 1 kilog. de pommes de terre et de 1 litre d’eau, il devint 0,74; 0,72; 0,82. Chez l’autre malade, moins gravement atteint (élimination de 90 gram. de sucre par jour sous l’influence du régime antidiabétique), le quotient respiratoire, qui était de 0,71 à jeûn, s’éleva à 0,83 après un repas de pommes de terre ; pour ce dernier, par conséquent, la faculté d’assimiler le sucre était seulement affaiblie et non complètement abolie.
Ces expériences, faites chez l’homme, ont été répétées chez l’animal diabétique après l’extirpation du pancréas par Weintraud et Laves h Ces auteurs trouvèrent que le quotient respiratoire ne s’abaissait pas au moment de l’apparition du diabète, qu’il subissaitplutôt une augmentation, et que, plus tard, il acquérait la même valeur qu’avant l'opération. Toutefois l’ingestion de glycose n’amenait pas, contrairement à ce qui a lieu chez l’animal normal, une élévation du quotient, tandis que cette élévation était le résultat immédiat de l’absorption de lévulose. Ainsi se trouve corroboré, par l’étude des échanges gazeux, ce fait sur lequel nous avons insisté plus haut, que le sucre dextrogyre n’est pas oxydé dans l’organisme diabétique, tandis que le sucre lévogyre est parfaitement consommé. Un fait qui paraît surprenant dans ces recherches de Weintraud et Laves, et dont ces auteurs n’ont donné aucune explication, c’est que le quotient respiratoire ne subit aucun abaissement avec l’apparition du diabète. On pourrait y voir la preuve que la glycosurie ne provient pas d’un trouble de la consommation du sucre, contrairement à l’opinion courante. Mais Minkowski croit pouvoir en donner une autre interprétation, à savoir que « des substances albuminoïdes détruites, dans les-
^ Weintraud et Laves j Ucber den respiratorischen Stoffwechsel eines diabetischen Ilundes nach Pankreas exstirpalion. Zeilschr. f. physiol. Cheinie. Bd XIX 1894, pag. G29.
quelles l’organisme de l’animal en expérience pouvait puiser son énergie, des groupes atomiques pauvres en oxygène et riches en carbone étaient séparés et retenus dans l’organisme », et il appuie cette supposition sur le fait que, chez les animaux diabétiques, on peut trouver un abondant dépôt de graisse dans les organes, spécialement dans le foie.
g VII. Pathogénie du diabète pancréatique.
Quelle est la cause du diabète consécutif à l’extirpation du pancréas ? Nombreux sont les travaux suscités par cette question ; mais, malgré les efforts des expérimentateurs, il semble que nous n’en tenions pas encore la solution complète. Je vais tenter de résumer brièvement ce qui a été fait sur ce sujet.
Les théories qui attribuaient ce diabète à des lésions nerveuses traumatiques ou à l’absence de la sécrétion pancréatique dans l’intestin n’étant plus soutenables après les résultats décisifs fournis par l’extirpation partielle et les expériences de transplantation sous-cutanée du pancréas, il ne reste qu’une interprétation plausible, c’est que le pancréas exerce par une action glandulaire une influence particulière sur les échanges dans l’intérieur de l’organisme L
* Une théorie nerveuse du diabète pancréatique serait cependant encore jusqu’à un certain point conciliable avec les expériences de transplantation sous-cutanée du pancréas, pourrait-on dire en poussant la critique à ses extrêmes limites. L’action exercée par la glande serait indirecte et transmise par ses nerfs centripètes aux centres nerveux qui tiennent sous leur dépendance les phénomènes nutritifs. Il n’y aurait aucun produit de sécrétion interne, mais le tissu glandulaire serait le point de départ d’un réflexe régulateur de certains phénomènes chimiques de l’organisme ; et ce réflexe pourrait exercer sou action efficace, tant qu’un fragment de glande conserverait encore par un filet nerveux des relations avec les centres. L’objection qui vient immédiatement, c’est que dans certains cas on peut séparer complètement le fragment de glande transplanté sous la peau de toutes ses connexions abdominales (vasculaires et nerveuses), sans provoquer la glycosurie d’une façon immédiate. Mais on peut répondre que ce résultat provient de ce que le fragment transplanté a contracté dans le tissu cellulaire de nouvelles connexions nerveuses. Assurément une pareille hypothèse n’est guère réfutable ;
De quelle nature est cette action ? Le pancréas détruit-il une substance nuisible, dont raccumulation dans l’organisme après extirpation de la glande causerait le diabète par une intoxication de nature spéciale ? Dans cette hypothèse, V. Meringet Minkowski transfusèrent le sang d’un chien diabétique à un chien normal; or, ce dernier ne devint point diabétique. Mais, ainsi que ces auteurs le firent eux-mêmes remarquer, l’expérience ne prouve rien contre rhypothèse d’une auto-intoxication, car, chez l’animal normal, la substance nuisible supposée fournie par le sang diabétique avait pu être détruite par le pancréas. De mon côté, pour vérifier cette hypothèse, j’ai transfusé le sang d’un chien diabétique à un autre animal qui avait subi l’extirpation presque totale du pancréas, et chez lequel la glycosurie était à peu près nulle sous l’influence du régime azoté : mais le résultat en fut aussi complètement négatif. Minkoxvski fait observer que cette expérience ne contient pas non plus une réfutation de l’hypothèse en question, parce que l’absence de glycosurie chez le transfusé pouvait être considérée comme l’indice que l’organisme de cet animai était encore capable de détruire la substance toxique. Cette objection est parfaitement fondée, et je reconnais que mon expérience ne^comporte pas de conclusion absolue ; je crois seulement qu’elle laisse peu de probabilité à la théorie en discussion. D’autre part, il résulte de certaines expériences de Lépine ‘ et de Kaufmann ^ qu’il n’y a point, dans l’organisme des animaux diabétiques, une accumulation de ferment diastasique. Le pouvoir saccharifiant du sang ne diffère pas delà normale. Si donc il se produit après l’extirpation du pancréas une accumulation d’une substance a diabétogène » dans l’organisme (et c’est une supposition qu’on aurait tort de rejeter définitivement, puisqu'elle n’a pas été réfutée d’une façon suffisamment rigoureuse), cette substance ne paraît point être le ferment qui saccharifie l’amidon.
elle parait seulement très iavraiseml)labIo. D’autre part, l’énervation du pancréas in situ, qu'il doit être, il est vrai, bien difficile de réaliser d’une manière complète, ne profluit pas le diabète d’après K aufmann.
1 Lyon médical, 1890, pag. 8(j.
2 C. R. Soc. de Biologie, 16 février 1894, pag. 130.
L’hypothèse que le pancréas fournit normalement par une sécrétion interne une substance nécessaire aux échanses et à l’évolution des matériaux sucrés dans l’organisme, est assurément la plus plausible : c’est celle qui a eu le plus de crédit. Mais ce n’est cependant encore qu’une hypothèse, qui n’a reçu aucune conOrmalion directe. Pour moi, du moins, je ne la considérerai comme vérifiée que lorsque le produit de sécrétion du pancréas aura été séparé et qu’on aura montré son action spécifique chez l’animal diabétique. Jusqu’ici, je la tiens seulement pour vraisemblable, en raison des résultats des expériences de greffe du pancréas relatées précédemment, qu’il est bien difficile d’interpréter d’une manière satisfaisante sans le secours de cette théorie. On sait que l’on est parvenu à retirer du corps thyroïde un composé chimique contenant de l’iode qui possède une action fort nette quand il est introduit dans l’organisme dans certains cas de myxœdème ; et que de simples extraits de celte glande possèdent aussi certains effets thérapeutiques. Hien de semblable pour le pancréas'. Les injections sous-cutanées d’extraits aqueux ou glycérine delà glande pancréatique chez les animaux diabétiques ne m’ont donné aucun résultat démonstratif. 11 faut remarquer à ce propos que, toutes les fois qu’on injecte sous la peau un pareil extrait préparé aussi aseptiquement que possible, il se produit invariablement des collections purulentes. Si l’extrait est d’abord filtré sur bougie, il ne se fait pas d’abcès, mais seulement des noyaux indurés très lents à se résorber. Cela tient à ce que la bougie retient non seulement les microbes qui normalement seraient contenus dans les canaux excréteurs du pancréas, mais aussi et principalement la plus grande partie des matières albuminoïdes et des ferments digestifs (l’abcès que détermine l’injection d’un extrait concentré de pancréas provenant surtout d’une digestion du tissu cellulaire). Après filtration sur bougie,
' Lorsqu’on fait ingérer du pancréas à nu animal diabétique, on peut observer un accroissement notable de la glycosurie (iSandmeyer). Résultat facilement compréhensible : en améliorant les processus digestifs, on permet ainsi à l’organisme d’absorber une plus grande quantité de matériaux aptes à former du sucre.
on peut même injecter directement dans le système vasculaire une certaine quantité d’extrait sans tuer l’animal (voyez Exp. xi). L’effet thérapeutique s’étant montré nul chez l’animal diabétique après riujeclion de quantités relativement considérables d’extrait de pancréas, on doit, à mon sens, tenir en suspicion les quelques résultats positifs qui auraient été observés chez l’homme pour des injections qui ne contenaient assurément que des quantités minimes de substance active. D’ailleurs, les cas où ce mode de traitement n’a rien donné sont nombreux L On peut objecter que
* H. Mackenzie [The treatment of Üiahetes melliius by means of pancreatic juice. Brit. rnedic. Journ. Januar 14, 1893) traita deux cas de diabète par le suc pancréatique. La fatigue musculaire s’améliora, mais la glycosurie ne subit pas de modification. Wood (The treatment of Diabètes by pancreatic extracts. Brit. medic. Journ., 1893), dans deux cas de diabète traités avec des extraits de pancréas, nota une amélioration des symptômes subjectifs dans un cas ; la glycosurie diminua un peu dans un cas ; dans l’autre elle augmenta. W. White (on tlie treatment of Diabètes inellitus by feeding on raiu pancréas and by the subeutaneous injection O f liquor pancreaticus . Brit. med. Journ., 1893, mardi. 4) n'obtint aucune influence remarquable en donnant en partie un pancréas frais, en partie de l’extrait de cette glande dans deux cas de diabète ; la glycosurie diminua dans l’un et non dans l’autre. La quantité d’urine et l’excrétion azotée ne montraient aucun changement notable ; l’état général s’améliora peut-être un peu. W. Wills {Brit. med. journ. juin 1893) ne put observer non plus aucune modification notable de la glycosurie après administration du pancréas frais. Par contre, F. Battistini {Ueber zwei Faite von Diabètes mellitus mit. Panier eas sa ft behandelt. Therap. Monatsch., n« 10, pag. 494, octobre 1893) aurait eu des résultats positifs. Les extraits étaient préparés aussi aseptiquement que possible en faisant digérer pendant 24 heures des fragments de pancréas frais de veau et de mouton dans un poids égal de glycérine ou de solution physiologique de NaCl. Après expression, les solutions étaient filtrées sur papier stérilisé et injectées pures ou diluées de moitié d’eau stérilisée (extrait glycériné). Les précautions d’antisepsie absolue furent prises (il y eut cependant un abcès). La dose employée fut de 5<=« au début, puis progressivement portée à 15-20'®. Dans deux cas, il y eut diminution du sucre et augmentation de la diurèse. Celte diminution fut passagère avec de petites doses, un peu plus durable avec des doses moyennes. P. Watson {Notes on Diabètes treated with exlracts and by grafts of scheep's pancréas. Brit. med. Journ., décembre 1894) a été jusqu’à insérer sous la peau d un diabétique trois morceaux de pancréas de mouton. Bien entendu, le résultat fut nul : on doit le comprendre d’après ce que nous avons dit sur la technique de la transplantation sous-cutanée du pancréas. De Cérenville (Observations sur les effets de l ingestion de substance pancréatique dans le diabète, Bev. med. de la
ces insuccès tiennent à ce que les extraits de pancréas injectés, en raison de leur composition chimique extrêmement complexe, renferment des substances antagonistes dont les effets dans Torganisme s’annulent. C’est possible, mais les tentatives d’extraction d’un principe actif du tissu pancréatique par différentes méthodes chimiques (en particulier celle qui permit à Baumann d’isoler la thyroiodine) n’ont abouti jusqu’à présent à aucun résultat précis (Hugounencq et Doyon ' ) .
Dans l’hypothèse que le produit de sécrétion interne du pancréas serait contenu dans le sang, j’ai cherché si l’on pourrait parvenir à faire disparaître le diabète ou du moins à l’atténuer en transfusant le sang d’un animal normal à un animal dépancréalé. J’ai, dans mes notes, toute une série d’expériences de cette sorte : l’animal diabétique était saigné copieusement jusqu’à ce qu’il fût sur le point de succomber ; à ce moment, on pratiquait la transfusion directe, par la veine jugulaire, du sang d’un chien normal, jusqu’à la mort de ce dernier par hémorragie. Une fois délié, l’animal transfusé se retrouvait dans le même état qu’avant l’opération ; l’intensité de sa glycosurie n’était abaissée que pour peu de temps, et, d'après la quantité de sucre éliminée dans les 24 heures suivantes, on pouvait dire que le diabète n’avait point subi d’atténuation appréciable'.
Suisse 7'oni., tom. XII, pag. 6G0, 1895) expérimenta le traitement pancréatique dans 5 cas de diabète, 4 fois par ingestion de substance pancréatique de mouton fraîche hachée, à la dose de 4, 10. SOs*- par jour; une fois en injection souscutanée. Quatre cas sans aucun résultat. Dans le 5®, abaissement passager de la glycosurie. Le résultat dépendrait de la forme de la maladie.
' Hugounencq et Doyon ; Arch. de physiol,, 1897.
2 Un abaissement un peu durable de la glycosurie a peut-être été le résultat de la transfusion dans mon expérience xvii. Mais c’est là le seul cas positif. D’après De Dominicis (loc. ciL), l’injection de sang de la veine porte d’nn chien sain, en digestion de viande, chez un chien rendu diabétique par 1 extirpation du pancréas, non seulement ne diminue pas le sucre dans l’urine du diabétique, mais peut même l’augmenter du double. Pour M. Lépine (Des travaux récents relatifs à la palhogénie d,e la glycosurie et du diabète. Arch. de méd. experim., janvier 1892, n» 1), ce résultat n’est pas extraordinaire. Il tient à ce que le sang injecté renferme non seulement le ferment glycolytique, mais le ferment sacchariOant, dont
La théorie de la sécrétion interne, malgré ses lacunes, étant considérée comme fondée, on a cherché à élucider d’une manière indirecte le mécanisme d’action dans l’organisme de la substance hypothétique formée parle pancréas; et les expériences entreprises sur ce sujet ont donné naissance à deux théories adverses, la théorie de Lépine et celle de Chauveau et Kaufmann.
Théorie de Lépine. — Le produit de sécrétion interne du pancréas est un ferment dont la présence dans le sang est nécessaire pour la consommation du sucre dans l’organisme {ferment gly-colijtique). M. Lépine est parti de ce point de vue pathogénique, généralement accepté aujourd’hui, que l’hyperglycémie diabétique résulte d’une incapacité de l’organisme de consommer le sucre normalement formé, incapacité qui d’ailleurs peut être considérée comme absolue ou relative suivant la gravité des cas L Or, ce trouble, d’où provient-il? De ce que l’organisme s’appauvrit en ferment glycolytique. La gravité du diabète après l’extirpation du pancréas résulte de la suppression des sources principales de ce ferment.
L’hypothèse que le sucre est à l’état normal transformé sous l’action d’un ferment et que ce dernier ferait défaut au diabétique avait été antérieurement formulée par O. Schultzen". Dans la
l'action, dans les conditions où M. De Dominicis les recueille, a été prédominante. Pour mes expériences je ne puis admettre que rinfluence llivorable de la transfusion ait été masquée par une exagération de la formation du sucre sous l’inQuence du ferment sacchariflant ; car, il s’agissait d’aninaux chez lesquels la réserve de glycogène était épuisée, et, quant à la quantité de glycogène fournie par le sang transfusé, elle était évidemment négligeable. Mais pour ce qui est d’une augmentation de la production du sucre chez te transfusé, elle me paraît néanmoins rationnelle, parce qu’on substituait dans ces conditions à un sang appauvri, d’une manière générale, en matériaux nutritifs, un sang plus riche en substances pouvant se transformer en sucre,
' La théorie du ralentissement de l’assimilation du sucre a été formulée à jieu près à la même époque par Ch. Bouchard dans ses leçons et dans son livre sur les Maladies par ralentissement de la nutrition, et par Nannyn [Beitràge zur Lekre vom Diabeles mcllitus. Arch. f. exp. Palh. u. Pharmak, III, Ileft. 2, 1874).
- O. Schnltzen ; Beitràge zur Pathologie und Thérapie des Diabeles mellitus. Berl. Klin. Wochenschr, u" 35, 1872.
théorie de cet auteur, le sucre serait non point oxydé, mais dédoublé sous l’action d’un ferment en acide lactique et glycérine : Chez les diabétiques, les
processus d’oxydation ne S(3raient pas entravés, mais par suite de l’absence de ce ferment, le sucre, qui d’ailleurs ne pourrait subir l’oxydation directe, serait excrété sans transformation. Mais aucune preuve n’avait été donnée de l’existence d’un tel ferment.
M. Lépine n’a pas cherché à élucider la nature du ferment qu’il a appelé glycolytique ; il s’est attaché seulement à en démontrer l’existence dans le sang normal et la diminution dans le sang diabétique.
On savait, par les expériences de Cl. Bernard, que, dans un échantillon de sang abandonné à lui-même, la teneur en sucre baisse progressivement à partir du moment de la saignée, si bien qu’au bout d’un temps plus ou moins long, l’extrait aqueux de ce sang, convenablement désalbuminé, ne donne plus aucune réduction de la liqueur de Fehling. En un mot, dans le sang in vitro, il se produit une destruction spontanée du sucre, une glycolyse. Reprenant d’une façon méthodique l’étude de cette question, M. Lépine ' a déterminé un certain nombre des conditions qui président à la production du phénomène, en particulier l’influence du temps et de la chaleur, et il a déduit de ses observations que la glycolyse est le résultat d’une fermentation. L’influence de la chaleur paraît plus particulièrement en faveur de cette conclusion. En effet, la destruction du sucre in vitro est d’autant plus active que la température est plus élevée, jusqu’à une certaine limite au-dessus de laquelle la glycolyse devient nulle. Le sang, chauffé à 55-56° pendant quelques instants, devient
‘ h(i]^\ne \ Lyon médical, déc. 1889, pag. 619 et 1890, pag. 83. — G. R. 8 avril 1890. — Lépine et Barrai ; G. R., 23 juin 1890, 22 juin 1891, 23 février 1891 , 25 mai 1891 .
Voyez aussi Lépine; Sur la pathogénie du diabète consécutif à l’extirpation du pancréas [Arch. de médec. expcrim., 1®’’ mars 1891, n° 2). Des travaux récents relatifs à la pathogénie de la glycosurie et du diabète {Ibid., 1®'' janvier 1892, n® 1). Des relations existant entre le diabète et les lésions du pancréas, revue critique {Revue de Médecine, 1892, tom. XII).
laqué et perd la propriété de détruire son sucre, lorsqu'on le maintient à la température oplima de glycolyse, c’est-à-dire vers 40". Complétant sa démonstration, M. Lépino a trouvé que le ferment glycolytique est fixé sur les globules blancs, et qu’il passe par diffusion dans le sérum. Après avoir centrifugé un échantillon de sang, recueilli et lavé ses globules avec de l’eau salée, il a pu transmettre à l’eau de lavage la propriété glycolytique. Dans le sang circulant le ferment glycolytique serait cédé par les globules blancs aux tissus au niveau des capillaires.
Gela posé, la notion que dans le diabète la quantité de ferment glycolytique est diminuée, repose sur la comparaison de la glycolyse i)i vitro et in vivo entre le sang normal et le sang diabétique. Toutes choses étant égales du côté des conditions qui président à la glycolyse, le sang diabétique perd moins de sucre m vitro que le sang normal ; cette perte n’est pas, il est vrai, toujours très différente en valeur absolue, mais elle l’est constamment en valeur relative. Par exemple, tandis qu'un sang normal perd de 16 à 34 "/o de son sucre en une heure, à la température de 41” c, un sang diabétique ne perd que 5-10 % ou moins encore. D’autre part, si à l’aide d’un appareil à circulation artificielle on fait circuler dans la patte d’un chien comparativement du sang normal et du sang diabétique défibriné, on constate que le premier perd pendant la première heure environ 60 "/g de son sucre, tandis que, pour le second, la perle dans le même temps n’atteint pas 30 "/o *•
Pour ce qui est maintenant des autres preuves directes que le pancréas est une source de ferment glycolytique, M. Lépine eu a fourni plusieurs notamment que le pouvoir glycolytique du sang peut être renforcé par certaines agressions expérimentales sur le pancréas, qui agiraient comme excitants de la sécrétion (section des nerfs de la glande, injection d’eau salée ou d’huile dans le canal de Wirsung, etc.) et que la glycolyse est norma-
‘ Lépine et Barrai ; G. R., 23 juin 1890 et 20 juillet 1891 .
Lépine et Barrai ; C. R., 23 nov. 1891. Lépine-, Haviie de Méd., tom. XII, 1892, pag. 486-487.
lemenl plus active dans le sang de la veine pancréatique que dans celui de la veine splénique.
La théorie de M. Lépine est étayée sur un faisceau d’expériences considérable. Il lui manque cependant la preuve qui, à elle seule, suffirait à entraîner la conviction : le ferment glycolytique* n’a pu jusqu’ici être isolé et préparé chimiquement à la manière des autres ferments de l’organisme, et le tissu du pancréas ne paraît point en contenir*. On ne saurait d’ailleurs y voir une objection grave au point de vue théorique ; mais en pratique le desideratum se fait vivement sentir. Car, alors qu’il nous est facile d’opérer la transformation de grandes quantités de matière avec les divers ferments connus, grâce aux procédés qui permettent de les isoler, dans un état d’ailleurs plus ou moins pur, nous ne pouvons juger des effets du ferment glycolytique que d’après une transformation de glycose qui reste toujours dans des limites très étroites. Aussi, tandis que les produits de l’action fermentaire nous sont connus pour la plupart des enzyujes, nous ne pouvons rien dire de positif sur les produits de la destruction du glycose par le ferment glycolytique. Ce ferment agit-il par
1 La production artificielle de ferment glycolytique aux dépens de l'amylase traitée par les acides (Lépine ; G. R., 21 janvier 1895. Lépine et Martz ; Arch. de med. expér., 1“*' mars 1895) ne paraît pas devoir être confirmée. Je crois d’ailleurs pouvoir dire quo M. Lépine a renoncé à cette idée (d’après une communication qu’il a eu l’obligeance de me faire/
2 Je n’ai point réussi pour ma part à faire baisser le titre d’une solution sucrée par l’addition d’un extrait de pancréas ; et je m’étonne que Sympson ait obtenu un résultat positif dans ces conditions [Preliminary report on lhe glycolytic ferment O f t'ne pancréas. Prit. med. Journ., n° 1673).
D'autre part, l’hypothèse que le sucre serait détruit dans le pancréas môme, à l’état physiologique, n’est pas admissible d’après les analyses comparatives du sang des veines pancréatiques et de la veine porte, faites par Pal [Beitrag zur Kenntniss der Pankreasfunction. Wien. ktin. Wochenschr., n° 4, 1891). Aussi je me bornerai à citer l’opinion de Raidi (La giieosuria in rapporta con la funzione del pancréas. — Arch. di Farmac. et Therapeut., vol. III, pag. 173, 1895), qui croit à une destruction du sucre par le pancréas vivant, parce que, ayant fait traverser cette glande m situ par du sang additionné do glycose, sous pression constante, il trouva une notable diminution du .sucre du sang de la veine [)ancréatique comparativement au sang injecté (U, 41 8 contre 1,418).
lU
oxydation à la manière des substances récemment étudiées sous le nom d’oxydases, ou par dédoublement, comme le supposait Schultzen ? On ne sait.
Cette théorie a du reste soulevé beaucoup d’objections et de critiques. Arthus \ tout en accordant que la destruction du sucre dans le sang in vitro présente les principaux caractères d'une fermentation, n’admet pas que le ferment glycolytique existe dans le sang vivant, circulant ; pour lui, ce ferment procède de la mort des globules blancs, de même que le fîbrin-ferraent ; la giycolyso est un phénomène de mort du sang, comme la coagulation. Il appuie cette manière de voir, principalement sur les constatations suivantes : que le sang tiré hors des vaisseaux ne perd pas de sucre dans les premiers moments après la saignée, que certaines substances qui empêchent la coagulation (oxalate de soude, fluorure de sodium) entravent aussi la glycolyse, que le sang qui est emprisonné dans une veine jugulaire de cheval, entre deux ligatures et qui, dans ces conditions, ne se coagule pas, comme on sait, conserve intégralement son sucre.
M. Lépine réplique que, si le saug ne paraît pas perdre de sucre dans les premiers moments après la saignée, cela tient à ce que la glycolyse est masquée par la production simultanée d’une certaine quantité de sucre aux dépens du glycogéue (qui existe toujours en petite proportion dans le liquide sanguin) ; et que, dans l’expérience de la veine jugulaire, le sang perd parfaitement du sucre, si, au lieu de laisser le vaisseau suspendu immobile, on le retourne de temps en temps de façon à empêcher les globules de se sédimenter, et à permettre au ferment glycolytique de diffuser dans le plasma’. Aussi, malgré les objections d’Arthus, continue-t-il à considérer ce ferment comme un produit du fonctionnement vital des globules blancs.
On a dit aussi que le sang rendu incoagulable par l’extrait de
' Arlhus; Glycolyse dans le sang et ferment glycolytique. Arcli. de Physiologie, juillet 1881 et avril 1892.
2 Lépine et Barrai ; G. R. Soc. de Biol., 25 avril 1891.
sangsue ne perd pas son sucre (Golenbrander) Cependant, en répétant cette expérience, j’ai constaté qu’un échantillon de sang de chien, dans ces conditions, avait éprouvé en deux heures à 40“c, une perte notable, quoique peut-être inférieure à la normale". lien fut de môme avec du sang rendu incoagulable par une injection de peptono.
Supposons, maintenant, que la question de principe touchant l’existence d’un ferment glycolytique dans le sang circulant soit résolue par l’affirmative, la discussion n’esl point close pour cela. La donnée de M. Lépine, que le sang diabétique possède un pouvoir glycolytique moindre qu’à l’état normal, a soulevé de sérieuses objections (Sjnsoni % Kraus % Minkowski *').
M. Lépine évalue, avons-nous dit, le pouvoir glycolytique d’un sang d’après le calcul de la perte pour cent de sucre dans un temps donné, et non d’après la valeur absolue de cette perte. Or il arrive de la sorte, infailliblement, que le sang diabétique, en raison de sa teneur élevée en sucre, doit être considéré comme possédant un pouvoir glycolytique moindre que celui du sang normal, bien qu’il perde autant de sucre que ce dernier en valeur absolue et parfois davantage. La chose est facile à comprendre.
Voici un sang normal contenant 1 gram. de sucre °/oo et perdant en une heure, je suppose, 0,20 de sucre. La perte pour cent sera 20. Voilà maintenant un sang diabétique, renfermant primitivement 4 gram. de sucre 7oo ^1 perdant aussi, dans le même temps, la même quantité de sucre, soit 0,20 ; la perte pour cent sera 5. Ainsi, bien que les quantités de sucre détruiies dans l’un et l’autre cas soient égales, cependant le pouvoir gly-
* D’après analyse dans Semaine médicale , n° 53, 1892, pag. 428.
2 Rywosch [Ueher denËin(luss des Blutegel exlractes auf die glijcolg se im Elut. Cenlralbl. f, PkysiuL, XI, pag. 495, 1897) n’a noté aussi qu’un retard de la glycolyse in vitro dans le sang rendu incoagulable par l’extrait de sangsue.
Sansoni ; // fennento glicolüico del sangue e la patogeni del diabele mellito. Ri forma medica, juli 1891, janvier 1892.
Kraus , Ueber die Zuckerumsetzung im mensclilichcn Blute ausserhalb des gefàssystems. Zeitschr. f. klin. Medicin,, Bd XXI, 1892.
“ Loc, cit.
colytique pour le sang diabétique est exprimé par un chiffre quatre fois moindre que pour le sang normal. Avec celte façon de calculer, il peut se trouver même qu’un sang diabétique, qui perdrait en valeur absolue beaucoup plus de sucre qu’un sang normal, aurait cependant un pouvoir glycolytique moindre que celui-ci. C’est ce qui est arrivé dans le cas suivant, que je relève dans un tableau d’expériences de M. BarraP. Un sang normal, contenant 1,05 de sucre 7ooj perdit en quinze heures, à la température du laboratoire, 0,11 de sucre, tandis qu’un sang diabétique, renfermant 3,46 de sucre Vooî perdit, dans les mêmes conditions, 0,30 de sucre, c’est-à-dire beaucoup plus du double. Or, que donne le calcul pour cent? Une perte de 10,5 pour le premier et de 8,7 seulement pour le second.
M. Lépine reconnaît parfaitement ce que cette critique a de fondé. Seulement il persiste à penser que le pouvoir glycolytique doit être exprimé par la perte relative et non par la perte absolue de sucre, parce que la glycolyse doit être d’autant plus intense que la teneur en sucre du sang est plus élevée. C’est-à-dire, par exemple, que pour qu’un sang diabétique, contenant quatre fois plus de sucre qu’un sang normal, pût être considéré comme ayant un pouvoir glycolytique égal à ce dernier, il faudrait que sa perte absolue en sucre fût à peu près quatre fois plus forte.
Kraus a objecté que l’intensité d’une fermentation ne dépend que de la quantité de ferment mise en œuvre et non de la quantité de matière à transformer. A cette vue, plus théorique qu’expérimentale, M. Lépine ^ a répondu en fournissant la preuve directe que des échantillons d’un même sang, additionnés de quantités progressivement croissantes de glycose, perdaient d’autant plus de sucre que la teneur en était plus élevée.
Je puis prendre parti dans ce débat, grâce à quelques expériences que j’ai entreprises pour m’éclairer sur une question que
1 E. Barrai ; Sur le sucre du sanrj. Son do. âge,, ses variations, sa destruction par le temps, lu chaleur et par les lissus vivants. Nouvelle théorie du ferment fjlijcolglique (Th. docl., Lyon, 189ü, pag. 75).
^ Lépine el Méiroz ; C. 11. 17 juillet 1893.
je considérais comme fondamentale pour la théorie. D’abord, à un point de vue général, j’ai voulu me rendre compte s’il était exact que l’intensité d’une fermentation dépendait non seulement de la richesse en ferment, mais aussi de la quantité de matière à transformer, et j’ai expérimenté, dans ce but, avec l’amylase et l’invertine. Or, il m’a été facile de constater qu’en ajoutant une même quantité de ces ferments très dilués, dans des solutions d’empois et respectivement de sucre de canne de plus en plus concentrées, la quantité de sucre réducteur formé s’accroissait progressivement avec la richesse de la solution. D’après cela, je ne doutais pas qu’il n’en fût de même pour la glycolyse et que M. Lépine n’eût pleinement raison. Cependant, en étudiant la glycolyse dans des séries d’échantillons de sang normal, additionnés de glycose, de façon que leur teneur en sucre s’élevât au maximum jusqu’à 4 ou 5Yoo> constatai que la destruction du sucre n’était point accrue dans une mesure aussi considérable qu’on aurait pu s’y attendre. Il en résultait que, pour ces échantillons de sang sucré, la perte p. 100 de sucre avait une valeur faible, qui ne paraissait pas s’écarter de celles que donnaient, d’autre part, les échantillons de sang pris à des chiens dépancréatés. Ainsi, pour un sang contenant primitivement 2,92 de sucre °/oo, la perte p. 100 de sucre, au bout d’une heure, à 39", 5, était 10,2. Dans un autre cas, la teneur initiale étant 2,81 ®/oo, la perte p. 100, au bout d’une heure, à 41", était 9,9. Dans ces deux expériences, le sang avait été artificiellement enrichi en sucre par une injection inlra vasculaire de glycose chez l’animal vivant. Dans les expériences suivantes, le sang, préalablement défibriné, fut directement additionné de glycose. La teneur d’un sang normal en sucre ayant été portée de la sorte à 3 ®/oo) perte p. 100 fut 18 après deux heures d’étuve à 40". Pour un autre échantillon, pris sur un autre animal, la teneur initiale étant 4,21 "/„o, la perte p. 100 fut 13 au bout de deux heures à 40". Dans un autre cas, [)Our un sang titrant 4,42 ®/oo, la perte p. 100 fut 10 après deux heures à 40®. Enfin, dans une expérience, a{)rès avoir
élevé la teneur du sang en sucre à 5,2 la perle p. 100 fut seulement 6,5 au bout d’une heure à 40“.
Or, ces valeurs exprimant le pouvoir glycolytique du sang, artificiellement chargé en sucre, ne s’écartent pas d’une manière bien manifeste de celles que l’on obtient avec le sang des animaux rendus diabétiques par l’extirpation du pancréas. Aux résultats se rapportant à ce sujet, que j’ai exposés dans mes expériences xi et xxi, je puis ajouter les suivants :
Tableau XII.
Sucre initial
Sucre
après glycolyse
Perle
Conditions de l’expérience
absolue
Température
Durée
2 heures.
4 heures.
2 heures.
1 heure.
3 heures.
3 heures.
On pourrait objecter que les expériences de glycolyse avec du sang additionné de glycose ne sont point comparables à celles qui sont instituées avec le sang diabétique, parce que le sucre du sang serait plus facilement destructible que leglycose. Mais cette objection tombe devant l’expérience où du sang normal fut artificiellement enrichi en sucre de sang diabétique. Ainsi un échantillon de sang défibriné de chien, titrant 4^*',33 de sucre p. 1000, après addition de sucre extrait d’une certaine quantité de sang diabétique, perdit en deux heures à 42®, 0*’’'‘,62 soit 14 ®/o.
C’est pourquoi la notion que, chez l’animal diabétique, la quantité de ferment glycolytique aurait subi une diminution notable dans le sang, ne rn’apparaît pas avec un caractère d’entière évidence, et j’estime que la détermination du pouvoir glycolytique d’après la perte pour cent de sucre est illusoire. Car, bien que je sois convaincu que la glycolyse augmente avec la richesse du sang en sucre, cependant je ne trouve pas que cet accroissement ait lieu dans une proportion sulfisante pour nous autoriser à évaluer le pouvoir glycolytique à la manière de M. Lépine. Je
crois même que ce pouvoir serait plus exactement mesuré par la perte réelle en sucre, quoique encore d’une façon inexacte. Mais, maintenant, M. Lôpine a aussi constaté que cette porte réelle do sucre est dans certains cas plus faible dans le sang diabétique que dans le sang normal. Cette observation a été faite avec du sang [)rélevé chez l’homme; je ne puis que la signaler*. Cependant, pour ce qui concerne les animaux dépancréatés, je suis persuadé que le pouvoir glycolytique de leur sang, évalué d’après la perte absolue de sucre, et non d’après le calcul de la perte pourcent, ne diffère pas sensiblement de celui du sang normal, et se montre d’ailleurs, comme ce dernier, extrêmement variable suivant les cas^.
L’argumentation suivante de Minkowski est aussi digne de remarque. Si l’organisme de l’animal diabétique parvient, grâce àl’accumulation du sucre dans son sang, à compenser son appauvrissement en ferment glycolytique, c’est-à-dire à détruire une quantité de sucre égale à la normale, il ne peut plus être question d’un ralentissement de la consommation du sucre dans le diabète, et celte conception fondamentale, sur laquelle la théorie est édifiée, nous échappe. Minkowski pense, comme Artlius, que le ferment glycolytique n’existe point dans le sang circulant, et que la glycolyse dans le sang in vitro est un phénomène cadavérique qui ne nous renseigne en aucune façon sur le mode d’après lequel le sucre est détruit dans l’organisme.
Théorie de Chauveau et Kaufmanîi. — Le produit de sécrétion interne du pancréas agit sur le foie pour régler et modérer la formation du sucre. Dans la première théorie de ces auteurs cette
1 Lépiiie et Barrai; G. R., 23 mars 1891.
- Si cependant la perte absolue de sucre paraissait moindre pour le sang diabétique, on pourrait, en retournant contre M. Lépine un de ses arguments, dire que ce fait provient de ce ({uo la glycolyse est en partie masquée par une production de sucre aux dépens du glycogène, lequel est, comme nous l’avous dit, plus abondant dans le sang diabétique.
^ Chauveau et Kaufmann ; Loc. cil. G. R. G et 13 lévrier 1893 et G. R. Soc. de Biologie, Il mars 1893.
régulation devait s’opérer d’une manière indirecte, par l’intermédiaire du système nerveux, dont certains centres étaient influencés d’une façon spéciale par la sécrétion pancréatique; plus tard, M. Kaufmann ' fut conduit à admettre que l’influence du pancréas s’exerce aussi d’une façon directe sur le foie. Le pancréas et le foie sont deux glandes couplées physiologiquement pour la fonction glycogénique; la première joue le rôle d’un frein pour l’autre. Après l’extirpation du pancréas, la formation du sucre par le foie s’exagère, d’où hyperglycémie.
Le fondement de cette théorie diff'ère totalement, on le voit, de la précédente. MM. Chauveau et Kaufmann estiment, en eflèt, que l’hyperglycémie résulte toujours d’une exagération delà production du sucre et non d’une diminution de la consommation de cette substance par les tissus, et ils pensent en avoir fourni la preuve en montrant que, chez les animaux rendus hyperglycémiques par l’extirpation du pancréas la différence de teneur en sucre du sang artériel et du sang veineux a la même valeur que dans l’état physiologique (Voyez plus haut).
Partant de là, MM. Chauveau et Kaufmann ont étudié l’influence qu’exercent sur la glycémie certaines lésions nerveuses (section sous-bulbaire, piqûre du plancher du quatrième ventricule, section de la moelle), soit seules, soit combinées de différentes manières avec l’extirpation du pancréas, et les résultats des nombreuses séries expérimentales qu’ils ont instituées de la sorte, les ont conduits à la théorie suivante. Il existe, dans le système nerveux central, deux sortes de centres qui influent sur la glyco-formation hépatique d’une façon antagoniste , un centre modérateur situé dans la moelle allongée et un centre excitateur situé dans la partie supérieure de la moelle cervicale. Le produit de sécrétion interne du pancréas agit sur ces deux centres en sens inverse, de manière à produire des effets cumulatifs de même nature sur la fonction glycogénique; il excite le centre modérateur et modère le centre excitateur. L’extirpation du pancréas, par conséquent, en supprimant cette sécrétion, détruit l’action
‘ Kaufmaan ; Luc. cil. Arch, de PhysioL, 1895.
frénatrice el exalte l'action excitatrice des centres nerveux. D’où suractivité considérable de la glyco-formalion entraînant l’hyperglycémie el la glycosurie.
Cette théorie fut bientôt modifiée et complétée par Kaufmann. Cet auteur constata, en effet, que la section préalable des nerfs du foie (opération qui, par elle-même, n’exerce aucune modification durable de la glycémie) n’empêche pas la dépancréatisation de produire ses effets habituels; un animal à foie énervé devient diabétique après l’extirpation du pancréas. Dans ces conditions il ne pouvait plus être question d’une intervention nécessaire des centres nerveux, el il fallait admettre que l’influence modératrice sur la glycO'formation attribuée au pancréas s'exerçait directement sur le foie sans concours du système nerveux h De plus, Kaufmann ajouta aux notions acquises antérieurement cette autre conception que le pancréas exerce, par son produit de sécrétion interne, une action frénalrice puissante sur la désintégration bistolytique des tissus. Je ne saurais exposer en quelques mots tous les détails des recherches de Kaufmann et les diverses combinaisons expérimentales qu’il a imaginées pour étayer sa théorie. Me bornant à en extraire ce qui me paraît essentiel, je crois pouvoir formuler ses conclusions relatives au mécanisme du diabète pancréatique de la manière suivante. L’hyperproduction du sucre par le foie, qui est la cause du diabète après la dépancréatisation, résulte: 1° d’une perturbation dans le fonctionnement des centres régulateurs de la glycogénie hépatique ; 2° d’un trouble direct delà fonction du foie (suppression de l’action modératrice que le produit de sécrétion interne du pancréas exerce directement sur la glyco-formation hépatique) ; 3° d’une désintégration histolytique exagérée faisant passer dans le torrent circulatoire une plus grande quantité de matériaux aptes à former du sucre en traversant le foie (suppression de l’action modératrice du pancréas sur l’hislolyse).
1 Voyez aussi sur ce sujet Thiroloix ; Effets de la section des nerfs du foie chez les animaux normaux ou rendus diabétiques par V extirpation du pancréas ; démonstration d’une glycogénie et d’une glycosurie hepato-pancréatique d’ordre cellulaire (Société de Biologie, 30 mars 1895).
Pour Minkowski, la lliéorie ingénieuse, mais un peu compliquée, de Chauveau et Kaufmann, est édifiée sur une base peu solide; car l’hypothèse que l’hyperglycémie diabétique relève d’une exagération de la production du sucre est difficilement acceptable. C’est aussi l’avis de beaucoup d’autres auteurs.
11 faut remarquer, en effet, que MM. Chauveau et Kaufmann n’ont donné aucune preuve directe à l’appui de leur hypothèse fondamentale, et j’ai montré plus haut que les dosages comparatifs du sang porte et sus-hépatique ne lui étaient pas favorables. Il est vrai que, d’autre part, l’expérience directe paraît impuissante à montrer cet abaissement do la consommation du sucre par les tissus que l’on considère généralement comme la cause primordiale du diabète. Mais les dosages comparatifs du sucre dans les sangs artériel et veineux sont-ils bien de nature à nous fournir la solution de cette question controversée ? On peut en douter, car ils n’indiquent que des différences tellement minimes, que la moindre erreur de dosage suffit pour en fausser l’interprétation. Aussi, il se pourrait bien qu’il existât entre l’état physio'ogique et l’étal diabétique une différence réelle dans la glycolyse, mais inappréciable par nos moyens actuels d’investigation, et que celte différence suffît à produire le trouble hyperglycémique.
J’avais espéré, un moment, pouvoir résoudre cette question, en séparant le foie de la circulation chez l’animal diabétique et en cherchant si, dans ces conditions, un abaissement de l’intensité et de la rapidité de la glycolyse serait appréciable. J’avais d’abord conclu, mais avec réserves, que le sang circulant dans le train antérieur de l'animal, après ligature de l’aorte et de la veine cave au-dessus du diaphragme, ne perd pas son sucre. Mes réserves étaient prudentes ; car dans des expériences ultérieures, j'observai des résultats opposés. Aussi, en présence de ces contradictions, je renonçai à une méthode qui, à mes yeux, était de médiocre valeur, et je crus ne devoir donner aucune autre publicité à ces recherches. M. Kaufmann en reprenant ces
^ Kuufmaan , G. R. 19 mars I89 i.
expériences, trouva que la glycolyse s’opérait chez l’animal diabétique avec la même intensité que chez l’animal normal. KauschS (i’aulre part, expérimentant sur des oiseaux dépan créatés (l’ablation du pancréas produisant, selon lui, chez ces animaux un haut degré d’hypeiglycémie, quoique, à la vérité, sans glycosurie évidente), constata qu’aprés l’ablation du foie, le sucre baissait rapidement dans le sang et à peu prés dans le même temps que chez les animaux privés seulement de leur foic^.
L’hypothèse du ralentissement de la consommation du sucre chez l’animal diabétique ne peut donc être appuyée sur l’expérience directe; ma's, comme le dit Minkowski, on n’a point le droit pour cela de faire table rase do toutes les considérations logiques qui militent en sa faveur. «Lorsque, par exemple, un chien diabétique du poids de 6 kilogr., à jeun depuis plusieurs jours, après ingestion graduelle, dans le cours d’une journée, de 100 gr. de glycose, excrète dans l’urine 107 gr. 5 de sucre à côté de 4,55 d’azote, comment pourrait-il être question d’une intégrité de la consommation du sucre et d’une augmentation de production de cette substance comme cause du diabète ? D’où aurait donc pu provenir une telle quantité de sucre. Serait-ce des quelques 28 gr. de substances albuminoïdes détruites dans le corps ? »
D’autre part, quand on réfléchit à la quantité énorme de sucre qu’il faut faire absorber à un animal normal pour produire une glycosurie qui, certes, reste bien au-dessous de la glycosurie diabétique, on se représente difficilement l’hypeiactivité (jue le foie devrait acquérir pour occasionner l’élimination de ces quantités
* Kauscli ; Der Zucker vcrbrauch im Üiabetes mellUus des Vogels nach Pankreas cxslirpation, Arcli. f. exp. path. u. Phann., 1807, pag. 210. Bd. XXIX.
^ Marcuse (Die Ikdculung des L' ber fur dus Pankreasdiabeles. A rch. /. Phgsiol., pag. 539, 189i) a cherché aussi à se rendre compte du rôle du Ibie daus le diabète en extirpant cet organe en même temps (pie le pancréas à des grenouilles. Il vit (|uo dans ces conditions la glycosurie ne se montrait jamais. Mais on ne considérera peut-être point ces expériences comme ayant une grande portée, si l’on se rapporte à ce que nous avons dit dans un chapitre antérieur sur les résultats de l'extirpation du pancréas chez les animaux à sang froid.
considérables de sucre qu’on observe dans le diabète grave, la consonanaation du sucre étant supposée rester nornaale.
La glycosurie si intense du diabète pancréatique ne peut donc guère recevoir une interprétation satisfaisante en dehors de la théorie du trouble de la consommation du sucre. Les expériences de Minkowski avec le lévulose, relatées précédemment, sont en accord avec celte manière de voir; car elles montrent que, tandis que le dextrose ne peut être consommé dans l’organisme sans l’intervention de la fonction pancréatique, il n’en est pas de même du lévulose, qui, en outre, peut occasionner chez le diabétique la formation d’un abondant dépôt de glycogène.
Cette théorie n’exclut pas, du reste, complètement l’hypothèse d’une hyperproduction du sucre dans le diabète. Mais cette der» nière, si elle existe, ne saurait être qu’acce^soire et secondaire, et elle pourrait, de même que la disparition du glycogène du foie, présenter le mécanisme suivant (Minkowski) : ce Le trouble de la consommation du sucre peut amener dans l’économie un vif besoin de cette matière, de même qu’un travail musculaire prolongé amène l’augmentation do ce besoin, ce qui se traduit par une rapide diminution du glycogène hépatique (Külz). Alors on peut supposer que dans l’organisme diabétique le glycogène formé des matières albuminoïdes ou des hydrates de carbone de la nourriture est continuellement et aussitôt transformé en glycose, qui, n’étant point consommé, s’accumule dans le sang et passe dans l’urine. » C’est cette même idée que M. Lépine avait déjà antérieurement formulée et qu’il avait fait comprendre par une image saisissante, en comparant ce qui [lasse à ce point do vue dans l’organisme diabétique, à l’action d’un homme inintelligent qui, voyant qu’un poêle ne tire pus, continuerait à le bourrer de charbon L
M. Kaufmann paraît s’être rendu compte dans ces derniers temps de ce que la théorie de l’hyperproduclion du sucre dans le diabète a d’inacceptable. Dans une série de notes à la Société de
’ Lépine ; Le ferment glycolytique et la Patliogénie du diabète, 1891, pag. 21.
Biologie*, il arrive ea effet aux conclusions suivantes: «Dans l’organisme des diabétiques la quantité de sucre formée aux dépens des albuminoïdes est augnienlée, celle formée aux dépens des graisses est diminuée, et, dans son ensemble, la glyco-formation conserve sensiblement sa valeur normale, avec une légère tendance à la diminution. Do plus, comme d’une part, les animaux diabétiques ne fabriquent pas plus de sucre que les normaux et que, d’autre part, ils en éliminent une certaine proportion en nature par les urines, il devient indéniable que chez eux la consommation sucrée est notablement diminuée. Dans la nutrition du diabétique, une seule chose est exagérée : c’est la destruction de l’albumine. Tous les autres phénomènes nutritifs et en particulier la destruction sucrée sont ralentis». D’après ces propositions, on pourrait croire que l’auteur renonce à sa précédente théorie si laborieusement construite ; mais il paraît l’avoir encore à cœur, car il ajoute aussitôt ; «Ces nouvelles conclusions concilient les faits qu’on a apportés jusqu’ici en faveur des deux grandes théories du diabète : celle de l’exagération de la formation sucrée et celle de la diminution ou du ralentissement de la consommation du sucre. Tous les faits antérieurement acquis conservent leur valeur et ils pourront recevoir une interprétation conforme aux conclusions ci-dessus » . Pour mcn compte, je ne saisis pas très bien comment M. Kaufmann arrive à concilier tant d’idées contradictoires, et je me demande ce que devient, avec ces nouvelles conceptions, son hypothèse principale de l’action frénalrice du pancréas sur la glyco-formation hépatique.
Telles sont les principales théories qui ont été proposées pour expliquer la pathogénie du diabète pancréatique expérimental. Von Mering et Minkowski, sur ce sujet, se sont toujours tenus dans une sage réserve, et bien qu’ils aient manifesté cette opinion
' Kaiifmana -, La nutrition et la thermogenèsc comparées fendant lejeûnechez les animaux normaux et diabétiques (Soc. de Biol., 7 mars 18116). La formation et la destruction du sucre étudiées comparativement chez les animaux normaux et dépancréatés {Ibid., 14 mars 96).
que le pancréas fournirait à l’organisme quelque substance nécessaire à la consommation du sucie, cependant ils n’ont pas poussé plus loin cette hypothèse. Dans ses travaux ultérieurs, Minkowski ne s’est point départi de cette prudence, et il termine ainsi une revue de la question : « L’hypothèse que le pancréas produit un ferment « glycolytique » , c’est-à-dire un ferment (|ui attaque directement la molécule de sucre, n’est pas prouvée d’une manière certaine par les plus récentes communications de Lépine, mais aussi une telle hypothèse n’apparaît plus impossible, dès que l’on place l’action du ferment non dans le sang, mais dans les tissus qui, normalement, sont le siège de l’oxydation du sucre. Cependant, on peut songer encore à d’autres possibilités, comme, par exemple, que le pancréas n’agit pas avant tout sur la molécule de sucre, mais bien sur les organes qui consomment le sucre, soit directement, soit par l’intermédiaire du système nerveux ».
On le voit, malgré des travaux considérables, la question de la pathogénio du diabète reste enveloppée d’obscurités, et aujourd’hui, comme avant la découverte de la fonction du oancréas que nous venons d’étudier, (*,es lignes, par lesquelles Frerichs terminait son Traité du Diabète, peuvent être reproduites sans modifications : « Le diabète demeure donc pour nous une énigme, dont l’avenir cherchera le mot pendant longtemps encore. Mais de combien de maladies n’en peut-on dire autant, lorsqu’on veut en pénétrer la nature? C’est affaire à nous de ne pas formuler précipitamment nos opinions, et de ne pas prendre pour des vérités des hypothèses plus ou moins plausibles ».
AGÉTONÜRIE EXPÉRIMENTALE
Par M. AZÉMAR, Préparateur
L’élude de l’acétonurie, au point de vue expérimental, n’a été abordée que par un très petit nombre d’auteurs; et les données que l’on trouve dans la littérature sur ce sujet sont éparses et sans lien. Le peu de consistance des résultats fournis jusqu’ici par l’expérimentation provient, sans nul doute, pour la plus grande part de ce qu'on ne s’est pas préoccupé de doser d’une façon suivie l’acétone de l’urine dans les diverses circonstances qui en provoquent l’excrétion. Il existe pourtant une méthode, basée sur la réaction de Lieben, suffisamment [)ratique et précise qui permet d’évaluer avec rapidité la quantité d’acétone que renferme une urine. Cette méthode dont, soit dit en passant, nous avions déjà imaginé le principe, avec M. le professeur Hédon, avant d’en prendre connaissance par des recherches bibliographiques, est celle que Messinger a décrite pour le dopage de l’acétone dans l’alcool méthylique du commerce '. Après nous être convaincu que cette méthode, appliquée au dosage de l’acétone dans l’urine, donnait des résultats auxquels on pouvait accorder toute confiance, nous avons résolu de la faire servir à une étude systématique de l’acétonurie expérimentale.
' Le procédé de dosage de Messioger paraît peu couau eu France, du moins des biologistes. Ainsi, dernièrement M. Martz décrivait un procédé d'estimation de l’acétone dans l’urine dont le principe ne paraît pas dilférer de celui de la méthode de Messinger. Même remarque pour le procédé de Bardy.
Nous n’avons pas songé toutefois à faire de cette question une étude complète. Les problèmes qu’elle soulève sur la nature des mutations de matières qui donnent naissance à l’acétone, et sur les produits précurseurs de cette substance qui dérivent de la désassimilation de albuminoïdes, sont encore, croyons-nous, peu accessibles, et nous n’avons pas entrepris ce travail avec l’espoir d’y apporter la lumière. Nous avons dû aussi, pour des motifs de même ordre, laisser de côté la question des rapports directs ou indirects entre la formation de l’acétone et le développement du coma diabétique. Notre but a été simplement d’établir, au moyen d’un grand nombre de dosages, quelques-unes des conditions qui président à l’excrétion de l’acétone, l’importance quantitative de cette excrétion suivant ces conditions et les relations qui peuvent exister entre l’intensité de la glycosurie et celle de l’acétonurie, en nous maintenant exclusivement sur le terrain expérimental.
Notre travail est divisé de la façon suivante ;
1° Historique.
( qualitatives (réactions de l’acétone).
2*^ Analyses de 1 acetone i . . , , , , :
^ quantitatives (procédés de dosage).
3" Acélonurie à l’état physiologique.
3° Acétonurie pathologique expérimentale.
a. — Acétonurie nerveuse.
b. — Acétonurie toxique (et principalement phloridzinique).
c. — Acétonurie consécutive à l’extirpation du pancréas.
5° Conclusions.