INTRODUCTION
La coagulation du sang peut être empêchée ou retardée par un grand nombre de substances dont le mode d’action nous échappe encore ou n’est qu’imparfaitement connu. L’incertitude de nos connaissances sur le mécanisme de l’action anticoagulante de la plupart de ces agents ne permet guère d’en établir une classification méthodique. On peut toutefois, en se basant sur leur nature chimique, les ranger en deux grandes classes. Les uns sont des corps bien définis, appartenant au groupe des sels neutres ou des sels alcalins, tels par exemple, le sulfate de soude ou de magnésie, les oxalates et les fluorures alcalins, les savons, etc. Tous ces agents sont doués de propriétés anticoagulantes directes, c’est-à-dire qu’ils agissent lorsqu’on les ajoute au sang in vitro. Les autres appartiennent à la famille des matières albuminoïdes ou sont des corps organiques azotés, tels l’extrait de sangsue, Thistone, les albumoses, le sérum d’anguille, etc.
Or, parmi ces derniers, il en est, comme l’extrait de sangsue ou Thistone, qui possèdent également des propriétés anticoagulantes directes, c’est-à-dire qu’ils agissent aussi bien in vitro qu’en
injection dans le torrent circulatoire; mais il en est d’autres, les albumoses et le sérum d’anguille par exemple, qui n’exercent aucune action suspensive sur la coagulation du sang in vitro, alors qu’ils agissent efficacement lorsqu’on les fait pénétrer dans l’organisme en injection intra-vasculaire.
L’étude du mécanisme de l’action anticoagulante des substances qui agissent indifféremment sur le sang in vitro et in vivo doit évidemment se borner à la recherche des modifications physiques ou chimiques que ces substances font subir au sang pour le maintenir liquide.
La question est beaucoup plus complexe si celte étude s’adresse aux agents dont les effets ne se manifestent qu’m vivo. Pour ceux-ci, en effet, il y a lieu de se demander par quel processus une substance, dépourvue de toute action sur le sang extrait des vaisseaux, peut acquérir des propriétés anticoagulantes lorsqu’elle est introduite dans l’organisme.
Les recherches dont je me propose de relater les résultats dans ce mémoire ont été entreprises dans le but d’élucider cette question.
On verra dans la suite de ce travail que les diverses substances que j’ai étudiées (peptone, sérum d’anguille, extraits d’organes), agissent pour suspendre la coagulation par un mécanisme identique : injectées dans le torrent circulatoire, elles provoquent la formation par le foie d’un produit nouveau doué de propriétés anticoagulantes directes, c’est-à-dire capable d’empêcher la coagulation du %d.ugin vitro. Par quelques-uns de ses caractères, la substance, formée par le foie sous l’influence de ces agents, peut être rapprochée des substances anticoagulantes, de nature albuminoïde, qui agissent indifféremment sur le sang in vitro et in vivo et dont le type est l’extrait de sangsue. A ce titre, j’ai cru qu’il ne serait pas sans intérêt, avant d’aborder le sujet de ces recherches, de présenter un résumé succinct de nos connaissances sur le mode d’action et les propriétés de l’extrait de
sangsue.
Ecrirait de sangsue. — Haycraft* a signalé l’existence, dans la sécrétion buccale de la sangsue, d’un principe capable de suspendre la coagulation du sang, aussi bien in vitro qu’en injection dans le torrent circulatoire. Il a indiqué, comme procédé pratique de préparation de l’extrait de sangsue, de précipiter dans l’alcool la partie antérieure du corps de la sangsue médicinale et de laisser en contact pendant plusieurs jours; les têtes séchées et durcies sont broyées, et la poudre obtenue est infusée dans l’eau distillée. Le fillratum possède des propriétés anticoagulantes très énergiques : il suffit d’ajouter quelques gouttes d’extrait obtenu par la macération d’une tête dans 2 ou 3 cent, cubes d’eau, à 10 cent, cubes de sang pour maintenir ce dernier liquide pendant plusieurs jours.
Cet auteur a constaté que l’extrait de sangsue, soumis à une ébullition prolongée, conserve ses propriétés. Nous^ avons nousmême signalé que cet extrait résiste à une température de 120“ et 130°, et qu’il faut un chauffage prolongé à 140" pour détruire complètement ses propriétés anticoagulantes.
L’extrait de sangsue agit indifféremment sur le sang de tous les animaux habituellement employés dans les laboratoires (chien, lapin, chat, cobaye, cheval, mouton, etc.).
Haycraft a observé en outre que l’extrait de sangsue n’exerce aucune action empêchante sur la caséification du lait, ni sur la coagulation de la myosine.
Dickinson^ a essayé d’isoler le principe actif qui donne à l’infusé de sangsue son activité, mais il n’a pu l’obtenir à l’état de pureté, toujours le principe est souillé par le pigment et les albumoses, dont il est difficile de le débarrasser. Il a pu s’assurer toutefois qu’il présente quelques-unes des réactions caractéristiques des matières albuminoïdes.
’ Haycraft ; Action of a sécrétion from tlie médicinal leecli. Proc. Roy. Soc., XXXVI; Arch. f. exp. Pathol, u. Pharmakol., XVIII, S. 209, 1884.
2 Bosc el Dclezeime ; Imputrescibililédu sang rendu incoagulable par l’extrait de sangsue (Comptes readus de l’Académie des Scieaces, 14 septembre 1896).
3 DickiQSOQ ; Note ou « leech extract » and ils action on blood {Journal of
Physiology, pag. 566, vol. XI). • '
Dickinson a montré ckaulre part que, contrairement à la peptone, 1 extrait de sangsue, injecté dans les vaisseaux, ne confère pas rimmunité contre Taction anticoagulanle d’une injection ultérieure. Une seconde ou une troisième injection, faite après que l’effet anticoagulant de l’injection précédente a disparu, suspend encore la coagulation ' .