APRÈS LE DÉBUT DE L'AFFECTION
JLuc à la Société luédicîale des hôpitaux de Paris
Dans la séance du vendredi 24 Juin 1870
PAR
Le Docteur Alfred FOURNIER
Médecin des hôpitaux, agrégé de la Faculté. .
C'est un simple fait, Messieurs, dont je viens vous entretenir ; mais ce fait comporte, ce me semble, quelques enseignements, et se rattache tout au moins à des questions dont l'intérêt pratique et doctrinal ne saurait être méconnu.
Ce dont je viens vous parler, c'est le cas d'un malade qui, affecté de syphilis à Fâge de 17 ans, présenta dans sa vieillesse, cinquante-cinq ans plus tard, — {cinquante-cinq ans^ je répète à dessein), — un accident manifestement syphi'.itii.iueune tumeur gommeuse de la cuisse, tumeur dont la spécificité ne reste pas contestable, comme vous allez le voir.
En quelques mots, tout d'abord, je placerai le fait sous vos yeux, et je discuterai ensuite la signification qu'il convient de lui attribuer:
En avril 1869, je fus mandé près d'un malade qui, me disait-on, était affecté d'une tumeur de la cuisse réputée cancéreuse.
Ce malade était âgé de 72 ans ; mais c'était un de ces beaux vieillards qui semblent échapper à la loi des âges ; on lui eût donné au plus une soixantaine d'années. Il était encore robuste, alerte, gai ; son teint fleuri, son œil vif, l'ensemble en un mot de son habitus extérieur, attestaient une conservation de la santé et des forces peu commune à cette période avancée de la vie. Jamais, disait-il, il ne s'était vu malade, si ce n'est dans ces dernières années, où il avait été affecté « d'une carie de la mâchoire. » Et c'était seulement depuis quelques semaines qu'il lui était survenu à la cuisse une tumeur pour laquelle il réclamait mes soins.
Cette tumeur qui, paraît-il, avait pris en quelques semaines, en deux mois au plus, un très-rapide accroissement, occupait la région moyenne de l'une des cuisses, latéralement, tout à fait en dehors. Elle était très-volumineuse à l'époque où je la vis pour la première fois, faisant une saillie de 2 à 3, 4, 5 et môme 6 centimètres, suivant les divers points où on la considérait, et mesurant environ 14 centimètres verticalement sur 8 à 10 centimètres de diamètre horizontal. Sa surface était inégale, bosselée, mamelonnée, et formait de grosses tubérosités comparables à des marrons. Les téguments qui la recouvraient conservaient leur teinte normale, sauf en un point où ils offraient une coloration d'un brun foncé, livide, autour d'une portion de peau qui commençait à s'ulcérer et à se couvrir de petites croûtes écailleuses. — Née et développée sans le moindre phénomène inflammatoire, elle était absolument indolente à la pression ; mais elle empêchait les mouvements de la cuisse, et gênait la marche. — Au palper, elle présentait une consistance moyenne, mais sans dureté véritable ; elle était évidemment constituée par une masse solide, çt sur aucun point on ne constatait de fluctuation. Indépendante de la peau, qui glissait librement à sa surface, sauf au niveau du point en voie d'ulcération, elle adhérait manifestement par sa face profonde à l'aponévrose crurale, sur laquelle elle semblait implantée, et n'était pas susceptible de déplacement. — Les ganglions de l'aine ne présentaient pas de développement anormal.
Et d'ailleurs, aucun phénom,ène général ne se présentait à constater. San^é pçir- (aite ; apyrexie absolue ; intégrité complète de toutes les grandes fonctions.
Tel était. Messieurs, l'état de ce malade.
Dans les conditions que je viens de préciser, il n'y avait guère à s'arrêter, ce me semble, à l'hypothèse d'une tumeur cancéreuse, et le soupçon dune gomme syphilitique se présenta à mon esprit. Dirigeant mon interrogatoire dans cette voie, j'appris que, d'une part, le malade avait eu la syphilis autrefois, et que, d'autre part, cette carie du maxillaire qui s'était produite dans les années précédentes (trois ans auparavant environ) avait été réputée syphilitique par les divers médecins consultés à ççtte époque, notamment par MM. Uicprd, Nélalon, Dcmarquay, etc. Ce double rçn-
seignement me confirmait dans mon impression première. II me dictait, en tout cas, la conduite à tenir. C'était évidemment l'iodurc de potassium qui devait, en toute hypothèse, être prescrit au malade, et ce fut ce remède que je prescrivis à hautes doses (de 3 à 5 grammes par jour, progressivement). — Or, pour en finir immédiatement avec la partie clinique de cette communication, ce remède, cet incomparable remède, fit ici ce qu'il fait presque invariablement en pareil cas; huit jours ne s'étaient pas écoulés que déjà la tumeur avait subi un retrait notable ; trois semaines plus tard , elle était presque entièrement résorbée ; au bout de six semaines, il n'en restait même plus vestige.
Un tel résultat avait une signification catégorique. Cette résorption rapide sous l'influence de l'iodure témoignait péremptoirement en faveur de la nature syphilitique de la lésion. Nul doute ne pouvait subsistera ce sujet.
Mais là n'est pas, Messieurs, l'intérêt que je rattache à l'observation dont vous venez d'entendre la lecture. Cet intérêt réside dans un autre point qu'il me reste actuellement à discuter.
Mon malade était évidemment syphilitique ; sa guérison le démontrait ; mais comment, et depuis quand l'était-il ? A ce sujet, il racontait ceci : A l'âge de 17 ans, il avait contracté un chancre de la verge ; à la suite de ce chancre, pendant les quelques mois qui suivirent, il avait présenté divers accidents, notamment des boutons à la peau et des ulcérations dans la bouche à plusieurs reprises ; les médecins qu'il consulta à cette époque lui avaient tous dit « qu'il avait la vérole », et il s'était traité pendant plusieurs mois à l'aide de pilules dont le nom n'était plus présent à sa mémoire. Puis, se croyant guéri, il n'avait plus fait aucun traitement. Et, depuis cette époque, jamais aucun accident ne s'était manifesté qui eût trait à son ancienne maladie. A l'âge de 69 ans seulement, il avait été aff"ecté d'une carie du maxillaire inférieur, carie qui l'avait surpris dans un état de santé parfaite, qui avait été déclarée syphilitique par tous les médecins consultés à ce propos, et qui n'avait cédé qu'à l'iodure de potassium. Et finalement, trois ans plus tard, s'était produite la tumeur crurale dont l'iodure venait de faire justice sous nos yeux. — Ce qu'il ajoutait encore, et ce qu'il précisait très-formellement sur nos instances itératives, c'est que, depuis son chancre, il n'avait contracté aucune autre affection vénérienne, qu'il n'avait jamais eu ni blennorrhagies, ni ulcérations à la verge ou ailleurs, ni aucun phénomène pouvant dépendre d'une contamination ultérieure. Sur ce dernier point, je le répète à dessein, il était aussi affirmatif, aussi catégorique que possible.
Si donc, comme il le disait lui-même, il avait actuellement la syphilis, il ne pouvait l'avoir que par le fait du chancre qu'il avait contracté dans sa jeunesse, et les accidents qu'il présentait aujourd'hui ne pouvaient être qu'une suite, un reliquat de
la vérole qu'il avait gagnée autrefois, à l'époque qu'il nous déterminait d'une façon très-précise.
Or, fixant arithmétiquement la chronologie de ces divers accidents d'après les assertions de notre malade, nous arrivions à ceci : lo Chancre à 17 ans, suivi pendant quelques mois de manifestations secondaires ; — 2° carie maxillaire à 69 ans ; — 3o tumeur gommeuse à 72 ans. C'est-à-dire que l'origine de l'infection d'où dérivait ou d'où semblait dériver cette dernière tumeur, ne remontait pas à moins de 55 ans (72 — 17 = 55) ! C'est-à-dire qu'une syphilis contractée presque dans l'adolescence se manifestait par un accident non douteux dans l'extrême vieillesse! C'est-à-dire que cette syphilis qui, depuis ses premiers mois, n'avait produit aucun accident, était restée latente dans l'organisme pendant cinquante-deux ans, plus d'un demi-siècle^ latente et vivace tout à la fois, car son réveil s'accusait par deux accidents d'importance majeure : une carie maxillaire et une tumeur gommeuse d'un énorme volume !
Que la syphilis soit une diathèse essentiellement persistante, personne ne le conteste ; mais qu'elle puisse affecter une durée telle, que sa longévité puisse ainsi braver les transformations imprimées à l'être vivant par le progrès des âges, c'est là ce qui confond l'esprit ; c'est là aussi ce qui provoque la défiance. Aussi mon premier sentiment, en face du cas que je viens de décrire, fut-il que j'étais victime d'une erreur, d'une illusion quelconque, sinon quant à la nature de la maladie, du moins quant à son origine, et j'instituai la critique de cette observation tout comme en ce moment, sans doute, vous la débattez vous-mêmes en m'écoutant.
Deux objections pouvaient être formulées contre ce fait d'une syphilis aboutissant ou semblant aboutir après une période latente de cinquante-deux et de cinquantecinq ans aux manifestations que vous connaissez : ou bien le malade me trompait dans le récit de ses antécédents, ou bien il se trompait lui-même.
Qu'il me trompât sciemment et à dessein, je ne pouvais et je ne puis encore l'admettre. Intelligent, anxieux de sa santé, n'ayant aucun intérêt à la réticence ou à la dissimulation, il a dû très-certainement nous dire toute la vérité. Maintes fois interrogé par moi sur ses antécédents, et se prêtant de bonne grâce à mes investigations, il ne s'est jamais contredit dans ses assertions ; il prodiguait même les souvenirs et les moindres détails de sa vie passée pour chercher à éclairer mon jugement. Je le crois donc sincère, et j'ai toutes raisons pour le croire.
Qu'il se trompât lui-môme, cela serait plus admissible ; mais alors, que supposer dans cette hypothèse? Qu'il s'était exposé à une seconde contagion, et qu'il avait contracté une syphilis plus récente, syphilis dont la carie maxillaire et la tumeur crurale auraient été des manifestations à plus courte échéance. C'est là, en effet, ce que m'ont objecté plusieurs confrères et amis auxquels j'avais fait part de ce cas singulier. « Votre malade, m'a-t-on dit, avait gagné la vérole pendant cette longue
période de prétendu sommeil de la maladie, et ces accidents, que vous rattachez à une vieille infection de plus de cinquante ans, n'étaient vraisemblablement que les dérivés d'une infection plus récente. » — Soit. Cela serait à la rigueur possible ; mais, dans cette façon d'interpréter les choses, voyez que de difficultés, que d'hypothèses accumulées pour arriver à une explication satisfaisante. Il faudrait, — premier point, — que ce malade eut gagné la syphilis sans s'en apercevoir, ce qui, admissible pour une femme, l'est infiniment moins pour un homme. Cependant, j'accepterais encore cette fin de non-recevoir ; car, en somme, la vérole a tant de voies détournées pour pénétrer dans l'organisme, — à ne parler même que des voies honnêtes, — qu'une chose m'a toujours étonné, c'est que nous arrivions si fréquemment à constater son mode d'introduction, sa porte d'entrée, son effraction première. Mais en plus, il faudrait encore, — second point non moins essentiel que le premier, — qu'à la suite de l'accident primitif méconnu, les accidents secondaires eussent également passé inaperçus. Or, cette supposition, convenez-en, est encore bien moins acceptable. Sur un sujet qui s'observe, une vérole non traitée se trahit toujours, d'après ce que j'ai vu du moins, par quelques manifestations qui ne peuvent guère être méconnues. Je sais bien qu'on a cité quelques exceptions à cette règle, et j'en ai cité moi-même ; mais ces exceptions sont tellement rares qu'on peut les qualifier d'extraordinaires. — De sorte que, en définitive, cette hypothèse d'une vérole plus récente, servant d'origine aux accidents en discussion et restée méconnue, me paraît devoir être rejetée en raison des improbabilités, je dirai presque des impossibilités, sur lesquelles elle se base.
Et d'autre part, cette critique faite, revenant à la pathogénie que me proposait le malade, je me demandai s'il ne serait pas plus sage de l'adopter, au lieu de lui substituer une étiologie purement hypothétique ; car, elle, en somme, elle reposait du moins sur quelque chose, sur des allégations qui pouvaient, à la rigueur, contenir la vérité. Qu'avait-elle, en définitive, qui pût tenir en défiance? Ce terme excessif de cinquante-deux et de cinquante-cinq années pendant lesquelles la maladie serait restée en puissance de l'organisme sous une forme latente. Mais, en y réfléchissant et en consultant certaines observations de même ordre, j'arrivai par degrés à trouver cette longévité moins surprenante. La syphilis, en effet, — tout le monde en connaît et en a vu des exemples, — se révèle souvent à vingt ans de date de sa manifestation première par des accidents non équivoques. Tous les classiques citent des cas dans lesquels des lésions diverses, évidemment syphilitiques, se sont produites vingt-cinq et trente ans après le chancre. Ces échéances de vingt et trente années sont déjà tant soit peu surprenantes. Puis, voici çà et là, dans les annales de la science, quelques faits, paraissant bien authentiques, qui assignent à i'infection syphilitique une durée possible de trente-cinq, de quarante et de quarante-quatre ans. Moi-même j'ai, dans mes notes, une observation d'exostose tibiale survenue trente-
six ans après l'accident do contagion. Or, vous le voyez, on n'arrive pas à ces chilTres effrayants de cinquante-deux et cinquante-cinq ans sans étapes intermédiaires, et cette longévité singulière de la syphilis est, pour ainsi dire, une échelle qui se gravit par degrés. Pour continuer la figure, chaque degré de cette échelle aide à franchir le suivant, de sorte que, par transitions insensibles, on est conduit du premier au sommet. S'il n'est pas douteux, ainsi, que la syphilis produise des manifestations après vingt et trente ans de durée, on conçoit qu'elle puisse en développer encore cinq et dix ans plus tard ; et s'il est accepté, comme je le crois, que des accidents se soient manifestés quarante et quarante-quatre ans après le chancre, je ne vois pas de raison, en vérité, pour refuser à la maladie le droit à une longévité supérieure. Où s'arrêtera-t-on sur cette voie, je l'ignore ; mais il me semble qu'il y aura lieu seulement de s'arrêter et de fixer un terme ultime à la maladie, alors qu'on ne l'aura plus vue dépasser telle ou telle limite. Quant à la fixation de ce terme, quel qu'il puisse être, c'est affaire d'observation, d'expérience clinique, et non de raisonnement.
Aussi bien. Messieurs, après avoir tenu tout d'abord en suspicion le fait que j'ai l'honneur de vous présenter, ai-je été conduit, par un examen plus réfléchi, à l'accepter tel que la clinique me l'offrait. J'avais douté tout d'abord ; cette énorme durée de cinquante-cinq ans m'avait effrayé ; mais voyant que, d'une part, je n'avais aucun moyen d'interpréter ce fait d'une façon plus acceptable, et que, d'autre part, certaines observations déjà consignées dans la science lui tenaient lieu d'intermédiaire et d'appui, je me suis résigné plutôt qu'empressé à lui rendre sa signification véritable, c'est-à-dire à le considérer comme un exemple d'infection syphilitique restée latente dans l'organisme pendant un temps démesurément long, et se révélant à cinquante-cinq ans de son origine par une manifestation non équivoque. Dans cette opinion, Messieurs, j'ai cru qu'il ne serait pas sans intérêt de livrer cette observation à la publicité, et je viens aujourd'hui la soumettre à votre appréciation, vous disant : Voici un fait que j'ai vu et soigneusement étudié ; il paraîtra certes extraordinaire, mais j ai lieu de le croire authentique ; jugez-le.
Paris. — TypographU* Félix IMai.testi: cl O*', rue tics l>piix-l*ni'fos-S;iiiil S;ui\«Mir, 1-2.
NOTE
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