Systèmes de Kant et de Ficiite
système de kant.
Le système de Kant a son fondement dans la raison pure. Nous formons toutes nos connaissances au moyen de certaines formes et notions que nous ne puisons point dans l'expérience, mais qui, au contraire, la précèdent et seules la rendent possible; l'ensemble de ces formes, de ces notions, de ces lois de la pensée, est la raison. Or, le problème à résoudre est celui-ci : la raison peut-elle nous donner à priori des connaissances qui ne soient pas déjà contenues analytiquement dans les formes et les notions qui la constituent? y a-t-il des jugements synthétiques à priori? Kant répond : oui , lorsqu'il s'agit de produire des objets qui n'existent point encore (des actions), lorsque la pensée prend la forme du devoir (raison pratique); non, lorsqu'il s'agit de connaître des objets existants (raison théorétique). Toutes nos connaissances théoriques, qui vont au delà des formes mêmes de la raison, supposent donc l'expérience : donc elles dépendent des formes nécessaires de toute aperception sensible (le temps et l'espace) , qui ne sont ellesmêmes qu'une apparence, et manquent de vérilé objective; donc enfin nos connaissances théoriques ne sauraient atteindre l'essence des choses. Kant ne nie point l'existence de celles-ci, mais la possibilité pour nous de les connaître.
Le monde extérieur existe, autrement la diversité de nos connaissances serait inexplicable. Mais expliquer ce monde extérieur et variable par la raison invariable, est chose impossible; Spinoza Pavait tenté, et Tincomplet de son système pouvait abuser sur le résultat définitif de l'entreprise : mais Rant était averti par l'exemple de Wolf et de son école. Ne pouvant ' nier le monde, et ne voulant admettre que la raison, Kant s'avisa de déclarer le monde , tel qu'il nous apparaît , pour l'effet d'une illusion, et le monde objectif, l'essence des choses, pour inaccessible à notre intelligence. S'il uous était possible de nous dégager des formes subjectives de notre sensibilité, le monde nous apparaîtrait invariable comme la raison elle-même. Dans l'ordre moral , le libre arbitre est une illusion de notre subjectivité; la liberté véritable est dans l'accomplissement du devoir. La notion du devoir ellemême suppose la non-existence de l'acte qui doit être produit, et partant le changement; mais les lois de la raison pratique ne prennent cette forme impérative que dans le monde contingent des apparences. Indépendantes de tout mobile extérieur, réprouvant , comme contraire à la morale, le principe de l'amour ou du dévouement aussi bien que celui de l'intérêt , elles consistent dans la notion pure de l'absolu, avec les caractères de la généralité et de la nécessité qui lui sont inhérents. De cet absolu, la raison déduit nonseulement les prescriptions morales, mais encore le monde intelligible, Dieu, l'immortalité, le souverain
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bien. Dieu lui-même n'est qu'une conséquence de l'absolu, et lié à ses lois nécessaires, comme le Dieu de Spinoza. Ainsi, malgré leurs contrastes, en fait de morale surtout , les deux systèmes de Spinoza el de Kant se réunissent dans les conditions générales du rationalisme.
On reproche généralement à Kant plusieurs inconséquences, où il était inévitable qu'il tombât d'après les prémisses de son système. Et d'abord , synthèse et raison pure s'excluent. La raison pure ne procède qu'analytiquement : la logique ne peut rien déduire de la raison que ce qui est primitivement contenu en elle. La synthèse, au contraire, suppose changement, modification , augmentation d'une première connaissance au moyen d'une connaissance survenue du dehors. Aussi n'est-ce que par une inconséquence patente, qu'il tire de la raison pratique des connaissances synthétiques à priori. Sans doute il y a en nous une puissance du devoir, une voix de la conscience, qui gouverne nos actions, réclame certaines institutions et témoigne avec certitude de Dieu , de l'avenir, de la félicité. Mais c'est une puissance réelle, agissante, et non une forme abstraite et inactive de la raison. Son impulsion ne ressemble en rien à la nécessité logique. Kant usurpe sa vertu synthétique en méconnaissant sa nature intime.
De cette usurpation résulte une triple inconséquence. Premièrement, la loi de la généralité et de la nécessité n'est pas plus une prescription morale n. 31
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que les catégories ne sont à elles seules des connais sauces spéculatives. De pari et d'autre il faut un objet , et Kant remprunte ici à l'expérience : « Agis de telle sorte, que des êtres raisonnables puissent exister en conséquence d'une telle conduite. » Or, l'expérience seule nous apprend ce qui donue la vie ou la mort . le bien-être ou la souffrance. Eu second lieu, la rai son subjective ne peut dicter primitivement que de* actes individuels, et Kant méconnaît sa nature, lorsqu'il fait ordonner par elle, comme postulats à priori des institutions générales et objectives, telles quel Elat . la justice pénale, etc.1 Enfin, Kaut prétend arriver par la raison pratique à ces connaissances .théoriques à priori dont il avait d'abord, et avec raison, nié la possibilité dans son système. Il confond ici le futur et le présent, le devoir et l'être. Un des postulats de la raison pratique est, suivant Kant, que Dieu doit être; mais en conclure avec nécessité que Dieu est. c'est forcer la conséquence. Autrement, de ce postulat de la raison pratique, que l'Etat doit être, il aurait fallu conclure aussi que l'État existe toujours et partout nécessairement.
Le rationalisme dogmatique, tant de Shno/a que de WoLT, avait conduit au rationalisme critique de
t. La loi morale me commande tle maîtriser mes désirs, h loi juridique ne s'adresse plus à moi, mais aux autres, on, pour mieux dire, à personne : . Il doit exister un ordre d«- t-ho.«-% où la volonté ne sera pas eontrainte, où ta liberté extérieur** sera respectée. »
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Kant : celui-ci est le point de départ de tous les systèmes ultérieurs, à commencer par celui de Fichte. D'une part Kant discerne rigoureusement la pensée elle-même de son objet et ne s'occupe principalement que de la première , du mode de son exercice , de ses moyens, de ses procédés; il est le fondateur de la philosophie transcendentale. Or, comment la connaissance, non pas seulement celle de la vérité, mais une connaissance quelconque, est -elle possible? Comment ces deux mondes hétérogènes, la raison pure et l'objet, se réunissent -ils pour former en nous une conception quelconque, fût-elle fausse? L'aperception sensible ne saurait être le milieu où ils se pénètrent; car elle est totalement étrangère à la raison; et Kant aurait dû nier, no/i -seulement la vérité, mais l'existence même de nos conceptions. D'autre part , lorsque Kant n'admet comme vraie que la raison , et reconnaît néanmoins l'existence du monde extérieur, il déclare implicitement que, dégagé des illusions de notre subjectivité, ce monde n'est lui-même que la raison. Fichte n'eut donc plus qu'à tirer explicitement cette conséquence. Pour lui la raison n'est plus un ensemble de formes abstraites , mais la pensée comme faculté active, produisant également et ses propres lois et les objets. Alors aussi ces deux termes ont cessé d'être hétérogènes, et la possibilité de la conception est expliquée.