‹ Treize Mois Dans L'armée Des Rebelles: Aventures D'un Engagé Volontaire Malgré LuiChapitre 3 sur 7 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Service dans les arsenaux.

Le 18 novembre, je reçus un brevet temporaire de souslieutenant, afin qu'on pût me confier un chargement de munitions qu'on envoyait au camp Beauregard, près deFeliciana. Féliciana est une petite ville du Graves-County, dans le Kentucky, située non loin du chemin de fer de la Nouvelle-Orléans à TOhio, et à soixante-dix millrs environ de Columbus. Le camp Beauregard était occupé par une brigade de quatre mille hommes, sous le commandement du brigadier général John S. Bowen. Ces troupes étaient massées en cet endroit pour empêcher les forces fédérales de tourner la position de Columbus.

Je venais de servir six mois dans Tinfanterie , je connaissais tous les détails du service, et je commençais à être fatigué de cette vie. Je demandai donc d*être transféré dans le service des arsenaux ; on me Taccorda, à condition de me contenter du grade et de la solde de sergent d'artille-

rie. Ouvrir les yeux et les oreilles, tenir autant que possible ma bouche fermée, tout observer et ne jamais me compromettre, tel était le but de mes constantes préoccupations. Je savais que le service dans les arsenaux me permettrait d'apprendre beaucoup de choses qui pourraient m*être utiles dans un avenir plus ou moins éloigné, avenir toutefois trèsincertain, car je n'entrevoyais aucune chance d*évasion. Je n'osais même calculer cette chance, car l'idée de violer le serment que j'avais prêté au gouvernement confédéré exci* tait en moi de vifs scrupules. Peut-être un homme plus expérimenté en eût vite fait bon marché et se fui dit qu'un serment prêté par contrainte à un pouvoir illégal et usurpé ne pouvait lier personne. Mais je frémissais à l'idée de rompre un engagement pris, il est vrai, contre ma volonté, mais à l'occasion duquel j'avais invoqué sur moi Ift malédiction de Dieu si je venais à y manquer. Je me disais aussi que, puisque les autorités m'avaient investi d'une charge qui avait son importance, il y allait de mon honneur de remplir fidèlement les obligations qui m'incombaient. Trahir ceux qui avaient mis leur confiance en moi^ mefeiYe considérer à tout jamais comme un déserteur, c'étaient ià des pensées auxquelles je n'aurais pu m'accoutumer. Je constate simplement ce fait, et je n'ai nulle intention d'en tirer gloire. Animé de ces sentiments, je me préoccupais plutôt de chercher à m'instruire que d'essayer de me soustraire au service de l'armi^e des rebelles.

Pendant six semaines que je fus attaché au service des arsenaux, j'appris bien des choses sur lesquelles il est bon

que le Nord soit renseigné. Depuis que je suis rentré chez moi, je vois beaucoup de personnes qui s'étonnent de l*éoergje déployée par le Sud, et qui ne comprennent rien aux ressources en artillerie, en armes et en munitions qu'il a su se procurer par des moyens inconnus. Comment les rebelles ont-ils pu fabriquer ou faire venir une quantité suffistote de tous ces objets pour suffire à une lu(te aussi prolongée et aussi désastreuse ?

Je vais répondre à cette question. Pour parler de l'artillerie d'abord : les grands approvisionnements en armes que Floyd(l), cet inconcevable voleur, fittraîtreusementtransporter dans les forts et les arsenaux du Sud pendant les derniers temps de ses fonctions, formèrent un noyau avec lequel on put commencer l'organisation de cette arme. J'ai appris aussi d'officiers rebelles qu'une grande quantité de pièces ayant servi dans la guerre du Mexique avaient été emmagasinées dans le Sud, en particulier à Pointe- Isabelle. On ne tarda pas à les remettre au jour. De vieux canons de bronze mexicains et espagnols furent fondus pour faire des pièces de campagne. On prétend que ces pièces sont les meilleures de l'armée rebelle, à cause de la quantité d'argent que contient leur alliage.

Une grande fonderie existait à la Nouvelle-Orléans au début de la rébellion. On y coula de fort belles bouches à feu. J'ai vd des batteries qui sortaient de là dans plusieurs

* (1) M. John Bachanan Floyd, de l'Etat de Virginie, était ministre de la guerre sous la présidence de Buchanan (1857— «61). — Trad.

divisions de Tarmée. Celte fonderie était dirigée par des mécaniciens du Nord et par des étrangers. Memphis fabriquait des pièces de trente-deux et de soixante-quatre, ainsi que des canons de fer à la Par-rott. Ces derniers étaient fondus dans les chantiers de la marine parla maison Street et Hungerford. A Nashville, dans le Tennessee, la maison J.-B. Brennaii et C^' tournait et forait une grande quantité de canons pour l'artillerie légère, et, peu avant que la ville fût évacuée, on y avait établi une très-belle machine, que j'ai eu Toccasion d'examiner, pour rayer les bouclles à feu. Un espion avait été envoyé, à ce qu'on prétendait, à la fonderie du fort Pitt, dans le Nord, et y avait pris les dessins et les renseignements nécessaires pour construire cet instrument. Cette précieuse machine, qui coûta fort cher, fut plus tard transportée à Atlanta, en Géorgie. Lors de mon évasion, je passai à Nashville, et j'y vis encore une douzaine de gros canons que, dans leur fuite précipitée, les rebelles laissèrent dans la fonderie et qu'ils n'avaient pas encore eu le temps de rayer. Tout le monde sait que l'usine Tredegar, à Richmond, en Virginie, n'est autre cho» qu'une manufacture considérable de canons de gros calibre. Enfm, toute ville du Sud qui possédait une fonderie, si petite qu'elle fût, tenait à honneur de fournir quelques canons

Plusieurs de ces canons étaient mal coulés et offraient du danger pour ceux qui les servaient. Dans une batterie sortie des ateliers de Memphis, trois pièces éclatèrent dan^ l'espace d'un mois, l'une, entre autres, à la bataille de

Belmont, le 7 novembre. Lersque le général Beauregard prit le commandement de l'armée du Mississipi, après les revers des rebelles au fort H^nri et au fort Donelson, et après la retraite de Nashville et de Bowling Green, il fit un appel aux citoyens, les invitant à livrer les cloches de toute espèce pour les transformer en canons. Dans certaines villes, toutes les églises donnèrent leurs cloches. Les hôtels de ville, les manufactures, les plantations, les établissements publics ou particuliers livrèrent aussi les leurs. Tout le nlonde, enfin, offrait les objets de cuivre qu'il pouvait posséder, tels que chenets, chandeliers, becs de gaz et jusqu'aux loquets des portes. J'ai vu dans une gare de chemin de fer un wagon plein d'ustensiles de cette espèce attendant qu'on l'emmenât dans les fonderies. Les rebelles ne haiinent pas.

Mais les meilleurs canons furent tirés d'Angleterre. J'ai entendu parler de superbes pièces de Whitworth ou de Blakely, qui faisaient, disait-on, f de magnifiques ravages » parmi les Yankees. J'en ai même vu quelques-unes. Je ne pois dire combien on en a fait entrer dans le pays, mais le nombre en est certainement très-grand. Mon ignorance sur ce point s'explique facilement par le fait suivant. Au commencement du blocus, des vaisseaux d'Europe passaient très-souvent à travers les croisières, et les journaux du Sud en parlaient triomphalement toutes les fois que l'un d'eux avait réussi. Les autorités du Sud sentirent bientôt l'inconvénient de donner de la publicité à ces faits, et défendirent de parler des vaisseaux qui arrivaient. Dès lors, il y eut un

silence complet sur ce sujet ; mais ce serait une erreur de s'imaginer que les arrivages cessèrent. Des armes et des munitions de provenance européenne qu'on rencontrait à chaque instant, les conversations dans les cercles bien informés, les nouvelles venues d'Europe, les lettres, enfin, qu'écrivent régulièrement les émissaires que les confédérés ont dans le Nord et à l'étranger, tout contribue à me convaincre que le blocus est fort peu efficace. Lorsqu'on considère les nombreux mouillages qui existent le long de la côte sud-ouest et la connaissance parfaite qu'en ont les pilotes rebelles, on comprend qu'il ne puisse en être autrement. Le Sud a été sage, à son point de vue, en défendant de révéler tous ces faits. Il serait heureux que le Noi*d eût su aussi restreindre la liberté de la presse et empêcher la publication d'une foule de renseignements qui ne sont d'aucune utilité aux lecteurs, mais dont les chefs de la rébellion savent tirer parti.

Quant aux armes portatives, c'est à se les procurer que rénergie du Sud se manifesta d'une manière bien plus étonnante que le Nord ne l'a jamais supposé. Déjà en avril 1861, on avait commencé à Memphis à transformer une grande quantité de fusils à silex envoyés dans le Sud par Floyd, et j'ai vu procéder à cette opération avant que la sécession fdt un fait accompli. La Nouvelle-Orléans produisait les meilleurs carabines du Sud. Elles étaient faites sur le modèle du fusil Minié, et portaient un sabre-baïonnette: Les troupes de la Louisiane furent en grande partie armées de ces carabines. On fabriquait aussi des fusils rayés à

Nashville et à Gallatin, et, à ce que je présume, dans toutes les grandes villes du Sud. Il est bon de dire aussi que plusieurs milliers d'armes appartenant au gouvernement se trouvaient au commencement de la guerre entre les mains du peuple dans les Etats du Sud. Je ne saurais dire comment cela est arrivé. Elles furent retirées, transformées et livrées à la troupe. Beaucoup de régiments entrèrent en campagne avec des armes de tous calibres et de toute espèce, depuis la petite carabine à écureuils et le fusil de chasse lisse à deux coups jusqu'au lourd mousquet du temps d'Elisabeth, et au massif, mais très-bon fusil de chasseur allemand. Dés qu'on put se procurer suffisamment d'armes uniformes, on les remit aux régiments et on leur retira celles qu'ils avaient, pour les ramener dans les manufactures, les perfectionner et les classer par calibres. D'autres furent coupées à la longueur de trente-quatre pouces et données à la cavalerie. Des carabines de chasse ordinaires furent forées à nouveau, de façon à porter des balles Minié de vingt à la Uvre, et pourvues de sabres baïonnettes. Une brigade entière de Tennessiens, celle du général William-H. Carroll, fut armée de carabines ainsi transformées.

Comme j'étais en convalescence à Nashville, je m'arrêtai, un jour, à regarder ce qui se passait dans les caves du Capitole. Elles avaient été transformées en ateliers d'armuriers. On m'a dit que dans les caves de notre Capitole national on faisait du pain pour les soldats de l'armée fidéle;dans le Capitole de Nashville on fondstit des balles destinées à ces mêmes sofdats. A Bowling Green, j'ai vu des

milliers de carabines et de lusilsde chasse qu'on y avait rassemblés pour les transformer. Les atelier»- de machines du chemin de fer de Louisville à Nashville avaient été mis à la disposition des armuriers. Lorsque la ville fut évacuée, toutes celles de ces armes qu'on ne put emporter furent détruites. On sait aussi que presque tout homme dans le Sud, quelle que fût sa position sociale, possédait un revolver de Colt,etque presque toutes ces armes sont du calibre en usage dans l'armée et la marine. Les autorités confédérées s'empressèrent d'acheter tous ceux qu'on offrait, et les payèrent de trente à soixante dollars la pièce. Us étaient destinés à la cavalerie. Ajoutez à cela que tous les forgerons du pays se mirent à fabriquer des coutelas avec de vieilles limes et d'autres ustensiles. Ils en faisaient des armes informes mais très-meurtrières. Ou fabriquait des sabres de cavalerie à la Nouvelle-Orléans, à Memphis, à Nashville, et probablement dans d'autres villes encore.

En résumé, au commencement de l'année 1862, il y avait plutôt surabondance que pénurie d'armes dans tout le Sud. L'énergie du peuple tout entier était mise en œuvre pour la fabrication des armes de toute espèce. On eût dit l'ancienne Carthage se préparant à sa dernière lutte contre la république romaine. Un même enthousiasme se manifestait dans toutes les classes. Nul doute que les femmes du Sud n'eussent donné avec joie, comme à Carthage, leurs chevelures afin d'en faire des cordes pour les arcs, si ces armes pouvaient encore servir dans une guerre de nos jours. Le dévouement du beau sexe se montra, en par-

iiculier, dans ce fait qu'une quantité énorme de bijoux fut vendue pour construire des canonnières ou élever des remparts On estime à 200,000 dollars une somme que les femmes de TAIabama ont fourni afin d'établir une canonnière pour défendre la rivière d'Alabaroa. Le lecteur demandera peut-être : Pourquoi tous ces sacrifices ? Je répondrai : lU ne badinent pat. Us se disent qu*ils combattent pour leurs propriétés, leurs foyers et leurs vies.

Cependant, malgré ce que je viens de dire, les plus grands approvisionnements d'armes viennent d'Angleterre et de France. On m'a souvent répété que 300,000 fusils ont été importés de l'étranger; et qu'en particulier, un chargement de 65,000 de ces armes est venu par la Bermuda

Les armes à feu importées sont surtout des fusils belges, ou des carabines Enfield et Minié. Les premières carabines Enfield qu'on a reçues étaient déjà usées, elles avaient probablement servi dans les guerres de Crimée et des Indes. Les couronnes royales qu'elles portaient gravées sur plusieurs pièces avaient été efifacées et on y avait "substitué les initiales de ceux qui les avaient achetées du gouvernement. Plus tard, ces armes arrivèrent avec ki marque de la couronne anglaise encore intacte. J'ai vu des carabines Enfield fabriquées en 1861 et en 1862, portant le sceau de la Tour de Londres sur la platine. Des officiers, en ouvrant les caisses qui les contenaient, échangeaient un sourire significatif qui voulait dire : Yorià la neutralité de V Angleterre. Les carabines françaises et belges sont des meilleun^s qui

aient jamais été faites, elles sont de fabrication récente et sont élégantes de forme et de fini. Oui, le Sud a des armes autant qu'il en veut, et il en a de bonnes ; il sait s*en servir et il s'en sert!

On s'adressera encore cette question : D'où te Sud tiret-il ses munitions? Il est facile d'y répondre. Chaque chargement d'armes importées se composait non-seulement de fusils, mais encore de mille cartouches par fusil. De plus, pendant mon service dans lès arsenaux, j*ai été souvent appelé à reconnaître des boîtes de cartouches pour la carabine Enfield venant de Londres. Les munitions anglaises étaient réputées les meilleures par les officiers du Sud ; mais on en fabriquait aussi beaucoup dans le pays. Le plus grand laboratoire à moi connu où Ton fit des cartouches, étaità Mémphis. On le transporta plus tard à Grenade, dans TEtatdu Mississipi. Des poudrières furent établies dans beaucoup d'endroits ; la plus considérable était à Dahlonega, en Géorgie. Des salpétriéres furent mises en exploitation ; le gouvernement payait ^15 cents par livre de salpêtre, et exemptait du service militaire ceux qui s'employaient à en produire. Au commencement de 186i, Richmond se mita fabriquer des capsules, et, aux débuts de la guerre, on en importa une grande quantité en contrebande à travers les avant-postes fédéraux. J'estime donc que, tant que la rébellion durera, le Sud ne manquera jamais de munitions.

Le 1 7 décembre, je quittais le camp Beauregard avec un wagon de munitions, tenant à un convoi de trente-cinq

wygoDS, dans lesquels se trouvait tout le 27'"* régiment du Tennessee. Ce régiment, sous les ordres du colonel Kit Williams, devait être transporté à Bowling Green, où Ton s'attendait à livrer bataille. Le colonel Williams avait ordre de faire arriver sa troupe sur les lieux avec toute la célérité possible. Je voulus profiter de ce voyage pour apprendre quelque chose d'utile, et, dès que je n'eus plus rien i faire au wagon qui m'était confié, je changeai mon uniforme con-* tre un habit de fatigue, et je me rendis auprès du mécanicien sur la locomotive, décidé à me faire enseigner comment on manœuvrait cet engin. Ce que j'appris là faillit me cottter la vie, comme on va le voir, et prouva, une fois de plus, qu'un demi-savoir est toujours quelque chose de dangereux.

Nous partîmes le matin de Féliciana par le chemin de fer de la Nouvelle-Orléans à l'Ohio, arrivâmes à Union-City, située à dix-huit milles de là, puis repartîmes par le chemin de fer de Mobile à l'Ohio pour Humboldt,où nous arrivions à cinq heures du soir.Pendant ce trajet,on m'avait permis demanœuvrer la machine, toutes les fois du moins qu'il nese présentait rien d'extraordinaire ; j'étais arrivé à juger delà quantité de vapeur nécessaire pour mettre le train en mouvement et à connaître le but des différentes parties de la locomotive, ainsi que la manière de s'en servir. Lorsque nous flUnes arrivés à Humboldt, où nous prîmes le chemin de fer de Memphis à Clarksville qui conduit à Paris et Bowling Green, Charles Little, le mécanicien, refusa de conduire le convoi plus loin, parce que la nuit venait d'ar-

river, qu'il ne connaissait pas la voie et qu'il la croyait en mauvais état. De plus, la lanterne de la locomotive éUdt gfttée, riiuile en était gdée, en sorte qu'elle n§ pouvait pas brûler, et il eût été imprudent de marcher sans lumière en tête. Le colonel Williams se mit en colère ; il soupçonnait le mécanicien d'avoir des opinions unionistes et de vouloir ictentionnellement retarder le convoi. Il l'insulta et lui dit qu'il lui ferait mener le convoi sous la surveillance d'une garde. Quelques soldats avaient, en effet, déjà été désignés pour monter sur la locomotive, et le colonel leur donna l'ordre c de tuer le maudit Yankee si le moindre accident arrivait. • Little était un homme du Nord ; de là l'épithète qu'on lui donnait et les soupçons qui planaient sur lui. II eut l'air de céder à la menace et de se préparer à partir. Puis, tout à coup, comme s'il avait oublié quelque chose, il sauta à bas de la locomotive en s'écriant : c Ah ! il me manque de l'huile !> et se dirigea vers le dépôt des machines. 11 avait déjà fait une trentaine de pas, lorsque le chef de la garde, songeant seulement alors à sa consigne, courut après lui en lui enjoignant de s'arrêter. Mais Little, au lieu d'entrer dans le magasin, en fit le tour et se jeta dans les bois, oti il eût été impossible de le suivre dans l'obscurité. Les hommes de la garde se voyant joués, se firent de violents reproches les uns aux autres ; il en résulta un attroupement, puis un peu de tumulte et de confusion. Les chauffeurs et les hommes du mouvement en profitèrent pour s'évader aussi, et le convoi se trouva là sans aucun moyen d'avancer. Pendant ce temps, j'étais resté sur la locomo-

tive, riant au dedans de moi de cette bagarre, mais n'y prenant aucune part, lorsque le colonel Williams, qui venait d'accourir, se tourna vers moi et me dit:

— € Et vous, ne savez-vous pas conduire la locomotive?

— € Non, répondis-je.

— c Alors, que faisiez-vous là-nlessus? Je vous y ai vu toute la journée.

— c J'y étais uniquement par curiosité.

— c Ne sauriez- vous pas la faire partir et l'arrêter?

— i Sans doute, c'est bien facile ! Mais s'il venait à se déranger la moindre chose dans la machine. Je ne saurais pas me tirer d'affaire.

— € Oh! peu importe, reprit le colonel ; il faut que je sois à Bowling Green demain matin, et vous allez nous y mener. »

Je ]b regardai en face et je lui dis : c Colonel Williams, si vous m'y forcez, c'est bien ! Mais je ne me rends pas responsable de la vie des mille bommei» qui sont dans le train. Je ne veux pas non plus être à la merci d'une garde qui ne sait pas ce que c'est qu'une machine et pourrait fort bien me tuer, me croyant en faute, précisément au moment où je fais mon devoir. Trouvez-moi un chauffeur parmi vos hommes, renvoyez cette garde, montez vous-même sur la locomotive, et je ferai pour le mieux. »

Le colonel fit ce que je demandais, et me voilà commençant mon apprentissage de mécanicien avec tout un r^iment de rebelles, prêta payer les bévues de mon noviciat. La locomotive se conduisait fort bien ; elle obéissait à toutes

mes injooctioDS comme si elle m'eût reemma pour son maître l%idme. Je commençais à prendre de l'assurance. Cependant, je ne pouvais réprimer une certaiBe émotion en pensant que je conduisais» à moi tout seul, un convoi de vingt-cinq wagons, sur une voie que je n*avais jamais parcourue, sans lumière en tête, et par une nuit tellement noire, qu*on ne pouvait rien distinguer à une toise devant soi. Je m'effrayais surtout de ce que, ne connaissant rien au métier, j'avais la vie d'un millier d'hommes entre les mains. Je marchais naturellement aussi lentement que possible, faisant dix milles à l'heure, sans jamais quitter la soopipe de la main, et fixant toujours mes regards sur la voie devant moi. Le colonel devint confiant, familier même; il me causait, quoique je fusse occupé de tout autre chose que de soutenir la conversation. Nous avions fait environ trente milles, et tout allait jusque-là parfaitement bien, lorsque l'idée lui vint de se rendre dans le wagon des officiers, à la queue du train, en passant sur l'impériale des autres wagons.

Il commença cette promenade périlleuse précisément au moment où nous allions franchir un ravin de cinquante pieds de profondeur, au-dessus duquel la voie était supportée par un pont de chevalets. Au delà du pont, la voie com-^ mençait à monter. En même temps, elle entrait dans une tranchée profonde, et je m'aperçus tout à coup qu'en cet endroit elle était obstruée. Quel était l'objet que je voyais devant moi? A quelle distance était-il? C'était impossible à juger.

La pensée est prompte dans ces monieats-Ià. Je songeai d'abord à &ire tourner en arriére, mais le train était si long, que les wagons, contrariés dans leur mouvement, en se serrant les uns contre les autres, auraient pu dérailler, et un déraillement au-dessus du ravin aurait été terrible. Ha propre sûreté me préoccupa naturellement aussi, mais il oe m*eût servi à rien de sauter à terre ; les talus de la tranchée étaient rapides, et je n'aurais pas eu le temps de les escalader avant d'être écrasé par les débris que la collision allait jeter de droite et de gauche. J'agitai tout cela daoB mon esprit, et en moins d*une seconde ma résolution fut prise. Je sifflai pour donner le signal de mettre le frein, je lâchai la vapeur et j'attendis le choc.

L'obstacle qui se trouvait devant nous n'était autre chosa qu'un convoi arrêté sur la voie. Bien que la marche du nôtre eût été considérablement ralentie pendant les cinquante dernières toises que nous eûmes è parcourir avant de l'atteindre, je ne doutai plus que nous n'allassions effondrer quelques-uns de ses wagons.

Le premier que nous rencontrâmes était chargé de foin et d'avoine. Ma locomotive le fendit littéralement en deux, et le chargement se répandit sur la voie. Le second contenait des chevaux. Il fut également brisé en morceaux, et les chevaux tombèrent les uns sur les autres des deux côtés. Le troisième, chargé de tentes et de tout un matériel de campement, présenta plus de résistance. La locomotive ne fit que l'ébranler et s'arrêta.

Pendant les quelques secondes que dura cette scène, j'é-

prouvai d*étraDges émotioDS. Je considéniU avec admiration ma locomotive. Elle avait l'air d'un ôlre animé qui s'avance majestueusement, triomphant des obstacles qu'il rencontre devant lui et les pulvérisant sans remords. Dès que le train s'arrêta, je compris que le moment critique était arrivé pour moi. Si en effet, le colonel Williams n'était pas tombé du haut des wagons dans le ravin, il ne tarderait pas à arriver pour exf^cuter la menace qu'il avait proférée plus d'une fois de me tuer, s'il survenait un accident. Je sautai donc ï bas et me glissai le long des rails jusque vers la cheminée, de façon à n'être pas aperçu de ceux qui arriveraient lers la locomotive, et de pouvoir cependant surveiller leurs mouvements, qu'éclairerait la lanterne du chauCEeur.

J*avais eu occasion de faire connaissance avec le caractère violent et intraitable du colonel; aussi, comme je m'y attendais, il arriva en jurant et en trépignant, sautant d*un wagon à l'autre jusqu'à ce qu'il fiA sur le tender. Là il sortit un pistolet de sa poche et huria : c Où est-il, que je le tue, ce damné de mécanicien? Il nous a fait là une jolie besogne. •

Je saisis à mon tour mon revolver, et, me plaçant de façon à avoir le colonel sous la lumière de la lanterne sans que lui-même pût voir distinctement où j'étais, je le mis en joue et lui dis d'une voix ferme : c Colonel Williams, si vous dirigez votre pistolet contre moi, vous êtes mort! Ne bougez pas et écoutez-moi. J'ai fait ce que tout autre aurait fait à ma place. J'ai arrêté le train aussitôt que je l'ai pu. Je vous le prouverai, si vous êtes raisonnable ; mais ne faites pas mine de tirer ou c'en est fait de vous !

-^ • Ne lirez pas! ne lirez pas! s'ëcria-t-il.

— tf Eh bien, répliquai-je, cachez-moi ce pistolet, et j'en ferai autant. §

Il obéit et s'avança vers moi. Je lui expliquai alors qu*il m*avait été impossible de voir d'avance que la voie était obstruée, puisque je n'avais pas de lumière eu tête et que l'autre train avait négligé d'en mettre une en queue. Je conseillai donc à l'irritable colonel d'aller décharger sa colère sur le conducteur du train de devant pour s'être arrêté là sans se couvrir, en envoyant un homme en arrière avec desVignauXy et sans avoir même montré une lumière rouge. Il se rendit à mes arguments. Je lui appris alors que j'i^tais sons-oflScier employé dans les arsenaux, que je me trouvais de service, chargé de faire arriver des munitions à Bowling Green, et que, dès que je serais arrivé, je le citerais devant un conseil de guerre, s'il ne me faisait pas des excuses. Ces renseignements eurent pour résultat de calmer complètement le colonel qui, il faut bien le dire, n'était certes pas un nigaud. Il me demanda pardon de son emportement, me tendit la main, et nous fûmes désormais bons amis.

Nos explications réciproques étant ainsi terminées, nous eûmes le loisir d'aller juger par nous-mêmes du désastre causé par le choc des deux convois. Le dommage était minime, si on le compare à ce qui aurait eu lieu dans le cas où nous aurions été lancés à toute vapeur. Le train de devant comenait un régiment qui, à ce qu'il paraît, était en trûn de ronfler au moment de l'accident, tandis que les em-

ployés s'occupaient à réparer la roue eDdonmagée d'un wagon. Ces derniers venaient de soulever le wagon avec des crics, et ils avaient pris tous les fallots, y coonpria cdui de la queue du train, pour éclairer leur travail. Lorsque notre train heurta l'autre, il le poussa en avant sur an espace d'une trentaine de pieds environ, ce qui ne contribua pas à remettre en élat le wagon endommagé. Nos hommes dormaient aussi ; ils furent réveillés en sursaut, et qudquesuns reçurent de légères contusions. Le colonel, qui était justement au milieu de sa promenade sur le haut des v?agonsy avait été renversé, mais avait eu le bonheur da se pas rouler en bas et n'avait pas grand mal. Ce fut pour moi une véritaUe joie d'apprendre qu'il n'y avait pas de vie perdue, si ce n'est celle de trois chevaux.

Une fois tout cela constaté, il fallut songera débarrasser la voie. Le reste de la nuit y fut consacré, et ce ne fut pas sans fatigue. Les débris des trois wagons brisés durent être emportés un à un jusqu'à l'extrémité de la tranchée pour être jetés dans le ravin. Il y en eut qu'on ne put passer qu'avec beaucoup de peine, les talus venant des deux côtés aboutir au bord de la voie, en sorte qu'un homme avait peine à se glisser entre eux et les wagons. U fallut tirer les chevaux tués au moyen de cordes jusqu'en haut des talus. On occupa jutant de monde que l'espace le permettait i réparer le wagon endommagé, mais il ne fallut pas moins de six heures pour que le train dont il faisait partie pût être mis en état de marcher. Comme le jour paraissait, il se mit en mouvement. Quelques minutes après, je remontais

sur ma locomotive et faisais également partir notre convoi, qui arfiva à Paris à sept heures du matin le i 8 décembre 1861. C*est ici que se termina ma carrière de mécanicien, dans le pays de la rébellion. A Paris, en effet, nous trouvâmes un homme du métier à qui je fus trop heureux de céder ma place. J'endossai de nouveau mon uniformey et le lecteur peut être certain qu'il ne me verra plus conduisant un train de chemin de fer dans de pareilles conditions.

Le 19 décembre, j'arrivai à Bowling Green. J'y trouvai une armée plus considérable qu'aucune de celles que j'avais vues jusqu'ici. Il y avait là, en effet, 65,000 hommes au moins, sous le commandement en chef du général Albert Sidney Johnson qui, lui-même, avait sous ses ordres les généraux Buckner, Hardee, Hiodman et Breckenridge. Floyd y arriva quelques jours après, amenant encore 7,000 hommes, et même d'autres troupes doivent avoir rejoint depuis, car, à partir du 25 décembre, le commissariat des guerres eut à livrer 96,000 rations par jour, et à partir do i"" janvier 1Î0,000. Ce n'est pas à dire, toutefois, que ce chiffre soit celui des combattants ; il y avait une foule de gens attachés à l'armée à divers titres.

Pendant le mois de décembre, une épidémie se déclara dans le pays. Des pneumonies et des rougeoles se montrèrent en grand nombre. On dit môme que, vers le milieu de janvier, un cinquième de l'armée était dans les hôpitaux. Les médecins prt^tendaient que ces maladies étaient le résultat des pluies continuelles qHi tombaient alors, de la

douceur du temps et du travail incessaut auquel les soldats étaient astreints, jour et nuit, pour élever des retranchements.

Jusque-là, j'avais joui d'une santé parfaite, mais la pneumonie me prit aussi, et cela avec beaucoup d'intensité. Pendant une semaine, on me fit subir un traitement héraiqne qui n'eut d'autre résultat que d'aggraver mon mal, puis on me mit dans un wagon de marchandises qui me transporta à Nashville, où j'entrai à l'hôpital. Ce voyage est le plus lugubre que j'aie fait de ma vie. Il faisait nuit, j'étais seul, je souffrais comme un damné, et j'allais peut-être mourir bientôt pour être ensuite jeté au hasard dans une fosse commune. C'est ainsi que je passai mon joyeux Noël.

Et cependant, le mois pendant lequel je fus retenu à Nasbville fut, sous beaucoup de rapports, un des plus agréables de ceux que j'ai passés en pays rebelle. Je fus soigné avec beaucoup de sollicitude par les docteurs Stout et Gambling, et les dames de Nasbville montraient vraiment des cœurs de femme dans les soins qu'elles prodiguaient aux infortunés abattus par la souffrance physique et par le mal du pays. Quelques-unes de ces dames étaient des sécessionnistes fort décidées ; mais j'étais convaincu alors, et je le suis encore, que la plupart d'entre elles (pas toutes cependant) se seraient montrées tout aussi compatissantes pour des soldats ennemis blessés ou malades, si elles avaient, eu l'occasion d'en rencontrer. Je sais que ma mère aurait été une bonne Samaritaine si elle avait trouvé un rebelle en proie à la souffrance; pourquoi les femmes du Sud ne

se seraient-elles pas montrées de mêine enveri les unionistes blessés?

Au bout de quinze jours, j*entrais en convalescence, mais désireux de \oir tout ce qu'il y avait de curieux à Nashville, leCapitole, les ponts, les fonderies, les fabriques de machines et autres, je me fatiguai à trop courir les rues, et mes forces ne revinrent que lentement.

J'eus Toccasion de rencontrer un vieil ami démon père, qui fit tout ce qu'il put, lui et sa charmante famille, pour me rendre agréables mes jours de convalescence. Us me procurèrent bien des objets dont sont privés le plus souvent la garde-robe du soldat et lappéiit fantasque d'un malade. Je ne suis pas pa^venu à découvrir jusqu'à quel point cet homme nourrissait des sentiments rebelles. Je ne doute pas que son affection pour ma famille ne lui ait plus d'une fois suggéré l'idée de me procurer les moyens de m'évader, et je ne saurais dire si c'est l'attachement aux autorités du pays, ou la crainte de ces mêmes autorités qui Tempêcha de mettre cette idée à exécution. Quoi qu'il en soit, il n'y avait pas dans ses entretiens avec moi assez de franchise pour m'engager à lui faire des confidences. Je crus prudent, en face de ses réticences, de montrer toujours un zèle réservé pour la cause du Sud, de crainte que, s'il avait été un de ces rebelles intraitables, comme il y en a tant, il ne se fût laissé aller à me trahir. Maintenant que j'y réfléchis, je crois que j'ai eu tort de le soupçonner ; peut-être même était-il, au fond du cœur, partisan de l'Union. Eu tous cas, je serai toujours reconnaissant de ses bienfaits. Mais rinccrlitude

dans laquelle je me trouvais alors fit que je dus abandonner toute idée d'évasion.

Avant de continuer le récit des faits qui me sont personnels, je crois devoir dire un mot sur l'état moral et religieux du Sud, sur ce qui a été fait pour maintenir ou réveiller chez les soldats des sentiments chrétiens, et sur Tinfluence générale de la rébellion au point de vue de Téducation et des intérêts spirituels du peuple en général. Le plus souvent, lorsque des hommes nouvellement recrutés arrivaient à l'armée, ceux qui avaient des instincts religieux ou étaient entourés d'amis pieux, apportaient avec eux une Bible ou un Nouveau Testament, mais au bout de peu de temps ils les perdaient si bien que c'est à peine si l'on pouvait trouver un seul bon livre dans les camps. On ne distribuait point d'écrits religieux aux troupes, si ce n'est dans les hôpitaux et cela encore en très-petite quantité. Les régiments composés de catholiques français ou irlandais avaient avec eux un prêtre ou un aumônier ; il y avait aussi des aumôniers protestants dans les régiments de notre confession ; mais tous s'occupaient bien peu de l'état religieux des âmes confiées à leurs soins. Nous avions un grand nombre de ministres dans l'armée du Mississipi; seulement,ils avaient presque tous l'air de remplir plutôt des fonctions militaires que des fonctions ecclésiastiques, et ils se préoccupaient bien plus des événements de la guerre que des intérêts du Ciel. En revanche, dans l'hôpital de Nashville, des hommes de bien, surtout bon nombre de femmes, venaient rappeler aux pauvres malades les vérités de la Bible, et leur apporter les

eonsolatiôns de la religion. Quant aux ecclésiastiques attachés à Tarmée, ils pouvaient faire besoin dans les paroisses qu'ils avaient récemment quittées , mais leur présence au milieu dbs soldats n'était d'aucune utilité. Pendant tout le temps que j'ai été militaire, c'est à peine si j'ai entendu faire un seul sermon véritaUement évangélique. La guerre a toujours des effets démoralisateurs, et comme il n'y avait pas de bonnes influences pour contre-balancer ces effets dans l'armée, celleci s'abandonnait à tous les débordements du vice. Les blasphèmes les plus odieux, bien que contraires au code militaires, se proféraient continuellement, et, sous ce rapport, les oflSciers n'étaient pas les moins coupables. Le jeu, sous toutes les formes, était la principale distraction des dimanches. Tous les vices enfin arrivaient à prendre pied parmi nous et s'y propageaient de plus en plus.

Quant à l'influence de la guerre sur le pays en général, je n'ai pas eu beaucoup d'occasions de l'observer. Je rapporterai cependant certains faits qui peuvent servir d'indices. On continuait à prêcher dans les temples des grande» villes, mais, dans les petites villes et surtout à la campagne, le service divin avait cessé dans beaucoup d'endroits. C'est du moins ce que j'ai pu constater dans quelques parties du pays, et il est probable qu'il en est de même ailleurs ; cela résulte du fait que presque tous les hommes sont à la guerre. Et encore, là où l'on prêchait, chaque sermon contenait un morceau d'éloquence sur le devoir de prier et de se battre pour ses foyers et ses institutions. L'esprit exclusi-

veflieDt guerrier qui règne en ce moment, est évidemment contraire au développement d*une piété vraie et solide. Presque toutes les écoles et les pensionnats destinés à renseignement sont fermés, et même avant la guerre, il n*y en avait pas un grand nombre. En résumé, on peut affirmer que si cette rébellion dure encore une année ou deux, le Sud, au point de vue du développement intellectuel et moral, ne sera plus qu*un désert.

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