‹ Treize Mois Dans L'armée Des Rebelles: Aventures D'un Engagé Volontaire Malgré LuiChapitre 4 sur 7 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

S»ervlce dans la cawalerle*

Pendant que j'étais à Nashville, me guérissant de ma pneumonie typhoïde, Tidée me vint de me faire transférer dans la cavalerie, où je pensais trouver un nouveau champ d'observations, ainsi qu'une vie plus active et plus excitante. Le capitaine F**'' recrutait alors une compagnie dans les environs de la ville» et, ayant eu occasion de raccompagner souvent dans les battues qu'il faisait à cheval dans le pays pour trouver des recrues, je le gagnai à ma cause et je pus obtenir par lui ce que je désirais. Le A février i 862, je fus transféré dans sa compagnie, où j'entrai comme maréchal des logis chef. Il y eut bientôt une vacance parmi les officiers, et je fus promu au grade de lieutenant. Notre compagnie devait être classée dans un escadron commandé par le major Hov\^ard, du Maryland, ancien officier au service des Etats Unis, et comme mon capitaine entra dans l'état-major du général Hardee, je devins lieutenant-commac-

(lant, et le restai pendant tout le temps de mon service dans la cavalerie. Bientôt après on changea la destination de la compagnie, et on la plaça sous le capitaine J.-H. Morgan. A cette époque, Morgan faisait toujours partie des troupes régulières» et n avait pas encore pris le méiier de chef de partisans, ou, pour mieux dire, de voleur de grands chemins.

Les corps de partisans ont été légalement reconnus par le congrès de Richmond, et ils sont maintenant organisés dans une grande partie des Etats du Sud. Leur manière de faire la guerre se distingue de la guerre régulière sous deux rapports.

En premier lieu, ils ne sont pas placés sous un commandant de brigade, mais ils guerroient par petits corps qui agissent comme ils Tentendent, et rendent seulement de temps en temps compte de leurs actes au major général de leur district. Cela a pour résultat de développer et de mettre en saillie les talents individuels, chacun pouvant agir sous sa seule responsabilité, et chercher les occasions de déployer de la hardiesse ou de la ruse. Ct la permet aussi à ces corps d'acquérir une connaissance parfaite du théâtre delà guerre; toute bande, en effet, forme une réunion d*hommes possédant des renseignements sur tous les chemins et tous les sentiers, chacun d*eux ayant reconnu une partie du pays en se détachant pour aller à la maraude, tandis que d'autres reconnaissaient d'un autre côté.

Un second caractère de la guerre des partisans, c'est Tbabitude qu'ils prennent vite d'enlever chez ceux qu'on

suppose des adversaires ou simplement des neutres, des chevaux, des munitions et même de l'argent, en un mot tout ce qui peut être de quelque utilité au parti pour lequel ils se battent. Ces enlèvements sont toujours accompagnés de la promesse que tout sera rendu ou largement payé par le quartier général, et cette promesse, à laquelle dans les commencements ceux qui la faisaient croyaient un peu, contribuait à calmer leurs scrupules jusqu'au moment où ils se furent peu à peu accoutumés à n*en plus avoir. Cette manière de procéder, une fois qu'on la connaît, donne toute la clef du système et fait comprendre sa puissance. Â la place du patriotisme, on a mis Tamour du pillage, et bientôt les hommes engagés dans ces bandes sont devenus des voleurs de grands chemins légalement autorisés. Là où Ton suppose qu'il y a un bon cheval à Técurie, de Targenterie cachée ou du numéraire à trouver, les partisans s'y jettent et s'emparent de tout sans s'inquiéter de la qualité ou des sentiments du propriétaire. Partout où le pays est infesté de ces bandes, la sécurité a disparu, et les femmes même ne sont pas à l'abri des mauvais traitements.

Sans être prophète, on peut dire que les autorités confédérées ont jeté les bases d'un système qui démoralisera tous ceux qui y tremperont, qui met en danger les paisibles habitants du pays, et amènera la ruine et l'anarchie dans toutes les contrées livrées aux incursions de ces banJits. Ces résultats se montrent même déjà. Si les troupes fidèles éva^ cuaient les districts sécessionistes dont elles sont maîtresses dans ce moment, et si ces districts recouvraient leur

indépendance, le peuple s*y verrait bientôt à la merci de brigands prêts à le piller. La liste des méfaits accomplis par les soldats reconnus de la rébellion serait longue, et on aurait bien de la peine à redresser leurs torts. Si la lutte dure encore deux ou trois ans, le Sud tombera sans aucun doute dans Tétat de demi-barbarie où est maintenant tombé le Mexique, et sera en proie à un brigandage organisé comme le fut l'Espagne après les guerres de la Péninsule. Les conséquences nécessaires de ce système ont bien été entrevues par les généraux du Sud, et ils ont résisté longtemps lorsqu'on parlait de l'introduire ; mais des esprits poussés à un état d'exaltation voisin du désespoir ont fait tomber toutes les oppositions, et voilà le vaisseau du Sud lancé sur une mer orageuse où il n'évitera pas le naufrage, à moins qu'il ne soit coulé bas d'avance par une bordée du vaisseau fidèle.

Pas de doute sur la manière dont il faut traiter ces flibustiers, lorsqu'on les prend. Les lois de la guerre sont précises sur ce point. 11 faut qu'on les fusille ou qu'on les pende. Mais cela peut-il se faire sans inconvénient? Quand je quittai le pays de la sécession, il n'y avait pas moins de 10,000 partisans organisés en guérillas. 11 y en a sans doute un bien plus grand nombre au moment où j'écris. Est-il possible de traiter comme des bandits une quantité d'hommes aussi considérable? Ne serait-ce pas provoquer de terribles représailles et des massacres comme le monde n'en a peutêtre pas encore vu ? Je pose la question, je ne la résous pas.

Morgan s'était acquis en temps de paix la réputation d'un citoyen au caractère généreux ; il était affable et gai ; du reste, grand amateur d'équitation et de chevaux de course, comme beaucoup de jeunes gens du Kentucky. Il se lança dans la guerre de la rébellion con amore, et il la poursuit conmie un homme qui y trouve du plaisir. Il a environ trente-cinq ans ; sa taille est de six pieds ; il est fortement bâti et plein de souplesse dans les membres. C'est un homme qui se possède toujours, et dont aucune faiblesse ne vient jamais arrêter les plans. Ses traits sont délicats» ses cheveux cendrés ; il porte ordinairement une moustache et une barbiche au menton. Ses yeux, d un bleu grisâtre, sont perçants lorsqu'il vous regarde en face, mais d'ordinaire ils prennent une apparence somnolente. Cela ne l'empêche pas d'observer tout le monde et tout ce qui se passe autour de lui. C'est un cavalier admirable et un excellent tireur. Â la tête d'un escadron de cavalerie, il n'avait pas son pareil dans toute l'armée du Sud. Il en impose au suprême degré à ceux qu'il commande. Ses hommes admirent sa générosité, ils aiment ses allures mâles, l'aisance avec laquelle il partage leurs fatigues et leurs privations, mais ils redoutent en même temps sa sévérité plus que napoléonienne toutes les fois qu'ils s'écartent des ordres donnés. Ils racontent de lui le trait suivant :

Un jour, au commencement d'un combat, il donnait l'ordre à l'un de ses cavaliers de se charger d'une mission passablement périlleuse. L'homme ne bougeait pas. Morgan lui demanda vivement :

— « M'avez-vous compris?

— « Oui» mon capitaine, mais c*est impossible.

— « Eh bien ! bonsoir, • dit Morgan, et au même instant le cavalier tombait de cheval, percé au cœur d'une balle de pistolet. Se tournant aussitôt vers ses soldats, Morgan leur dit : « Voilà ce qui arrivera à tout homme qui ne m'obéit pas en face de l'ennemi ! >

Dés lors, aucun de ces cavaliers n'hésita un seul instant lorsqu'il leur commanda quelque chose.

Morgan est aussi plein de générosité envers l'ennemi. Voici ce que m'a raconté un dragon fédéral depuis mon évasion. Un jour, ce dragon ne pouvant plus maîtriser son cheval, qui avait été blessé et que la douleur aiguillonnait, fut emporté au milieu du corps de Morgan. « Ne le tuez pas! » cria Morgan à une douzaine de cavaliers qui élevaient déjà leurs pistolets sur lui ; « laissez-lui la chance de vivre ! > Les pistolets s'abaissèrent, et le "dragon put retourner auprès des siens sans être molesté. Dans la lutte actuelle, il s'est rencontré bien peu d'hommes sachant allier, comme Morgan, la décision à la prudence, la hardiesse au calcul, la fougue à un empire complet sur lui-même. Ces qualités lui permettent de mener à bien tout ce qu'il entreprend. J'en citeiai comme preuve le stratagème qu'il inventa et fit réussir peu après que l'armée des rebelles se fut retirée de Nashville. Il entra dans la ville, alors pleine de soldats fédéraux, sous le costume d'un fermier, avec uo char de farine, qu'il mena au commissariat, en disant qu'il voulait donner une marque de ses sympathies pour la cause

de rUnion en faisant ce cadeau à l'armée. De là, s*étant rendu pour dîner à l'hôtel de St-CIoad, il se trouva assis à table à côté du général Mac Cook, le même qui, depuis» fut si tristement assassiné. On le désigna au général de l'Union comme l'homme qui avait généreusement fait aux troupes un cadeau de farine. Après quelques façons, il consentit à en accepter le prix, puis tirant l'officier fédéral à part, il l'informa qu'une partie de la cavalerie de Morgan stationnait près de sa demeure, et que si, le lendemain, il voulait aller avec lui, il lui procurerait les moyens de le faire prisonnier. La cavalerie fédérale se rendit sur les lieux, mais ce fut elle qui fut faite prisonnière par Morgan. On raconte aussi un autre tour qu'il joua, quelque temps après, avec autant de bonheur que de sang-froid. Revêtu d'un uniforme d'officier fédéral, il se rendit à la station télégraphique de Gallatin, dans le Tennessee, et fit jouer le fil à son profit au moyen des employés fédéraux, pour savoir l'heure à laquelle devrait arriver un certain convoi qui était attendu. Il se présenta ensuite en force à l'heure indiquée, s'empara du convoi, et se procura ainsi plusieurs milliers de dollars sans perdre un seul homme. Une dernière anecdote peindra peut-être encore mieux son audace inouïe. Un soir, près de Nashville, il se présenta à cheval en uniforme fédéral devant un poste de cavalerie ennemie. Il réprimanda vertement la première vedette qu'il rencontra de n'avoir pas appelé la garde aux armes pour saluer l'officier du jour, qu'il prétendit être en personne. La vedette balbutia et s'excusa de ne l'avoir pas reconnu ou de

Ri

D*avoir pas su qu*il était officier du jour. Morgaa ordonna au cavalier de rendre ses armes pour le punir d'avoir man* que à son devoir et le soldat obéit. Puis appelant les six autres hommes qui composaient le poste, y compris roffîcier de garde, ce prétendu officier du jour les condamna aux arrêts pour leur inconcevable négligence, leur enjoignit de déposer leurs armes et de le suivre. Son imperturbable aplomb en imposa si bien, que les fédéraux n^osèrent rien objecter et firent ce qui leur était commandé. Hais à peine avaient-ils fait quelques pas, qu'ils furent cernés par les cavaliers de Morgan, qui, ainsi, s*emparérent sans €0up férir des hommes, des chevaux et des armes du poste.

Au milieu du combat, Morgan est parfaitement de sangfroid, et pourtant son expression et ses allures sont sauvages, on le dirait mû par une force électrique. Il a la rapidité du tigre et la puissance musculaire de deux hommes réunis. Ses qualités personnelles sont aussi rehaussées par l'excellent choix qu*il sait faire de sa monture. Il a toujours les chevaux les plus rapides et les plus endurants. Quand Tun vient à manquer, il s'en procure vite un autre par quelque tour de passe-passe. Sa récente raziia (du 28 juillet) dans leKentucky n'avait pas d'autre but que de se procurer des chevaux d'une excellente race, que cet Etat produit en quantité.

A moins qu'une chance heureuse pour la cause de l'Union ne le fasse tomber une fois ou l'autre aux mains des fédéraux, le colonel John-H. Morgan sera un jour un des hommes les plus puissants et les plus redoutables dans l'armée des rebelles.

Autaol qu6 j'ai pu m*en cenvaincre, ia cavalerie du Sud est bien supérieure à celle de Tarinée fidèle» en tant du moins qu'on l'emploie pour le service auquel elle est plus particulièrement destinée. Il ne faut pas compter sur elle pour faire de puissantes charges contre de grandes masses dlinfaoterie^comme il s'en faisait dans les guerres du vieux monde^ à la fin du siècle passé, et au commencement de eelui-'CL Elle ne se lance d'ordinaire qu'en fourrageurs ; elle éclaire la marche des armées, ou bien elle entreprend de hardis : coups de main, enlève des convois, des postes et même des compagnies entières qui se gardent mal. Il fiul pour ce service des chevaux agiles, parfaitement dressés, durs à la fatigue^ pouvant courir pendant des heures et même un jour entier sans être nourris. Sous ce rapport, les chevaux de race que Morgan sait réunir sont admirables. De plus, les gens du Sud sont de bien meilleurs cavaliers que ceux que Ton rencontre dans l'armée fidèle, où ceux seuls qui sont recrutés dans l'Ouest ont toutes les qualités voulues pour le service de la cavalerie. Dans le Sud, presque tout homme a pris l'habitude de monter à cheval dès son enfance; il sait manier sa monture avec aisance et se tirer d affaire dans un mauvais pas. A côté de tous ces élémentsde supériorité, il faut tenir compte encore de deux faits qui procurent aux rebelles d'immenses avantages sur leurs adversaires, ils connaissent le terrain sur lequel ils se battent ; les routes, les ravins, les coins à embuscades, les marais, les bois, les gués des rivières, tout cela leur est familier. Puis, et ce second point a plus d'importance en-

core,il8 sont puissamment aidés ptr la sympathie ^*i)sf8ii« ceotrent partout chez l'habitant, et qui leur permet d'être toujours informés de l'approche, delà foroe et des piai» de renoemi.Oo voit même souvent des nègres, soit par eraiite» soit par d'autres motifs, venir donner des renseignements de touteespèce aux rebelles. Ces derniers savent anait commenè^il faut s'y prendre pour être renseignés par les nègre», Hs savent interpréter leurs rapports et le cas exact qu'il faut en fure. Dans ces coodUions, on comprend qtie toute tronpe montée faisant partie des forces du Sud puisse eauser bien dtt mal à l'ennemi. Le Nord serait sage d'avoir l'œil ouvert sur ce point et de voir ce qu'il y a à faire pour y remédier.

Au commencement de mon service dans la cavalerie, nous parcourûmes le pays en fourrageurs pendant phnieurt semaines, en conservant toujours Nashvilie comme centre de ralliement. Je fus quelquefois au»si appelé à bih le senrice d'estafette. Un jour, entre autres, je fus envoyé i , cheval de Nashvilie à Sbelbyville, et parcourus en sept heures les soixante milles qui séparent ces deux endroits. Une autre fois, mon cheval de race franchit quatorze milles en un peu moins de cinquante minutes. C'était beaucoup plus qu'on n'aurait pu en demander à la plupart, de nos chevaux. Lorsque je me présentai devant le général Breekenridge, pour le compte duquel je venais de faire cette canrse aussi rapide que fatigante, il me dit simpfement : c C'est bien! > d'où je conclus que cet homme avait l'habitude de s'attendre à ce qu'on le servît promptement.

Le samedi 15 février, le bruit se répandit que le

général Johnson allait évacuer Bowling Green, et le lendemain matin, citoyens et soldats apprirent avec stupéfaction que le fort Donelson était tombé aux maiifô do général Céderai Grant. On aurait peine à se figurer le q)ectacle de confusion que présenta Nashville dès que cettle ttouvelleaefut répandue. C'était un dimanche ftiatin ; \ës temples restèrent fermés, les écoles du dimanche fie s'orivrirent pas; partout il se formait des attroupements; des personnes se rencontraient, se consultaient, puis rentraient en toute hftte ehen elles pour aller mettre ordre à leurs affiiires. Les banquiers se réunissaient pour délibérer; tes eBi[doyés du gouvernement confédéré couraient à droite dl à gadcbe, occupés à préparer l'évacuation de la vHlé. Bientôt ce fut une panique générale. Tout le ndmérdiis partit pour Columbia et Cbattanooga ; Targenterie fut emportée, et tous les autres objets de valeur furent jetés pêlemêle dans des véhicules de toute espèce. Les fiacres se ftiisaient payer jusqu'à vingt-cinq dollars l'heure, et le salaire des hommes de peiae monta à des prix fabuleux. Tout ce qui appartenait au gouvernement fut sorti de la ville aussi vite que les moyens de transport qu*on pouvait se procurer le permirent. De grands approvisionnements en vivres et en munitions avaient été accumulés à Nashville fê» las besoins des armées qui occupaient Donelson et Bowling Green, et l'on s'imaginait si peu que ces deux points pussent jamais tomber aux mains de l'ennemi, qu'aucune mesure n*aviât été prise pour le cas d'une retrwte.

Déjà le dimanche, dans la jouitiée, TavaDUgarde de Tarmée de Bowling Green i ntra dans la ville, et le mardi on vit arriver les dernières treupôs qui s'étaient échappées de Doneison. Dès que ces forces encoilB imposantes, mais en pleine retraite, parurent, la panique du peuple augmenta encore. Tandis que les militaires entraient dans k ville d*un côté, les bourgeois en sortaient de Tautre. Le SO, tout ce qui pouvait partir était loin ; il n'y avait plus qne des soldats dans les rues. Les blessés et les naïades avaient été dirigés vers le Sud. Le gros de l'armée campait du cOté de la rivière où est.isituée la ville. Deux magnifiqnles 4sanon9ières se trouvaient en c<mtructioa; on eessâ d'y travailler, et ordre fut donné de se tenir prêta Içs détruire an premier avis. Le même sort était réservé au péot dta chemin de fer.

Au premier moment, les citoyens de la ville, s'imagintnt que le générai Johnson se préparait à résister, s'étaient mis à élever des retranchements à quatre milles de là, sur h rivière de Cumberland, jaOo. d'empêcher l'approche desca^ nonnières ennemies. Lorsqu'on apprit déGoitivement que la ville ne serait pas défendue, il y eut de grands murmures dans le peuple. Cette décision^ prise subitement, . ne laissait plus le temps d'emporter les effets qui restaient encore dans les maisons. Les autorités ne purent pas non .plus mettre en sûreté tous les approvisionnements faits par Je commissariat. Les magasins furent donc ouverts, et les pauvres gens purent prendre ce qui y restait, c'est'^^^lire une valeur de plusieurs milliers de dollars. Plus, tard,

quelques personnes établirent des restaurants dans la ville, et nourrirent les soldats de TUnion avec les approvision-^ nements qu*ils s'étaient ainsi procurés gratuitement dans les magasins sécessionistes.

Enfin, les canonnières et le pont du chemin de fer furent brûlés. Le pont suspendu fut également coupé, ce que Ton a considéré comme un acte de vandalisme parfaitement inutile» la rupture de ce pont ne pouvant en aucune façon ai^ réteç la marche des fédéraux. A la vue de ces désastres, on maudissait le général Floyd et le gouv^neur Harris. Quant au général A. S. Joh&son, il ne reik jamais sa réputation perdue dans cette rdraite.

Ma compagnie avait été toujours détachée pour faire le service d'éclaireurs. Nous avions à patrouiller sur les rou^ tes au nord de la rivière, à surveiller les derrières de Tarmée en retraite et à observer les forées de Buell qui sV vançaient. La retraite de Bovirling Green à Corintbe, c*està-dire sur une ligne de prés de cent milles de longueur, dura «aviron six semaines. Ce fut une des marches les plus péaibies qu'une armée ait jamais eu à accomplir en pays ami .

Les forces du général George B. Griitenden rejoignirent Tarmée à Murfreesboro» et portèrent ainsi son effectif à 60,000 hommes. La saison était aussi mauvaise qu'elle pouvait Fêtre sous c^te latitude. Sur sept jours nous en avions au nK>ins quatre de pluie ou de neige. En temps oi<dinaire, les routes étaient d^à mauvaises ; le passage de Timmense quantité de chevaux et de voitures que nous avions avec ih)us les rendit horribles. L*armée éodnptaît

environ cent régiments; chaque régiment tratnait après lui, en moyenne, vingt-quatre voitures, ee qui fait un total de plus de mille voituresr Qu'on se figure donc cette kmgue file de véhicules lourdement chargés, ces 55,000 Amtas* sins avec 5000 cavaliers passant tous par la pluie et hi neige sur la même route boueuse ; puis cette masse d'hdm* mes campant, la nuit, dans des bois humides ou au milieu des champs transformés en marécages, sans tentes, couchés dans des vêtements mouillés, se levant le matin roidis par le froid et ne recevant qu'une nourriture insuffisante pour leurs besoins ; on aura une faible idée de cette malbeu-* reuse retraite qui se continua pendant six semaines sans qu'il f&t possible de donner un soil jour de repos aux troupes harassées. L*armée éprouva de grandes pertes par le fait de la maladie ou de la désertion. Quelques régiments, qui avaient quitté Bowling Green avec un effectif de 6 à 7 cents hommes, arrivèrent à Corinthe avec la moitié seslement de cet effectif. Les villes que nous traversions se remplissaient de nos malades, et pourtant on en envoyait souvent directement dans les hôpitaux situés à quelque distance de la route.

Parmi les marches les plus pénibles qu'un corps d*Ar* mée ait jamais été appelé à faire, on cite celle de la division du général Breckeuridge entre Fayetteville à Huntsville. Cette division partit à dix heures avant midi, et marcha sans s'arrêter jusqu'au lendemain matin à une heure, franchissant ainsi, sur des chemins presque impraticables, une distance de trente milles par une pluie accompagnée de gré-

sil, et tombant sans interruption. Ce corps formait l*arriëre-garde, et il avait été distancé d*une étape par le gros de l'armée de Johnson» dont il risquait de se voir ceupé ; c'eut ce qui l'obligea à cet effort désespéré. Cette marche forcée coûta au général plusieurs centaines d'hommes. Un quart des soldats de la division tomba dans les rangs» incapables de suivre. La garde les ramassait et les faisait monter sur les voitures jusqu'à ce que toutes, même celles des ambulances, en fussent couvertes. Alors ceux qui ne pouvaient plus marcher furent laissés sur les bords de la route. Quelques-uns essayèrent, pendant plusieurs jours» de suivre en traînards, d'autres tentèrent de rejoindre leur cheoE eux dans le Tennessee ouïe Kentucky.

Cette retraite ne se fit pas sans laisser un pays plus ou moins ravagé derrière elle. En vain les officiers essayaient d*empôcber les déprédations. Il fallait avoir du bois pour passer les nuits, et là où il n'y avait pas de forêts à moins d'un mille du bivouac, les palissades, les bancs et bien d'autres objets y passaient; il fallait avoir à manger» et là où les moutons et les cochons abondaient à notre arrivée, il n'y avait plus que les os et les débris de ces animaux à notre départ ; il (allait des chevaux pour les trans|.orts, et, quand nous avions passé, il n'en restait plus dans les fermes. Puis» si j'en juge par ce que j'éprouvûs moi-même, beaucoup de prétendus volontaires, pris comme moi par la presse» n'avaient aucun scrupule de faire leur la propriété des rebelles. Les orgueilleux planteurs, qui avaient poussé à la rébellion, étaient maintenant forcés, eux aussi» de subir leur part des maux qu'elle entraîne.

Ce qui rendit cette désastreuse retraite fiéeessaire, ce fut surtout la prise du fort Henry, sur la rivière du Tennessee. Ce fort pris, le cours de la rivière était ouvert, et les fédéraux auraient pu, en peu de jours, jeter une armée dans la direction de Florence, sur les derrières des confédérés. Les généraux du Sud l'avaient compris et forent étonnés que la chose ne se fît pas. Si les fédéraux avaient senti ce qu'ils avaient à faire, et avaient su l'exécuter à temps, ils auraient coupé la retraite de Johnson, Taoraient forcé à livrer bataille dans de mauvaises conditions, oa i se jeter à l'est, du côlé de Knoxville, en abandonnant l'ouest du pays à l'armée fidèle. Au lieu de cei», cette ar^ mée perdit son temps devant le fort Donelson, et permit au général Johnson d'arriver à marches forcées à Gortnthe. Ici, le général Beauregard, qui commandait l'armée du Mississipi et qui venait d'y arriver en personne, fit adopta la résolution de faire de nouveau front vers l'ennemi.

Si nécessaire qu'ait pu paraître la retraite, les généraux du Sud avaient cependant été partagés au sujet de son opportunité. Plusieurs d'entre eux, en particulier les généraux Breckenridge, Hindman et Bowen avaient conseillé de prendre l'offensive et de faire une pointe hardie sur Louisville, dans le Kentucky. Cette opinion, rejetée d'abord, prévalut plus tard, mais la retraite une fois opérée, les chances n'étaient plus les mêmes. Peut-être, si on s'était décidé plus tôt à cette offensive, la guerre dans l'Ouest aurait-elle subi des phases différentes, au moins pour quelque temps.

9Î^ Ici se place une dnecdote personnelle, qui fit beaucoup rire dans le corps de la cavalerie, et qui montre que mêoie les hommes les plus braves peuvent être sujets à de singulières paQique$4i suivant les oircoostances. Cooime nous étions encore! stationnés à MuKreesboro, nous sentions qu!à chaque instant nous, risquions d*être surpris par )a ca* val^ie de Buell ; mais le colonel Morgan n*était pas Iukok me à se laisser prendre au dépourvu. Il était toujours sur le qùi-vive, et envoyait sans cesse, des patrouilles suir toutes Ws Ptutes pour fouiller les recoins du pays à plusieurs lieUes àla roQde« Un jour ]e partis dans qo l)ut avec un dé? tachement de huit ca!vfilier3..Nous Qmes une marche, rapide en avant/dans la direction de Lebanon^ et comme nous.i^r venions par iine autre route, tofnuit dqus surprit à quinze milles; ^yijron du^amp. Nous fînoes halte devant upe naaiT son de ferme, où on nous servit à soupçr, puis à dix heures nous étions de nouveau en selle pour continuer notre rout^. Le temps était calme ei brumeux, la lupe éclairait à. peine. Noms cheminions sans rien craindre, parce qu'ayant pouiBsé notre, reconnaissance très en ayant, nous étions certains que la oavalerie, ennemie devait être loin de nous. Près de minuit, àuno: distance de dix milles du camp, nous venions de tfnverseriune prairie et entrions justement da^ un boia, lo(rsqueno46nous aperçûmes qu'un détachement de cavaliers s'avançait à; 'Q(^e, rencontre. Qui étaient-ils? combiqp étaiant-ils^ Nou$ ne pouvions le savoir. Aucune autre pa^ trouille (f» la mienne n'avait» que «eus sachions, été envoyée de 66 côté, et ce ne; pouvaient gbëre dire des fédé-

raox, car nous savions par les gens du pays, tous dévdoës à la cause du Sud, que, ce jour-là, ils n'étaient pas sortis de leurs lignes.

J'avais pour principe que, dans des cas pareils, i) vaut mieux interpeller que d*avoilrà répondre. Je criai donc de tout loin : < Halte ! qui va là? » Le commandant de l'autre détachement avait sans doute k même idée que moi, car il me ciîa aussi : < Qui va là? »

c Si vous êtes des amis, avancez à Tordre! • eriai-je de nouveau ; mais au même instant quelques balle9»Bifflèreilt à nos oreiiles. On nous provoquait, je commandai donc aussitôt : • Sabre en main ! Chargez! » et nous nous lai> çftmes en avant, poussant des houmu et décidés à noas ouvrir la route de nôtfe camp ^ qui que ce soit qui se fût oris en travers. Mais, à notre grand étonnement, ceux que nomi nous préparions à charger tournent bride, détalent, et nous voilà galopant après eux et criant de toute la force de nés poumons. Je vis bientôt, à la manière de monter des fuyards,' et à quelques détails de leur accoutrement, que ce devait être des confédérés. Mais, une fois que nous les avions mis en déroute, bien qu'ils fussent sept fois plus nombreux que nous (ils étaient soixante-cinq), je ne pus résister an plaisir de leur donner la chasse. J'eus soin de ne pas permettre à mes hommes de s'écarter les uns des autres ; de temps en temps nous tirions quelques coups de pistolet en l'air, ou iMen nous poussions des hoUrrat à IV nisson, et nous pressâmes ainsi les fuyards de prés pendant six à sept milles de chemin. Arrivés à peu près à trois

milles do eamp, j'arrêtai la poursuite ei avertis méft hommes que nous allions prendre une autre route pour arriver, si possible, les premiers.

Au bout de quelques minutes d'une course rapide, quoique par un chemin détourné, nous rentrions dans nos lignes. Là, nous trouvâmes tout le jnonde en émoi ; tous les chevaux étaient bridés, et plus de mille cavaliers allaient monter à cheval, afin de repousser des forces enneaûea c(msidérables qui s'approchaient et qui venaient de chasser devant elles, apçès une rencontre terrible, un petit déta-* cbement de soixante-cinq hommes envoyé en reconnaissance. Je fis immédiatement rapport à Morgan sur toute Taffaire tdle que je l'avais vue. U trouva la plaisanterk bonne, et, cooune il ne perdait jamais l'occasion d'en faire une lui-même, il voulut pousser celle-ci à fond. U me recommanda donc de ne parler à personne d'autre, appela le lieutenant qui avait commandé le détachement, et lui dit de raconter ce qu'il savait. Le lieutenant déclara ne pas pou-, voir dire exactement de combien de cavaliers se composait le corps de fédéraux qu'il avait rencontré ; mais, à en juger par le cliquetis des sabres et les cris infernaux qu'ils pouasaient, ils devaient bien êlre de trois à cinq cents. En tout cas, leur charge avait été terrible, et c'était un miracle qu'un seul de ses hommes eût pu échapper. U ne pouvait dire combien de fédéraux avaient été tués, mais il en avait vu tomber plusieurs. Le lieutenant donna encore beaucoup de détails, tous de cette force ; Morgan l'écouta avec un profond sérieux, et le renvoya en lui prodiguant les

ëtoges au sujet de sa belle coodoite. Mais i-hiatoire était trop boooe pour qu'iila gardât, et dèa le leademain malin il lui fit faire le tour du oamp, au grand chagrin de Tescadron du major Bennett, dont fiûstieot partie les hommes que j'avais mis «n déroute. Toutes les fois qu'on rencontrait un homme de l'escadroo, oo lui demandait des nouvelles « de la terrible charge des Yankees, » ou bien, lorsqu'on entendait les hennissements d'une mule ou un autii$ bruit semblable; on prenait uil air sérieux et l'on disait : % C'est ainsi que devaient être les cris infernaux des Yankees. » Pendant bien des semaines, dés qu'un des malheureux cavaliers de l'escadron Bennett élevait le verbe un peu trop haut^ on lui fermait tout de suite la bouche en lui parlant c de la charge des trois cents Yankees. >

Avant d'arriver à Selbyville, je fus blessé pour la première fois, mais ce n'est point une balle fédérale qui fut cause de ma blessure. J'avais choisi pour mon Bucéphale un étalon de noble race, mais fort vicieux. Comme j'essayais, au moyen de la science de Rarey, de Tamener à une soumission qui le rendît propre à servir la rébellion, il se montra plus savant que moi et me lança parniessus sa léte à dix pas devant lui, puis, me voyant hors de combat, il me passa sur le corps en m'envoyant une ruade qui me cassa la rotule. Furieux d'avoir été ainsi joué, sans m 'inquiéter de ma blessure, je remontai en selle et fis faire à mon cbeval plus de quatre milles en pleine carrière, de façon à l'amener à composition. Depuis lors il se conduisit

assez bien, mais j*ai lieu de croire qu*il ne combattit jamais de bon cœur dans les rangs des sécessionistes, pas plus que son maître. Quand je rentrai de ma course, mon genou avait enflé ; il était devenu deux fois plus gros qu'à Tordinaire et me faisait beaucoup souffrir. J eus de la peine à descendre de cbeval ; je fus impotent pendant bien des jours, boiteux pendant bien des mois, et maintenant encore je me ressens souvent de cette ancienne fracture. Mais cet accident, dont je me plaignais beaucoup, fut un mal qui me tourna à bien, comme cela arrive souvent dans ce monde et comme on le verra plus loin.

L'état de la société dans le Tennessee et TAlabama, autant du moins que j'ai pu en juger pendant notre retraite, ne présente rien de saillant; mais ce qu'on peut dire, c'est que dans ces deux Etats la fidélité au pouvoir usurpé est sans bornes. On me demande souvent, depuis que je suis rentré dans le Nord, quels peuvent être les sentiments qu'on nourrit dans les Etats sécessionistes en iiiiveur de l'Union. Je ne répondrai qu'une chose, c'est que je n'en ai rencontré aucune trace. Il est vrai que ma position d'officier ne me permettait pas de découvrir facilement ces sentiments, s'ils existaient; cependant, comme j'étais toujours à leur recherche, je crois que les moindres indices qui se seraient montrés n'auraient pas manqué de me frapper. Je dirai de plus que, pendant la fin de mon séjour dans le Sud, je me trouvais au milieu de la population civile, et que néanmoins je n'aperçus ri( n qui pût me faire croire à des sympathies pour le Nord. H faut l'avouer eu toute franchise, le peuple

tout entier, hommes, femmes, eD&nts, résumeot toos leurs sentiments dans une haine commune contre ceux ()u*iU appellent c les envahisseurs du pays. #

< Hais, medemande-t-on encore, n'y en a t-il pas beaucoup qui, s'ils avaient occasion de s'exprimer librement^sedé* clareraientpour le gouvernement des Etats-Unis? • La eon* duite des habitants dans les villes du Sud et dans les districts, occupés à nouveau par les troupes fidèles est une réponse suffisante à cette question. Au moment où je trace ces lignes, une conversion salutaire des esprits ne n'est pas encore manifies* tée. Je ne nie pas qu'il ne puisse y en avoir qui, au fond de leur c(£ur, estiment que la sécession est un. acte coupable, et que c'est un principe destructeur de l'ordre public ; il y en a qui désirent le retour au régime paisible et bienfaisant delà Constitution et des lois de l'Union; mais leur nombre est si petit, et ils osent si peu se prononcer qu'il est impossible qu'ils puissent exercer la moindre influence. La tyrannie de l'opinion publique est absolue, et leur ferme nécessairement la bouche. Aucun homme encore jeune et capable de porter les armes ne peut rester chez lui ; s'il cherchait à s'esquiver, et s'il parvenait à échapper aux officiers recruteurs et à la loi sur la conscription, il tomberait sous le coup du mépris des jeunes femmes ; ce serait un proscrit qui n'oserait plus se montrer. Tous sont obligés de s'en* gager ^ comme je le fis moi -môme, quoique pressé par une nécessité d*une autre espèce. Aucun sentiment favorable à l'Union n'est toléré, et si on se place au point de vue sécessioniste, on comprend qu'il en soit ainsi. Les gens du

Sud sont engagés dans une lutte à mort où il va de leurs propriétés, de leur honneur et de leur existence. La moindre allusion unioniste est une trahison envers ce quils ont de plus cher, et c'est de plus un blâme jeté à la rébellion. Quand le Nord tout entier sera enrégimenté et sous les armes comme Test le Sud , quand il sentira aussi vivement qa'il lutte pour son existence, alors il ne permettra pas non plus qu'un homme profère aucune parole d'encouragement en feveur du peuple rebelle et de ses institutions

• Mais comment se fait-il, me demande-t-on toujouni, que des hommes raisonnables, que des ecclésiastiques, par exemple, puissent ainsi prendre parti contre un régime gouvernemental auquel on n'a rien à reprocher? Comment se ji)stifient-^ils de vouloir sa destruction ? « Quoique jeune eoèore, il est un M dont j'ai reconnu et dont je reconnais toujours plus la vérité. Les hommes sont conduits non pas par le raisonnement^ mais par les senttmenU. Souvent quelques esprits mal faits donnent le mot d'ordre et la foule suit. Puis qnand la passion est entrée dans le cœur, elle y fermente, ses vapeurs montent au cerveau et empêchen de distinguer la vérité. Une idée généralement répandue, présentée sous toutes les formes possibles, affirmée comme une vérité par tout le monde, sans que jamais personne la déclare fausse, cette idée-là ne peut manquer d'obtenir du crédit. C'est ainsi que, de tout temps, le peuple a été joué. Mais le peuple du Sud a-t-il réellement des eonvictions? Oui, tout autant que les martyrs allant au bûcher. Sa conduite le prouve assez. La conduite d'un individu ou d'un

^00 fwiple est en effet la mesure de $es conTÎctioos, alors même que cette conduite ne prouve rien quant à Texoellence de la cause qu'il défend.

L'opinion publique, dans le Sud, se formule encore de la façon suivante : c Nous avons commencé une lutte, il iaut la mener à bout. Tout notre espoir est désormais dans le sort des batailles. Si nous cédons, c*en est fait de nos institutions et de notre indépendance; les Yankees nous domineront, interviendront partout dans nos affaires, et nous serons à tout jamais leurs vassaux ! » Voilà ce que les cbefs et les hommes influents sentent à un haut degré ; iU maintiendront le peuple avec eux dan^ cette idée, et ib soutiendront la guerre jusqu'à la dernière extrémité. Combien de temps cela durera-t-il? Cela dépend de la force de volonté que saura déployer le Nord. Personne ne doute qu'il n'ait le pouvoir de mettre un terme à la lutte, et son droit est hors de question. Mais, en ce qui concerne le courage, l'enthousiasme, les sacrifices de toute espèce, l'enr^gimentation enfin de toute la nation, le Nord est bien distancé par tout ce que j'ai vu faire dans le Sud.

J'ajouterai encore un détail qui complétera le tableau de la manière dont la guerre est menée par le Sud. Les autorités confédérées se sont réservé un contrôle complet sur la presse Rien ne saurait être imprimé qui puisse procuier des renseignements utiles au Nord ou décourager les gens du pays. C'est là une force incontestable qui manque au gouvernement des Etats du Nord, dans lesquels d'innombrables journaux enregistrent chaque jour des correspon-

dances venues de l'armée même. Avec un pareil s]fstème» il est impossible que le secret soit gardé sur leâ opérations stratégiques. Xes récits, les conjectures des correspondants de journaux, venant compléter les rapports des espions, permettent aux confédérés de pénétrer tous les plans des généraux de l'Union avant même qu'ils soient mis à exécution. Il n*était pas rare que j'entendisse les officiers raisonner ainsi en lisant les journaux du Nord : c Que ces yankeessont bêtes ! Voilà le général A. qui a quitté la ville de B. pour se rendre à C. Nous allons le couper en route. Gomment diable le secrétaire de la guerre permet-il qu'on nous apprenne tout cela ? » Il n'est pas un seul numéro de journal parmi ceux que j'ai lus dans le Nord qui ne donne des renseignements dont l'ennemi ne puisse profiter. Notre intention serait de faire le jeu du Sud que nous n'agirions pas mieux. Si un journal sécessioniste se permettait de publier des choses analogues à ce qui se publie dans le Nord, son rédacteur risquerait fort d'être pendu.

Si le lecteur m'objecte : c Nous lisons cependant souvent des détails sur les mouvements de l'armée dans les journaux du Sud, » je lui répondrai : c Oui, mais seulement lorsqu'ils sont accomplis et, si vous voyez dans une feuille rebelle que l'armée va entreprendre telle ou telle chose, soyez certain qu'elle fera tout le contraire. ■ Le gouvernement du Sud n'est plus qu'un despotisme militaire absolu, et, si nous voulons le vaincre, il faut que nous adoptions un système semblable. La liberté de la pensée est un bien précieux, et la liberté de la presse en est le complément ; mais, lors-

que ces libertés mettent en danger la Tiède nos soldats et compromettent le succès de nos armées, serait-ce un crime que de les restreindre momentanément?

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