‹ Treize Mois Dans L'armée Des Rebelles: Aventures D'un Engagé Volontaire Malgré LuiChapitre 5 sur 7 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Service eomme oflleier d*ordoiiB«aee.

Aux environs du i» avril, le général Breckenridge me fit savoir qu'il comptait me faire entrer dans son état-major eomme aide de camp attaché à sa personne, et m'enjoignit de donner mes instructions à l'ofBcier qui me suivait en grade et qui aurait à prendre ma place en mon absence.

Mais, avant d'aller plus loin, revenons aux mouvements de l'armée fédérale, que nous avons laissée en février au fort Donelson, seus les ordres du général Grant.

Pendant le mois de mars, cette armée descendit le Cumberland dans des bateaux, puis, remontant la rivière du Tennessee, aborda àPittsbourg, près de la barre de Muscle, que les grandes embarcations de transport ne pouvaient pas franchir. Elle campa à vingt milles de Corinthe, attendant l'arrivée des colonnes de Buell avant de se poiter contre la ville.

loi

Les déserteurs et les patrouilles envoyées en reconnaissance informèrent très-vite Beauregard de la présence de Grant et de sa flottille à Tabordage de Piltsburg-Landing. C*est ici le cas de répéter que Tarmée des rebelles a toujours un immense avantage sur les troupes fédérales, par le fait qu'elle se bat sur son sol, et que là chaque homme, chaque femme, chaque enfant môlne eet toujours prêt à. venir promptement faire rapport sur tout ce qu*il a vu ou appris < de Tarmée envahissante. >

Beauregard €t Johnson, qui avaient pris lé^eonofftiandement en commun, formèrent le plan d^attaquer Grant à Pittsburg-Landiog, avant que Buell eût fait jonction avec liii. Hais à ce moment arriva un de ces incidents qu'un chrétien peut avec raison appeler providentiels, et qui influa fortement sur la marche future de la lutte engagée entre le Sud et le Nord. Grant attendait les renforts que Buell de* vaitlui amener. De son côté, Beauregard comptait sur Price et Van Dorn, qui descendaient la Rivière Blanche (While River) avec 30,000 hommes de troupes du ITissouri et de TArkansas. Ces troupes devaient arriver à Memphis en bateau, et de là par chemin de fer à Gorinthe. Les généraux du Sud comptaient qu'elles rejoindraient le dimanche 6 avril. Le samedi 5, ils auraient été prôts à livrer bataille, mais ils préférèrent attendre encore un pur pour permettre au moins à Tavant-garde des renforts d'arriver. Ce fut ce retard d'un jour qui sauva l'armée de Grant et eaipécha sa destruction complète. Tout au moins c'est là l'opinion des confédérés. Je tiens, du reste, à le

dire eo passant : dans tout le cours de mon récit, en dehors de ce que j'ai vu de mes yeux, je ne prétends pas donner autre chose que la version accréditée chez ceux avec lesquels j'étais obligé d*agir.

Avant tout, il importe de comprendre quelle était la po^ sition de larmée des rebelles et sa force. Dés le jeudi 3 avril, les deux généraux commandants l'avaient placée en ligne d'attaque et pris les dispositions suivantes : l'armée entière faisait front contre la croisée des chemins et contre l'égUse de Shilob, place occupée par le poste le plus avancé de Grant. L'aile droite, sous les ordres du major général John G. Breckenridge, s'appuyait sur Burnsville, située à dix milles à l'est de Gorinlhe, sur le chemin de CBr de Memphis à Gharleston. Le centre et l'aile gauche étaient massés dans Gorinthe et aux environs, le centre sous le commandement des majors-généraux Hardee et Bragg, et l'aile gauche sous celui des majors-généraux Polk et Hindman.

Breckenridge avait sous ses ordres 11,000 hommes, Bragg et flardee environ 90,000, Hindman et Polk un peu moins de 10,000. Les rapports officiels que les confédérés publièrent plus tard ne portent le total de ces forces qu'à 39,000 hommes; j'ai lieu de croire qu'il s'élevait à 45,000, mais certainement il ne dépassait pas ce chiffre. J'ai entendu, dans le Nord, contester que cette armée fdt aussi feible; mais les divers renseignements que j'ai recueillis ne me laissent aucun doute sur ce point. Il est vrai qu'à ce moment je ne savais rien de tout cela ; les troupes, en gé-

néral, n'avaient aucune idée de ce que pouvaient être leurs forces.

Le vendredi i, à 2 heures après raidi, Fordre nous arriva de préparer des rations pour cinq jours, de plier les tentes, mftis de les laisser sur place et de nous tenir prêts à marcher, deux heures après, avec quarante cartouches par homme. En même temps, un aide de camp du g^éral Breckenridge m'enjoignait de me rendre à son quartier général avec six hommes de confiance. Au bout de qudques minutes» cet ordre était exécuté, et les six hommes, admirablement bien montés, se trouvaient prêts et en ftiee do général.

Avec son coup d'oeil rapide, il jugea immédiatement la mission que chacun pourrait le mieux accomplir, et donnai tous les six un ordre à porter. Comme le galop de leurs chevaux les emportait, le général se tourna vers moi et me dit : c Vous êtes mon officier d'ordonnance ! > Ces paroles sonnèrent très-agréablement à mon oreille ; le service que j'allais faire me dispenserait de combattre en personne contre le vieux drapeau, et mf3 donnerait bien mieux occasion de juger de l'ensemble de la bataille, alors imminente, que si je m'étais trouvé dans les rangs d'un escadron. Sans doute je courrais quelque danger de plus, mais la chose ne me vint pas même à l'esprit Je puis dire, du reste, que, sans éviter cette inquiétude à laquelle personne n'échappe à l'approche des premiers combats auxquels il assiste, je ne me suis, dans ces heures-là, jamais senti préoccupé de la crainte de la mort. Depuis ce moment

jusqu'à la fin de la bataille du lundi, je ne quittai le général Breckenridge que pour porter ses ordres ou pour lui en apporter. Parmi \e&. événements des trois jours qui suivirent, je ne rapporterai donc guère que ce qui se passa dans la division Breckenridge, et, occasionnellement, ce que je vis sur le champ de bataille que j*eus à traverser douze fois dans les deux sens.

Le vendredi, à huit heures du soir, nous commençftmes à avancer contre Shiloh. Le départ se fit en silence et en prenant soin d'éviter tout bruit qui pût trahir notre marche. L'armée s'avançait sur des routes différentes, mais convergeant vers le môme point Nous fîmes huit milles, et le samediy à cinq heures du matin, nous avions atteint Monterey, qui n'est pas à beaucoup plus de sept milles de Shik)h. C'était le point de rendez-vous des différentes divisions. De là elles se mirent à marcher en ordre de bataille; bien qu'on ne s'attendît pas encore à rencontrer l'ennemi. Nous avançâmes toujours avec précaution, de façon à n'être ni vus ni entendus, jusqu'au moment où nous fûmes arrivés à trois milles et demi des avant-postes de Grantj et jusqu'à ce que nos éelaireurs se fussent rendu compte de la position de ces derniers. Il eût été impossible de s'approcher davantage sans que les armées en vinssent aux prises, et, comme le général Beauregard était persuadé que les renforts attendus arriveraient le lendemain, l'après-midi du samedi fui encore employée à préparer et à disposer tous les' corps pour une attaque sur toute la ligne le dimanche matin.

Je n'ai pas, dans ce récit, la prâention de faire la critique des opérations militaires, et je ne me permettrai pas, en pariiculier, de blâmer les officiers de l'Union. Toutefois je ne puis m'empêcher de dire ici que les officiers des rebelles furent plus que surpris de voir que Tarmée de Grant n^était gardée pçr aucun avant-poste de cavalerie, et n'envoyait en avant aucune patrouille de cette arme. Le général Breckenridge put ainsi s'approcher de l'aile gauche de Grant jusqu'à une distance où il pouvait parfoitement entendre ses tambours avant qu'on l'eût aperçu

Les généraux du Sud, au contraire» poussaient toujours des postes de cavalerie à plusieurs milles en avant, alors même qu'ils savaient l'ennemi éloigné de plus d'une journée de marche. Les avant-postes d'infanterie de l'armée de Grant n*étaient pas à plus de trois quarts de mille du cam* pement de sa première ligne, et ils étaient trop faibles pour opposer la moindre résistance. Tout cela fut rapporté à notre quartier général le samedi soir; notre arm^e était donc certaine de surprendre l'ennemi, et elle pouvait à peu prés compter sur la victoire.

Autour de chaque régiment, une double chaîne de factionnaires empêchait tout homme de sortir de l'emplacement assigné à son corps, en sorte qu'il y avait peu de chance que quelqu'un pût s'évader et aller avertir l'armée unioniste de notre préeence. J'eus occasion de m'assurer que ces précautions étaient bien prises ; car, cette même nuit, j'étudiais un plan d'évasion et songeais à aller prévenir Tarmée fidèle de la catastrophe qui la menaçait. Je

9màm que cette wmée ne pouvait dtre que battue une foie 9a'«Uû se laissait surprendre. Mais les ordres étaient bien donnés ; les factionnaires devaient faire feu sur tout homme qui ehercbatt i s'écarter sous n'importe quel prétexte. Puis je ae connaissais pas le terrain qui nous séparait des lignes de l'adversaire. Je le savaisseulement sillonné par des roa^ réeagaftdont il était difficile de se sortir même de jour, et qui étaient Bans doute impraticables de nuit. Si je m'étais décidé à déserter, il m'aurait fallu d'abord tromper la vigilafice de la double ligne des factionnaires, trouver ensuite SUA cfaefDm, au milieu de l'obscurité, à travers les bois et les marais^ enfin oourir la chance d'être tué par les sentitelles fédérales, lorsque je me présenterais devant elles ; Je compris «denc bien vite qiAe mon projet d'évasion était Iffcéaliçflthle. La nécessité à laquelle il fallait me plier était doublemeat triste pour moi, car sans elle non««eulemeiil j'aurais évité de me battre contre les miens, mais j'aurais peut-être encore pu sauver l'armée de l'Union d'un désastre.

A huit heures du soir, les généraux tinrent un conseil de guerre et arrêtèrent le plan de la bataille. Sur un tertre découvert, à la lueur vacillante d'un petit feu de bivouac, on pouvttt voir dix à douze généraux groupés en cercle. Un tambour leur servait de table à écrire, ^, au milieo d.'eux, • le petit Napoléon, » comme on appelait volontiers le général Beauregard, se tenait debout. 11 exposait ses pi^ojeift, Miil'jécouiait attentivemeot, et de temps en temps i un ou Tautre prenait brièvement la parole pour donner

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son opinion. Bientôt il s'échauffa en parlant, il jeta sod manteau pour gesticuler à Taise, et, se promenant dans le groupe, il prononçait des phrases saccadées avec un accent français fortement accusé. Tous les yeux étaient fixés sur lui, et Ton voyait des émotions diverses passer sur ces visages éclairés par la faible lueur du feu. Le général Sydney Johnson se tenait à Técart. Debout aussi» ea veloppé dans un manteau gris, il avait Tair d'un spectre dont la longue figure se dessinait sur le ciel sombre. U était pâle, mais ses traits n'en exprimaient pas moins l'énergie et la décision ; de temps en temps il s'avançait dans le cercle et prononçait quelques paroles que nous écoutions attentivement, mais il ne prenait pas une part active à la discussion. On eût dit qu'il avait un pressentiment du sort qui l'altendait le lendemain. Le général Breckenridge était à moitié étendu sur une couverture près du feu ; de temps à autre, il se levait à demi et émettait quelques idées. Le général Bragg pariait souvent et avec gravité. Le général Polk était assis en dehors du cercle sur un pliant ; il tenait sa tête dans les deux mains et semblait plongé dans ses réflexions. D'autres étaient assis ou couchés alentour. Quel tableau pour le peintre ! quelle étude pour le poëte ! Ils étaient là, ces hommes qui tenaient des miUiers de vies entre leurs mains, invoquant, impassibles au milieu de la nuit, l'ange Azraëi, et lui demandant de préparer ses dards pour les premiers feux du jour.

Le conseil dura deux heures; comme les généraux allaient se séparer et rejoindre chacun les troupes qu'ils corn-

mandaient, je vis le général Beauregard montrer de la main le camp des fédéraux dont nous entendions les tambours, en s'écriant d*une voix forte et sonore : c Demain soir, messieurs, nous coucherons dans les tentes de l'ennemi! t

Les généraux confédérés étaient très-bien renseignés sur la position et les forces de Grant. Des espions, des personnes de tout rang ayant habité la contrée et la connaissant parfaitement, donnaient tous les avis dont on avait besoin. Mais la nuit était lugubre ; on sentait que des scènes terribles se préparaient pour le lendemain. Les hommes étaient fatigués, ils souffraient du froid et de la faim. On n'avait permis qu'un petit nombre de feux, encore ne devaient-ils être allumés que dans des enfoncements creusés dans la terre ; les soldats se penchaient sur la flamme, étendant leurs couvertures autour de leurs épaules, et essayant de recueillir un peu de la chaleur qui s'élevait et se perdait aussitôt dans la fraîcheur d'une nuit d'avril. Pendant cette nuit, plus d'un brave garçon écrivit pour la dernière fois quelques mots sur son calepin à la lueur vacillante du feu ; plus d'un, assis sur la terre, s'entretint pour la dernière fois avec un camarade du foyer paternel, d'une mère peut-être, d'une sœur, d'une fiancée ou d'une femme. On se promit mutuellement de se soigner si l'un ou l'autre était blessé, d'écrire quelques mots aux parents de ceux qui périraient. Plus d'un sortit de sa poitrine un souvenir d'amitié ^u'il regarda pour la dernière fois, et bien des prières silencieuses s'élevèrent vers le ciel.

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Quelle épouvantable chose que la guerre! Il y a là» étendus sur le sol, à peine à une portée de canon les uns désiav** très, 80 à 90,000 hommes, des frères de h môme race» dett même nation ; il y en a des deux côtés qui sont unk par las liens du sang ; des milliers d*entre eux croient ûû nénie Sauveur, adorent le môme Dieu, et leurs prière arrivent ensemble, pendant cette nuit, .devant le trône 4è la g Bftoe; et cependant ils n'attendent que ta lumière d«i aaini joar du dimanche pour s'entre-détruire plus sûremeul. Et pourtaal le plus grand nombre d*entre eux n*a pas de hame dans le cœur. Ce qui va se passer n*est qu'une boucherie hunolàiBe ordonnée par quelques intrigants. Ce sont de bioi grands coupables. Que le sangrépaodu retombe sur leurs \è\M\

Je ne sais si un grand nombre de soldats purmii damtir cette noit-là, par le froid qu'il faisait et n'aytot d'asM couche que la terre humide. En tous ed& leur sdmiMil ae fut pas long, car à trois heures du matin toute l'armé» était sous les armes, prête au combat.

La journée du dimanche, 6 avril 1862, avait commencé. Le général Hardee, un des plos braves soldats de l'armée des confédérés, commandait le centre. Ce fut lui qui mena les premières colonnes à l'attaque. Ma compagnie figurait dans ces colonnes, et si je n'avais pas été appeléèen quitter le commandement pour entrer dans l'état-major, j'aurais eu à porter les premiers coups aux fédéranx. Je me sentis heureux de n'avoir pas à jeta* l'épouvante et la mort parmi mes compatriotes. Le jour pointait Jipr^iie la fusillade s'engagea On entendit d'abord des cou^ -ëe feu

isolas, puis vinrent des salves se succédant toujours plus rapideoient et se transformant bientôt en un roulement continuel, pareil à celui d'un tonnerre qui ne s'arrêterait plus.

Un peu après le lever du soidl, nous passions près du féùévùl Beauregard qui stationnait, avec son état-major, à un mille en arrière des troupes engagées. Il s'adressait à toutes les brigades qui défilaient^ leur promettant une glorieuse victoire et les encourageant à se battre avec pleine confiance, il disposait, disait-il, de 80 mille hommes, et ponvaifles envoyer tous au feu lorsque ce serait nécessaire. Partout, du reste, où il y aurait besoin d'un secours, Beauregard y serait.

Les officiers ne savaient que trop que le général se vantait en pariant de 80,o6o hommes, puisqu'il n'en avait pas plttS.de 45,000 sur le terrain; mais oomme il attendait 30)000 hommes sous Price et Van Dom, il se croyait autorisé à les faire entrer en ligne de compte, et il en ajoutait 10,000 pour inspirer plus de confiance. Ni lui, ni aucun général confédéré n'ontjamais songé à se justifier de ces fréquentes assertiens erronées, qui sont dans les nécessités de la guerre.

Quand nous eûmes dépassé Beauregard, quelques minutes de pas de course nous amenèrent à l'endroit où les avant-postes de Grant avaient été surpris et sabrés par la cavalerie de Hardee. C'était la première fois que beaucoup de lee aoldats voyaient des hommes tués dans le combat ; quand itel^ncontroient un cadavre, il s'écartaient avec soin

pour en faire le tour, et le regardaient en frémissant. Le général Breckenridge 8*en aperçut et leur cria : c Allons, mes enfants, ne nous inquiétons pas de ça ! Avançons ! » — Quelques heures après, ceux qui étaient encore debout enjambaient sans émotion des monceaux de cadavres.

Nous arrivâmes bientôt sur un champ découvert de sept à huit cents pas de largeur, d'où nous vîmes les tentes de Tennemi et la fumée du combat s'élevant à peu de distance du camp. Un rapide changement de direction à droite nous fit entrer dans un terrain parsemé de mamelons que nous franchîmes au pas de charge. Après avoir fait un mille, nous prîmes position tout près du général Sidney Johnson, et nous attendîmes des ordres. Le général Breckenridge se porta au galop auprès du général Johnson. Il conversa un moment avec lui à voix basse, puis nous entendîmes Johnson lui dire : • C'est moi qui mènerai aujourd'hui vos brigades au feu ; je veux montrer aux hommes du Tennessee et du Kentucky que je ne suis pas un lâche ! » Pauvre général ! il ne vous fut pas donné de le faire.

On se déploya en ligne de bataille, et la brigade du général Statham aborda la première l'ennemi : « Mes enfants, s'écria aussitôt Breckenridge, il faut faire taire cette batterie qui écharpe notre ami Statham. Voulez-vous l'enlever à la baïonnette? » — « Oui, oui, à la baïonnette, enlevons la batterie 1 • Tel fut le cri général qui répondit, dans les autres brigades, à cette interpellation. Mais dès qu'elle nous vit marcher sur elle, la batterie se retira. On fit alors ralentir le pas, et nous n'avançâmes plus qu'avec

précaution Nous entrions dans le camp du 71" volontaire de rOhio. Il était dix heures du matin ; à ce moment la bataille était engagée sur toute la ligne.

Le plan de la bataille avait été savamment conçu. On avait laissé un vide de plusieurs centaines de yards entre la gauche de Breckenridge et la droite de Hardee, et Ton espérait que les troupes de Grant se laisseraient aller à pénétrer dans ce vide où tout était combiné pour les prendre entre deux feux. Mais ces troupes ne donnèrent point dans le panneau et se maintinrent sur une même ligne de bataille, sans essayer de se porter en avant là où il n*y avait pas de résistance.

Breckenridge, évidemment embarrassé, me dépécha auprès du général Johnson pour lui demander des instructions. Comme j'étais arrivé à quatre-vingts pas environ de Tétat-major de Johnson, un obus éclata en Tair entre cet état-major et moi. J'entendis voler les éclats de tous côtés, mais avant que le dernier eût frappé terre j'étais devant le général, j'arrêtais mon cheval franc et je saluais. Le général Johnson était en avant de son état-major ; je le vis retourner son cheval, se pencher sur l'encolure et serrer •avec la main son genou droit contre la selle. Au même moment, avant que j'eusse eu le temps de lui donner la dépêche que j'apportais, quelques officiers de l'état-major, s'apercevant que leur chef était blessé, accoururent pour lui venir en aide. Un fragment de l'obus qui venait d'éclater Tavait atteint à la cuisse, à égale distance de la hanclio et du genou, y avait fait une large blessure et lui avait ouvert l'artère fémorale.

Peut-être que, si oo l*avait aussitôt descendu de cheval pour lui appliquer un tourniquet, il y aurait eo moyen de le sauver ; mais il prétendit qu'il atait peu de mal» ei se refusa d*abord à recevoir des secours. Comme le gouverneur Harris, son chef d*état-major et son beaa-frère, hn reprochait, quelques moments après, d*avoir caché sa blessure et laissé son sang couler sans vouloir qu'on le secourût, il prononça ces nobles paroles, qui décelaient le soldai dévoué, esclave de son devoir : < Qu'est-ce que ma vie auprès du succès de cette attaque ! Si j'avais crié que j'é* tais blessé au moment où les troupes passaient près de moi, il aurait pu y avoir une panique qui aurait loui compromis. » Dix minutes après qu'on l'eut descendu 4e cheval, il expira. Ainsi mourut Albert-Sid&ey Johnson, 4m des généraux les plus braves de l'armée des cooC^ dérés.

Je tendis ma dépêche au colonel WickliSe, qui la passa à Harris ; mais celui-ci me la rendit et me donna ordre de la porler immédiatement au général Beauregard.

Lorsque Beauregard eut lu la dépêche de Breckeoridge^ il me demanda :

f Pourquoi n'avez- vous pas porté cela au général Johnson? »

— Je la lui ai portée, mon général 1 > lui dis^je.

— Et il vous a dit de me la transmettre? »

— Non, le général Johnson est merti »

— Comment le savez-vous? •

— Je l'ai vu mourir il y a dix minutes 1 >

Le général Beturegard me demanda atos rapidement quelqoes détails snr la mort du général Johnson, puis, me recommandant de ne parler i qui que ee soit de cet étënement, il dicta deux dépêches, Vune pour le gouverneur Harris^ l'autre pour le général Breckenridge, leur enjoignant de cacher la mort du général Johnson. Ces instrue^ tiens furent rigoureusement suivies ; lorsque te broit de cette mort se répandait dans les rangs, les officiers la niaient ; les ;uns prétendaient que c'était le gouverneur Johnson du Kentucky qui avait été tué ; d*autres avouaient que le général Albert-Sidney Johnson était blessé, mais très-légèrement. L*armée ne fut réellement informée de la nouvelle que lorsqu'elle rentra à Corinthe.

Quand je rejoignis l'état mdjor du général Breckenridge, je le trouvai un demi-mille plus en avant; on se battait ' avec fureur» se fusillant et se mitraiUant à demi-portée de carabine.

Aux environs de midi, la brigade du général Bowen (la gauche de Breckenridge) fut obligée de se retirer du combat, parce qu'elle n'avait plus de cartouches et qu'elle avait besoin de se reformer. Elle fut relevée par deux régiments de la Louisiane. C'est entre deux et quatre heures de l'aprèsmidi que fut le moment le plus chaud de la bataille sur ce point. Une des brigades de Breckenridge perdit, pendant ces deux heures, à peu près un quart de son effectif. Les troupes de l'Union tiraient lentement, mais avec beaucoup de justesse. Je remarquai, en particulier, une batterie dont le feu à obus, à mitraille et à shrapnels était excessivement meurtrier.

Un canonnier de cette batterie, blessé et fait prisonnier le soir, m*a raconté qu*on y tirait avec des (usées graduées à une seconde. Nous faisions coucher nos hommes par terre pendant qu'ils chargeaient, et néanmoins j'en vis plusieurs atteints dans cette position, ce qui prouve combien était précis le tir des fédéraux. J'eus occasion, entre autres, de voir cinq hommes tués par un seul obus.

A trois heures, je fus envoyé vers les réserves pour donner des nouvelles et demander du renfort. J*avais firanchi la moitié de la distance qui séparait la ligne des combattants et rétat-major du général Beauregard» lorsqu'il m'arriva un accident et que je me vis à deux doigts de la mort. Mon cheval était lancé au galop ; il se soulevait sur l'arrière-train pour franchir un large fossé, et avait la tête à la hauteur de mes épaules, lorsqu'un boulet l'atteignit à Tœil et lui emporta toute la partie supérieure du crâne. Une demi-seconde plus tard, c'était moi qui aurais été frappé par le boulet. La vitesse du cheval était si grande qu'il ne tomba que dix pieds plus en avant, et je fus lancé moimême à une certaine distance. Je me relevai vite, tout étonné de n'avoir aucun mal et rendant grâces au Ciel d'être encore en vie. Mon sabre m'embarrassait, ma capote me serrait; je jetai loin l'un et l'autre, je tendis mes pistolets à un soldat de cavalerie qui se trouvait là, et je courus à la recherche d'un autre cheval. Le général Breckenridge m'avait recommandé, le matin, dans le cas où mon cheval serait tué, d'enfourcher le premier que je' trouverais sans emploi. Je savais que plusieurs officiers d'infanterie avaient

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attaché leurs chevaux dans un ravin près de là. J'allai dus* sitôt à la recherche de ce ravin ; mais, chemin faisant, je fus témoin d*une scène qui restera toujours gravée dans ma mémoire.

Je venais de remplir ma gourde à une source, lorsque mes regards se rencontrèrent avec ceux d'un officier fédéral (je crois que c'était le colonel d'un régiment de l'IUinois) qui gisait par terre, blessé à mort. Il avait le corps percé d'une balle et les deux jambes atteintes par un boulet ; l'un de ses membres fracassés était pris sous le corps de son cheval. Le boulet avait traversé sa monture en lui brisant les deux genoux. Ses yeux regardaient ma gourde et en imploraient quelques gorgées, mais il hésitait à demander une faveur à un homme qu'il croyait son ennemi. Je m'approchai et je lui dis : • Vous m'avez l'air gravement blessé, colonel ; voulez- vous de l'eau ? »

c — Oui, me dit-il ; je n'osais vous en demander. >

€ — Eh pourquoi donc? •

« — Je n osais m'adresser à un ennemi ! »

Deux soldats passaient ; je les appelai pour m'aider à dégager la jambe fracassée du blessé de dessous le corps de son cheval. Cette opération faite, les soldats continuèrent leur chemin ; mais j'étais cloué sur place, comme si un charme m'eût retenu. La figure mâle du colonel, son maintien militaire qu'il conservait au milieu d'affreuses souffrances, exerçaient une véritable fascination sur moi. Je le changeai de place et le mis sur la couverture de son cheval, que j'avais déployée à terre ; j'arrangeai ses jambes mutilées dans

la position la moins pénible possible^ eo leur faisitt^ ua coussinet de feuilles, et j'improvisai aussi un oreiHer p«ur supporter sa tête, Il sortit alofs sa montre et sa bmf^ it sa poche, me pria de prendre ses pistolets dans leii IMai de sa selle, et m'engagea à accepter le toui, que^saoïKdMe le premier venu lui volerait, tandis que j'étaia ie- iiiil<^ lui eût montré quelque compassion. Je refusai; J6 roulai iir montre et la bourse dans la couverture sous sa.tdte, lui dip sant que les hasards de la guerre peurcaient biea rtvMKV ses troupes dans peu auprès de lui 11 patat; profoftdteeil ému : « Que vous êtes botn, me dit-il; pourquoi taot^'^ g^s envers un ennemi? »

Je lui fis boice une aeooftéie gorgée en lui disant.: m J# ne suis pois voire eanemi, comme vous le cnegreai •» puia lui ayant pressé la main je le quittai. II n^avaitvplus longû temps à vivre, mais j'espère que ses amis Tauront retrouvé le lendemain, lorsqu'ils repassèrent sur le champ de bataille.

Je m*emparai bientôt d'un magnifique cheval, j'accomplis ma mission auprès du général Beauregard et je rejoignis mon commandant de brigade aux environs de quatre heures après midi. Les fédéraux avaient encore reculé déplus d un mille, mais ils disputaient avec rage chaque pouce de terrain. Les rebelles, de leurcdté, poussaient l'ennemi d^ vaut eux avec la coaiiaoce du succès. J'avais à p^ine eu to temps de me rendre compte delà tournure du oombai, lorsque je fus dépêché de nouveau auprès du. générai ea chef. Je piquai des deux, mais presque au même instacitje

me sentis frappé à la hanche droite par un éclat d'obus qui âait déjà passablement amorti dans sa course, mais qui fut oéanrooins bien près de mettre un terme à ma carrière terrestre. A la suite de ce coup, je me senti» des vertiges, 6l ma vue s'obscurcit un moment, mais cet état dura peu ; «près quelques minutes je me sentis mieux ; je me crus flaéifne parfaitement rétabli, lorsque tout à coup je fus pris d'un malaise général comme je n en ai jamais éprouvé, et qui m avait l'air d'un précurseur de la mort. Je ne saurais dire si je descendis ou si je tombai de mon cheval au pied d'un arbre vers lequel je m'étais dirigé. Là, je m'évanouis . et restai à peu près une heure sans connaissance. Mes esprits revinrent cependant, et je me sentis en état de me bisser sur mon cheval, dont, sans m'en douter, j'avais gardé la bride dans la main et qui n'avait pas bougé. Je le fis partira une allure modérée, mais il n'avait pas fait cent pas qu'il eut le cou traversé par une balle. Il ne tomba pas immédiatement. Je ne m'aperçus même de sa blessure qu'à un tremblement qui s'empara de tous ses membres. Je mis pied à terre, et bientôt après je le vis s'affaisser sur ses ge* DOUX, puis rouler sur le côté. Son sang coula à flots, ses yeux étincelèrent, il se releva à demi, puis retomba et expira avec un gémissement semblable à celui d'un être humain. C^était la seconde monture que je perdais dans la journée, et j'en avais plus besoin que jamais J'avais peine à me traîner ; mon mal au côié devenait toujours plus pénible, et en même temps ma jambe, qui était toujours douloureuse, me faisait passablement souffrir dans ce moment

Je sentis qu*il fallait faire panser ma blessure^ prendre im peu de repos. Comme je mediiigeais vers une ambulance établie sur le terrain où la bataille ava t commeneë, j*aptr« çus un soldat du rëginient de cavalerie Forrest, Ueaaé 18 pied, et qui perdait beaucoup de sang. Avec mon WMh choir de p )che et une petite baguette je lui fis un loomi'* quet qui arrêta le siignement de la blessure, et je Téo» compignai, en le soutenant» jusqu'à Tambulance. Je fis panser ma propre blessure, qui se trouva être une assez large plaie de cinq pouces de diamètre environ, puis me sentant mieux je pris le cheval du cavalier qui, lui, restait à l'ambulance, et je repartis pour Tendre t uù devait être ma di* vision. Quand j'arrivai au camp du 71* de TOhio, les forces me manquèrent. Je trouvai moyen de me procurer quelque chose à manger, un peu de foin pour mon cheval et un seau d'eau pour laver ma plaie ; puis, ayant attaché mon cheval à une tente, je m • glissai dedans et j'essayai de dormir. Mais les canonnières tiraient à quelque distance et leurs salves retentissaient avec un bruit lugubre dans la nuit, puis tout autour de moi les plaintes des blessés et le râle des mourants se faisaient entendre. Tous ces bruits étaient suflisants pourchasser le sommeil de mes paupières. Cependant la fatigue et mon état d'extrême faiblesse Tem-» portèrent ; je m*endormis plus profondément que je ne Tavais d'abord cru possible dans la situation où je me trouvais.

Je fus réveillé de bonne heure par le pétillement d'une fusillade lointaine. C'était le commencement de la bataille du

second jour. Hais avant de parler des événements du lundi 7 avril, je tiens à dire quelques «îoIs encore de la journée du 6, etàexpliquer, en particulier, pourquoi les confédérés arrêtèrent le combat à cinq heures et demie après midi, tandis qu'ils avaient encore une grande heure de jour dont ils auraient pu profiter. Ils avaient repoussé les forces fédérales è trois milles devant eux. et cela sur tonte la ligne ; ils avaient fait 4000 prisonniers, en particulier la brigade du général Prenliss presque tout entière avait mis bas les armes ; ils avaient pris, si Ton en croit leurs rapports, 70 pièces d'ar^ tillerie, une grande quantité de bagages, des approvisionnemenisen vivres, en objets de pharmacie, en munitions, et plusieurs caisses de quartiers-maîtres ; enfin ils avaient forcé Grant de se réfugier sous la protection immédiate dé ses canonnières. Si la bataille s'était terminée là, c'eût été une magnifique victoire pour les rebelles. Les généraux Bragg et Breckendrige insistaient pour qu'on continuât le combat. Selon eux l'armée de Grant était fortement entamée et démoralisée; une heure de plus et elle mettait bas les armes ou se jetait à la rivière. Dans les deux cas, une flotille de cent bateaux de transport tombait aux mains des confédérés qui alors pourraient prendre Toffensive et être maîtres de Louisville six jours après. D*autres oftiitiers prétendirent que la moitié de leurs troupes étaient fatiguées et en désordre, que ce serait risquer de compromettre une viV toire déjà complète que de vouloir la poursuivre plus loin. Les troupes de Grant, prises entre l'ennemi et la rivière pourraient encore faire une résistance désespérée, tandis que pour le

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moment elles ne demandaient qu'à fuir. Ces ofBders esti" maient la perte des confédérés à 10 ou 42 mille hommes et ajoutaient que beaucoup de soldats, croyant h bataille finie» avaient quitté leurs rangs et étaient entrain depiller les po* ebes ou les bavre-sacs des morts, ainsi que les tentes du camp. D*aulres croyaient fermement à Tarrivéede Price et de Van Dorn pendant la nuit, arrivée qui permettrait de compléter plus facilement la victoire le lendemain matia. Pendant qu'on délibérait ainsi, la dernière heure du jour passa, et ce fut la nuit qui mit fin à ces longues hésitations.

On se mit alors à enlever les blessés et i emoneoer tout ce qu'on put en fait d'artillerie et d*approvisioonements abandonnés par Tennemi. Mais les chars et les chevaux manquaient; une partie du butin et môme un certain nombre de blessés furent laissés sur place. Les confédérés emmenèrent trente-six pièces d'artillerie qui ne furent pas reprises sur eux le lendemain. On établit des ambulances sur la route conduisant à Corinthe et la plupart des blessés y reçurent des soins aussi complets qu'il est possible d'en donner en pareilles circonstances, alors même que la marche en avaol derarmée n'avait pas permis de prendre avec soi tout l'attirail m<^dical qui était nécessaire. Les régiments dont les hommes étaient plus ou moins épars furent rassemblés et reformés au^ tant que possible en ordre de bataille. Beauregard détacha une partie de la cavalerie sur les derrières de Fermée pour y former une ligne de vedettes dans le but de faire rentrer les maraudeurs. Elles avaient ordre de tirer sur tout

homme non blessé qui sVcarterait. Cet ordre fut rigoureusement exécuté, et quelques soldats qui cherchaient à s'évader furent tués. On enjoignit de plus aux factionnaires de tirer sur tout homme qui pillerait un mort ou un blessé. Les rôdeurs étaient arrêtés et forcés d'entrer dans les rangs du régiment le plus voisin. En un mot, des mesures excellentes furent prises pour tenir Tarmée prête à tout événement.

Par ce qui vient d'être dit, on voit que la dépêche télégraphique suivante, envoyée le soir même par Beauregard ï Richmond, ne s'écartait guère de la vérité :

c Champ de bataille de Shiloh, route de c Corinihe à Cbatanooga, 6 avril 1862.

c Général S. Cooper, adjudant général. — Nous avons c attaqué ce matin l'ennemi placé dans une forte position c en avant dePittsbourg. Après un combat de dix heures, f D008 avons, grftce au Tout-Puissant, remporté une vicfl toîre complète et chassé l'ennemi de toutes ses posit lions.

c Fortes pertes des deux côtés, y compris celle de notre c eÎMnmandant en chef, le général Albert-Sydney Johnson», c qui est mort vaillamment, en conduisant ses troupes au c plus fort du combat.

f G. -F. Bbauregabd, f général commtmdant en chef. »

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La matinée du lundi 7 avril fut triste et sombre. Lea soldats étaient las et peu en train ; ils se sentaient engou^' dis par les fatigues de la veille et par TeSet d'une pluie froide qui n avait cessé de tomber toute la nuH. Les morts des deux armées étaient encore épars par centaines sur le cbamp de bataille, et beaucoup de blessés gémissaient et r&laient encore au milieu d'eux. Â cinq heures du maliiiy J'élais à cheval, quoique les douleurs que je ressentais au flaae et à la j imhe ne m'eussent permis q;:'avec peine de me mettre en selle. Comme je regagnais l'état-ro^ijor du général Breckenridge, j'avais des tournoiements de tête et je sBn* tais mon cœur faiblir à la vue des scènes qui se présentaient sur mon passage. Parmi ces scènes navrantes, je ne rappellerai qu'un seul incident qui, je ne sais pourquoi, est resté plus particulièrement gravé dans ma mémoire. J'étais descendu dans un petit ravin et j'allais passer le ruisseau qui coulait au fond, lorsque mon cheval sauta de côté et s'arrêta. Je regardai à terre pour voir ce qui le faisait |iésiter. La pluie de la nuit avait entraîné les feuilles qui couvraient les flancs du ravin, et y avait creusé un sillon oblique dans la terre glaise dont ils étaient formés. Le long du sillon coulait un véritable ruisseau de sang« qui allait teindre l'eau passant au fond du ravin. Mon cheval avait reculé à cette vue, et moi-même je restai pendant une minute au moins plongé dans mes réflexions, en songeant à toutes les vies qui s'en allaient dans ce ruisseau de sang. Qui est-ce qui répondra devant Dieu de cette boucherie humaine? Bientôt, désireux d'échapper à cet horrible spec-

tacle, je pressai mes deux éperons contre les .flânes de mon cheval. Il plongea le pied dans le sang et éclaboussa les bords d*une boue rouge et visqueuse La seule pensée qui me soulageait à ce moment était celle que je n'avais à me reprocher la mort de personne.

A six heures du matin, j€t reprenais place dans Tétatgiajor du général Breckeoridge, et j y restai à peu près toute la journée. L'armée des fédéraux avait déjà commencé Fattaque, et la roue de la fortune avait tourné. Grant avait reçu des renforts pe^idaot la nuit, et ceux que Beauregard attendait n'étaient pas arrivés. Dès le matin, il devint évident que nous combattions contre des forces bien supérieures aux nôtres. Beauregard fit avancer 3000 hommes de ses meilleures troupes, qn*il avait gardés en réserve f&tnààni toute la première journée. Ce petit corps fit des prodiges de valeur, mais c'était en vain. Nous nous sentions visiblement refoulés en arrière, bien que chaque fùuee de terrain ne fût cédé qu'après une résistance désespérée. Le plus fort de la bataille se porta sur notre aile gauche. Lt division que commandait le général Breckenridge n'eut pas beaucoup de besogne ce jour-là, en compa- Taison de celle de la veille. Le général Grant paraissait déddé à débm^der notre aile gauche et à occuper la route encor» ouverte derrière nous. Comme nous n'avions pas assez de troupes pour maintenir le camp dont nous nous étions emparés, et pour déjouer cette attaque de flanc, la retraite Ait jugée nécesssûre. A neuf heures du matin, je fus envoyé auprès do génénd Beauregard pour prendre des

ordres. En reTCoant, j'entendis dire que le général fédéral Buell avait été tué, et que le corps qu*il commandait avait mis bas les armes près de Corinthe. On croyait Buell cornmandant en chef des forces fédérales; le bruit qu'il avait été tué et que tout soa corps d'armée > était prisonnier, quoique parfaitement faux, releva un peu le courage chancelant des confédérés. Entre neuf heures du matin et trois heures de l'après-midi, la bataille se prolongea avec des chances diverses; mais comme on ne se battit guère que sur notre gauche et à notre centre, je ne fus pas téoKMD de ces fluctuations et ne saurais rien en raconter. Je sais seulement que, vers trois heures, l'armée des rebelles avait reculé jusqu'à l'endroit occupé, le dimanche matin, par les avant-postes de Grant. Les troupes de l'Union avaient donc regagné tout le terrain perdu, et elles avaient en mémç temps repris l'artillerie et les approvisionnements que les rebelles n'avaient pas pu emmener vers Corinthe. Elles pressaient maintenant fortement leur ennemi sur toute la ligne.

Un moment avant que la retraite eût coromendé, il survint un incident on ne peut plus curieux et qui tient du miracle. Le général Hindman, le soldat le plus intrépide et le plus fougueux, en même temps que l'officier le plus brillant de l'armée du Sud, conduisait ses hommes, sous un feu terrible, à l'assaut d'une position importante, lorsqu'un obus, lancé par une batterie fédérale, entra par le poitrail dans le (^rps de son cheval et y Ot explosion. Le cheval fut coupé en morceaux et le cavalier fut lancé en l'air avec

sa sdle à dfx pieds du sol. Tout Tétat-major ne douta pas qua le général ne fût tué, et Ton disait de tous côtés : • Le général Hindman vient d*6tre mis en pièces par un oIkis. • Mais, à peine retombé à terre, Hindman était déjà sur ses j^eds et criait à ceux qui le proclamaient mort : c Un moment, s*il vous plaît ; pas si mort que vous croyez ! Trouvez-moi un autre cheval ! • Ce ne fut pas sans un ébahissement général qu'on s'aperçut qu'il n'avait que quelques meurtrissures. La lourde selle de cavalerie sur laquelle il montait l'avait sauvé. Une minute après, il était sur un autre cheval, ralliant ses soldats pour une nouvelle attaque. Un homme d'une nature moins fortement trempée se serait senti tout contusionné et étourdi par le choc ; il^ ne se serait pas relevé de sitôt, tandis que lui, tout couvert de sang et de poussière, et quoique blessé à plusieurs, endrcHts, resta en selle tout le reste de la journée «t fit encore des prodiges de valeur. Mais, quelle que fût la valeur déployée par leé officiers et les soldats, il n'y avait plus rien qui pût empêcher la marche en avant des fédéraux.

Ce fut à trois heures après midi que les confédérés se décidèrent à battre en retraite sur Corinthe. Le général Breckenridge, renforcé par les trois régiments de cavalerie Forrest, Adams et Fourrageurs du Texat^ ayant ainsi 11,000 hommes sous ses ordres, fut chargé de couvrir la reéraite.

A quatre heures, le gros de l'armée des confédérés sa retirait du combat et prenait d'un pas rapide, mais en

bon ordre et sans bruit, la route de Corinthe. Notre division se trouva bientôt seule eo vue dereonenoi ; elle se retirait aussi, mais elle était prête à faire une résistance dés*, espérée si elle s'était vue serrée de près. Cependant, si les troupes de TUoion avaient su se mettre à la suite de nos colonnes au moment où elles commençaient à défiler, elles auraient pu arriver à séparer la division Breckenridge du reste de farmée et à la faire prisonnière. Une batterie fédérale lança quelques obus sur la route par laquelle nous nous retirions, sans doute pour tâter le terrain et nous engager à' trahir la position de nos troupes. Ces obus tombèrent entre notre division et le gros de l'armée, mais m eut soin de ne pas répondre à cette provocation. Notre marche continua sans être trop inquiétée, et à cinq heures doos faisions halte à un endroit d'un mille et demi moins éloigné de Corinthe que celui d'où nous étions partis le dimanche matin.

Les confédérés furent plus que surpris que leurs adver-' saires n'eussent pas mieux proOté des avantages que leur donnait la victoire. Ce fait même n'a pas encore été expliqué jusqu'ici. Une poursuite rapide et générale aurait mis en déroute les troupes rebelles, à ce moment fatiguées et découragées, et ayant leurs corps passablement embrouillés les uns dans les autres. Les troupes fraîches de Buell au* raient facilement pu se battre deux heures de plus, et elles auraient ainsi complètement démoralisé et peut-être détruit l'armée de Beauregard. Pour une raison ou pour une autre, cela ne se fit pas, et la nuit acheva de séparer les combattants.

À cinq heures, je demandai la perniission de rentrer k Corinthe; j'étais épuisé par ma blessure et je souffrais en outre toujours de mon ancien mal au genou. On m^accorda ma demande, et je partis en ayant soin de m*écarter de la route que suivait Tarmée en retraite, aPin de pouvoir la dépasser. Pendant les douze milles que j'eus à parcourir à côté de cette armée battue, je vis bien des scènes de désolation et de souffrances. La foule se traînait pêle-mêle le long d*une route étroite et presque impraticable, sur une étendue de sept à huit milles. Ici, on voyait une longue ligne de voitures chargées de blessés, jetés là comme des sacs de blé, criant et gémissant, tandis que les mules qui les traînaient enfonçaient dans Teau et la boue jusqu'au ventre, et que les voitures elles-mêmes s*y plongeaient quelquefois en partie. Là, c'était un régiment d infanterie en débandade, s'efforçant de devancer les voitures ; puis un brancard sur lequel quatre hommes portaient un officier blessé ; puis en-> core de malheureux soldats se traînant ou avec un bras cassé qui pendait, ou avec d^autres affreuses blessures auxquelles on ne comprenait pas qu'ils eussent pu résister. Et, comme pour ajouter aux horreurs de la scène, les éléments eux-mêmes seniblaient déchaînés. Dès le soir, une pluie fine commença à tomber, puis peu à peu elle devint torrentielle, et finit par se transformer en une grêle qui nous fouettait le visage et nous aveuglait. L'orage dura trois heures, toujours avec la même violence. Je passai à côté de files de voitures chargées de soldats blessés ou mourants, n'ayant pas même une couverture pour se pro*^

léger contre la grêle qui tombait en grêlons gros eomme des œufs de perdrix, et qui cœivrit bientôt le sot d'une couche de glaçons de deux ou trois pouces d'épaisseur.

Près de trois cents hommes périrent pendant cette affreuse retraite. Leurs corps furent jetés à terre pour faire place aux blessés qui, malgré Forage, se traînaient à k suite des chars, dans Tespoir de trouver un abri et des soins médicaux.

' A huit heures, j'avais dépassé toutes les colonnes, et j*espérais bientôt atteindre Corinthe, qui n'était plus qui quatre milles. Mais, au bout d'un moment, mes forces furent épuisées ; je descendis de cheval et je me traînai avee peine sur le bord de la route vers la porte d'une cabane aban* donnée. J'y trouvai un chirurgien pansant quelques blessés qui avaient été envoyés là le premier jour de la bataille. Il me demanda aussitôt si j'étais blessé. Je lui répondis que je l'étais en effet, mais légèrement, et que j'avais plus besoin de nourriture et de sommeil que des secours d'un chirurgien. Alors il me donna deux croquets «t une tasse de café de seigle. C'était le meilleur repas que j'eusse fait depuis trois jours. Je m'étendis par terre dans une chambre inoccupée et je m'endormis.

Quand je me réveillai, il faisait plein jour. La chambre était encombrée de blessés et de mourants tellement serrés les uns à côté des autres qu'on ne pouvait pas se mouvoir. Je ne me trouvais plus au même endroit où je m'étais endormi, mais mon sommeil avait été tellement lourd que je ne m'étais pas aperçu qu'on m'eût changé de place. Je ne m'étais

pas douté davantage des affreuses scèoes qui avaient dû se passer autour de moi pendant la nuit.

Comme je me mettais sur mon séant, le chirurgien me dit :. c Ah! ah! vous voilà revenu à la vie. Je croyais qu'il fallait au moins un tremblement de terre pour vous fi^ veiller. Nous vous avons poussé d'un coin dans un autre comme une bûche de bois, et vous n'avez pa3 fait eqtendre un son ni donné un signe de vie. Des mouraqts râlaient autour de vous, on vous marchait dessus, et vous dormiez toujourscommeunienfant dans son berceau. Où étes-vous blessé? •

Je ne m'explique pas comment j*ai pu traverser les horreurs die cette nuit, plongé dans un profond sommeil et sans me douter de rien ; mais je sais qu'à ce moment-là une heureuse révolution se produisit dans mon mal au geoou, et désormate j'en souffris beaucoup moins qu'auparavant.

Je xen^ojiitaià cheval, et arrivai heureusement à Corinthe où je changeai de vêtements, pris un bain, et trouvai un hôpital et un chirurgien. Ce dernier me déclara incapable de continuer mon service et me rangea parmi les malades. On pansa mes blessures, puis je dormis encore six heures et me réveillai, à ce qu'il me sembla d'abord, presque en santé.

Ainsi se termina mon service comme officier d'ordonnance. Je me dis que désormais aucune puissance humaine ne me forcerait à prendre part à une bataille contre legou-

vernement soas lequel je sois né, et cette résolution je Tai tenue.

Le général Beauregard essaya, dans la dépêche par laquelle il rendit compte du second jour de la bataille, de voiler sa défaite. On pensera ce qu'on voudra de cette dépêche, mais elle n'en exprime pas moins fidèlement l'opinion générale répandue parmi le peuple du Sud sur la bataille de Pitlsburg-Landing :

c Corinthe, mardi 8 avril 1862.

c Au secrétaire de la guerre, Ricbmond :

« Nous avons remporté une grande et glorieuse victoire, c Pris huit à dix mille prisonniers et trente-six pièces de fl canon. Buell a amené des renforts àGrant, et nous nous « sommes retirés à Corinthe dans nos retranchements que f nous pouvons maintenir. Fortes pertes des deux côtés.

« Beauregard. •

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