‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 100 sur 143 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

et les chefs, pour l’arrêter, placèrent à l’arrière-garde cinquante des jeunes guerriers les plus déterminés ; mais cette mesure n'eut aucun succès.

À deux journées du village que nous devions attaquer, nous n’étions plus que quatre cents, et le lendemain bien peu voulaient encore suivre Matchatogewub. Il se mit en route à l’heure accoutumée et marcha seul en avant ; mais, au terme d’un mille, voyant que personne ne le suivait, il s’assit par terre dans la prairie, De temps en temps un ou deux"guerriers allaient le rejoindre ; mais, pour un qui marchait en avant, vingt, au moins, retournaient en arrière. J'étais resté dans le camp avec mon jeune beau-frère pour voir ce qui s’ensuivrait ; et lorsqu'il fut constaté que, de quatre cents hommes, vingt encore voulaient suivre leur chef, nous nous décidâmes à ce dernier parti.

À peine avions-nous fait quelques pas, que l’un des Assinneboins qui rétrogradaient mit, de propos délibéré, le feu à la prairie et cette circonstance nous détermina tous à reculer, sauf le chef et un ou deux hommes. Matchatogewub parvint jusqu’au villare des Sioux et rôda à l’entour pendant un jour ou deux ; puis, se voyant découvert, il se mit à fuir sans avoir rien tenté. Les Sioux suivirent nos traces et s’avancèrent jusqu’en vue de nous, mais sans nous inquiéter, et nous rejoignîmes, sains et saufs, nos familles. Ainsi se termina cette expédition guerrière, pour laquelle on avait fait de si vastes préparatifs, et dont on attendait tant de résultats. Dans la retraite, Kemawunniskung enleva le cheval de l’Assinneboin qui avait incendié la prairie, et fustigea le coupable sans qu’il osât faire aucune résistance.

A notre arrivée à Pembinabh, il y eut, selon l’usage de tous les partis revenant de la guerre, une débauche d’ivrognerie ; je m’y mêlai, mais sans un bien grand excès. Après avoir un peu bu, j'entendis un Indien plaisanter sur le fusil que m'avait brisé Wa-

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megonabiew. J'avais prêté mon couteau, mais il y avait devant le feu un bâton pointu, qui venait de servir à rôtir de la viande ; je le saisis, et je courus à la cabane de Wamegonabiew ; son cheval était devant sa porte ; je lui donnai dans le flanc un coup de mon épée, en répétant à très haute voix les propos qu'avait tenus son maître en brisant mon fusil. Le cheval tomba aussitôt, mais ne mourut que le lendemain matin(r).

Je devais retourner au lac des Bois avec cinq autres guerriers. Shegwawkoosink, l’homme le plus considérable de notre petite bande, prit l'alarme et s'enfuit en canot pendant la nuit. Je ne voulus partir ni aussi tôt que lui,ni de grand matin, pour ne pas laisser croire àWamegonabiew qu’il m'eût inspiré quelque crainte. Je restai devant sa cabane jusqu’à ce que je l’eusse vu ainsi que Netnokwa ; et après avoir, sous leurs yeux, donné des poignées de main à tous mes amis, j’allai, en plein midi, rejoindre Shegwawkoosink, qui m’attendait dans les bois. Wamegonabiew ne se plaignit pas de la perte de son cheval, parce qu’un Indien attend toujours le mal pour le mal. Cela est dans les mœurs des sauvages, et l’homme qui ne sait pas se venger n’est guère estimé parmi eux. (2)

Une neige abondante et un grand froid nous surprirent au portage de Muskeeg. Les arbres se rompaient sous les frimas ; mais l’eau des marécages n'était point assez gelée encore pour nous porter, et nos canots cependant ne pouvaient pas les traverser ; en employant toutes nos forces, nous ne parvenions même plus à les faire mouvoir. Affamés et harassés de fatigue, nous nous étions assis pour délibérer sur ce qu'il y avait de mieux à faire, lorsque nous vîimes des Indiennes venir du lac des Bois, en traî-

(1) On voit combien l'esprit de vengeance est naturel à l’homme et quelle puissance il a chez les peuples que la religion et la civilisation ne contiennent pas.

(2) Que l’on compare ces mœurs avec la loi de l'Evangile, toujours si imprégnée d'indulgence et de charité, et l’on comprendra quel abîme Jésus-Christ est venu combler par son exemple et sa doctrine dans le monde païen.

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