CHAPITRE ONZIÈME
nant leurs canots légers sur l’eau, la glace et la neige, qui leur montaient jusqu'aux genoux : c’étaient ma belle-mère, ma femme et celles de Shegwawkoosink et de Bapowash.
Les trois autres hommes continuèrent leur marche vers le lac, où leurs familles étaient restées. Nos femmes rirent beaucoup à nos dépens, et nous dirent qu’elles nous avaient bien moins pris pour des guerriers revenant à leur village que pour de vieilles femmes, en nous voyant assis et grelottants dans des canots que nous ne pouvions ni remuer ni traîner, et cela par crainte d’un peu d’eau et de glace. Elles nous avaient apporté du blé, de l’esturgeon et d’autres vivres. Nous retournâmes avec elles à notre dernier lieu de campement ; et, après un repos de quelques jours, nous retournâmes à la rivière Rouge, avec l'intention d'y passer l'hiver. |
Il n’y avait point alors de neige sur la terre, quoique la température fût très froide, et le sol assez profondément gelé pour qu’il devint presque impossible de tuer aucune espèce de gibier. Je chassais tous les jours sans le moindre succès, et nous étions réduits aux dernières rigueurs de la famine, lorsque enfin je rencontrai un mouse. Je réussis à me glisser à sa portée, et j'allais faire
ma cabane, accourut à moi et le fit lever.Je retournai vers ma famille et, appelant ! : chien auprès de la porte, je lui dis que c'était sa faute si mes enfants manquaient de vivres ; puis je le tuai, et nous le mangeâmes. (ae
D’autres familles éprouvant les mêmes privations, les Indiens AL m'’engagèrent à recourir au Grand-Esprit. Je dis, en conséquence, | à Mezhickkonaum d'aller chercher mon tambour, et, avant de commencer mes prières et mes chants, je recommandai à tous les membres de ma famille de prendre une posture qu’il leur fût possible de garder pendant la moitié au moins de la nuit, sans plus
faire aucun mouvement jusqu’à ce que j’eusse fini. J’ai toujours reconnu mon entière dépendance d’un pouvoir supérieur et invisible ; mais cette conviction prenait plus de force dans les jours de détresse et de danger. Je me mis à prier avec ferveur, bien convaincu que mes instances s'adressaient à uñ être qui se plaisait à m'entendre et pouvait m'’exaucer : je le priai de jeter les yeux sur les souffrances de ma ‘amille et de la prendre en pitié. Le lendemain, je tuai un moose ; et, bientôt après, une forte neige étant arrivée nous fûmes délivrés de la crainte d’une famine horrible (x).
L'abondance toutefois ne reparut pas encore dans nos cabanes, Dens une de mes chasses, je tombai sur la trace d’un ours : mes chiens le suivirent pendant trois jours, et je marchai presque constamment auprès d'eux ; mais ils ne l’avaient pas encore atteint. Mes mocassins et mes mitasses étaient tout déchirés ; je mourais presque de faim. Il fallut retourner à ma cabane, ne rapportant que huit faisans. Mezhickkonaum, Bapowash et les autres Indiens s’éloignèrent alors de moi, et, resté seul dans ce canton, je trouvai assez de gibier pour nourrir ma famille. Au commencement du printemps, mes amis vinrent me rejoindre, et nous retournâmes ensemble à notre village, au lac des Bois.
De grandes infortunes m’attendaient à Menauzhetaunung. J'ai oublié de rapporter un événement de quelque importance, antérieur de longtemps à l’époque de mon *écit où je suis parvenu. C'était peu de temps après la mort de mon ami Peshauba ; j'étais alors à nos champs de grains, près de Morte-Rivière, lorsqu'un Ojibbeway du lac Rouge, nommé Giahgewagomo, vint, en mon absence, dans ma cabar…, et enleva un de mes fils, enfant d’envi- Ton six ans.
(1) En voyant ces pauvres Indiens qui n’ont rieu d’assuré pour le jour suivant, onse -ppelle involontairement les vers de Racine :
Aux petits des oiseaux Il donne la pâture, Et sa bonté s’éte:d sur toute la nature.
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