CHAPITRE ONZIÈME
vaient pas, et je n'avais ni nattes ni provisions. Le lendemain, j'eus honte d’avouer aux Indiens que je n’avais rien à manger, et je laissai mes enfants crier,tant ils avaient faim. Le même amourpropre m'empêcha de camper avec mes compagnons.
Je présumais que ma femme avait voulu me quitter, et je n’avais aucun motif de supposer &. elle changeât d’avis et vint immédiatement me rejoindre. Je partis donc le premier, et, m’arrêtant au delà de l'endroit où les autres devaient camper, je tuai un cygne que mes enfants mangèrent. Le temps devenait bien froid, et j'avais un long trajet à parcourir ; maïs je craignais surtout d’être surpris par les Indiens. Je fis coucher mes enfants dans le fond du canot.,et je les couvris de mon mieux d’une peau de bison. Le vent soufflait avec une violence toujours croissante ; les vagues entrèrent dans ma frêle embarcation ; l’eau gela sur les bords, et mes enfants mouillés eurent beaucoup à souffrir. J'étais, moi aussi, tellement saisi par le froid, que, pouvant à peine gouv:rner mon canot, je le laissai briser sur un écueil très près de l’endroit où je voulais aborder.
Par bonheur, l’eau n’était profonde ni autour de l’écueil, ni depuis là jusqu’au rivage, et, brisant la glace qui n’était pas encore épaisse, je pus porter mes enfants jusqu’à terre. Là je craignis de mourir de froic avec eux. Mon bois pourri était mouillé, je n’avais aucun moyen de nous sécher ; mais, e1 vidant ma poudrière, je trouvai, au milieu de la masse de poudre, quelques grains que l'eau n'avait pas atteints. J’allumais du feu, et nous fûmes sauvés. Le lendemain, M. Sayre, dont le comptoir n’était pas éloigné, apprit ma situation ou du moins fut informé par les Indiens que je m'étais égaré, et mit à ma recherche plusieurs hommes, qui m'aidèrent à gaguer son comptoir. Je pris un crédit chez lui pour ma famille entière, car je ne savais pas si ma femme ne viendrait pas tôt ou tard me rejoindre.
Le chef de cette contrée, dont j'avais, au préalable, obtenu la permission de chasser dans un petit canton choisi, et la promesse que nul des siens n’y chasserait sur mes brisées, tenta de me dissuader d’aller passer ainsi l’hiver dans la solitude. Je devais, disait-il,ou rester près des Indiens ou prendre une seconde femme.(r) Mes enfants se trouvaient trop jeunes pour pouvoir m'être utiles ;
ma santé n’était pas bien raffermie, et il y avait, ajoutait-il, beaueoup d’imprudence à vivre seul pendant cet hiver. Mais je ne voulus point écouter ses avis.
Je n'étais disposé alors ni à rester avec les Indiens ni à me choisir une seconde femme ; je me mis donc à tracer un sentier vers mon quartier d'hiver. J'y traînai d’abord tout ce que je possédais, et j'y conduisis mes enfants dans un second voyage. Ma fille Marthe avait alors trois ans et mes autres enfants étaient bien petits encore. En trois jours, je parvins à mon cantonnement; mais bientôt je me vis réduit à une extrême détresse dont une
médecine de chasse me délivra.
Je n’avais pas de nattes pour ma cabane; il fallut donc en élever une avec des perches et de longues herbes. Je préparai des peaux de moose ; je fis moi-même mes raquettes à neige, mes mocassins
et mes mitasses, ainsi que ceux de m2s enfants. Je coupai le bois,
je préparai nos repas ; mais tous ces soins domestiques m’'empéchèrent plus d’une fois d’aller à la chasse, et le manque de provisions se fit sentir de temps en temps. Pendant la nuit, je travail-
lais dans ma cabane ; au point du jour, j'allais chercher le bois et
je me livrais aux autres détails extérieurs ; quelquefois je réparais
(1) Quelles mœurs! Une femme qui abandonne son mari parce que la maladie s’est abattue sur lui ; un mari à qui l’on conseille de prendre une autre femme du vivant de la première ; des malheureux livrés à toutes les rigueurs du froid et de la faim par la faute de leurs proches; un pareil spectacle faitffrémir. Combien surtout les enfants de nos pays doivent s’estimer heureux et bénir la Providence en songeant qu’il y a de pauvres petites créatures de leur âge qui ont déjà tant souffert !,Relativement à la polygamie, il est à remarquer qu’elle est à peu près universelle chez lesisauvages.
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