‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 108 sur 143 · CHAPITRE ONZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE ONZIÈME

de riz sauvage, et nous nous trouvions ainsi assez bien pourvus de vivres ; mais ce trajet à travers la prairie était fort long sur une neige épaisse : quand la viande vint à manquer, il se manifesta parmi les soldats quelques dispositions à la mutinerie ; cependant aucune difficulté sérieuse n'éclata. Le quarantième jour après notre départ du lac de la Pluie, nous arrivâmes à la rivière Rouge, et le fort de l'embouchure du Pembinah fut occugé sans résistance; car il ne renfrrmait qu’un petit nombre de femmes et d'enfants avec quelques vieillards français.

De Pembinah, où je laissai mes enfants, nous allâmes en quatre jours à l’Assinneboin, à dix milles au dessus de son embouchure, après avoir passé la rivière Rouge à peu de distance de ce point. Là, Begwais, l’un des principaux chefs des Ojibbeways, vint nous rejoindre avec douze jeunes hommes. Notre capitaine gouverneur, qui faisait partie de l'expédition, semblait fort embarrassé des moyens de réduire le fort de la compagnie du Nord-Ouest, à l'embouchure de l’Assinneboïn ; il savait cependant que douze hommes au plus étaient chargés de sa défense.

On tint conseil avec Begwais, dont l'avis fut de marcher au fort. Cette démonstration, à son av's, devait suffire pour faire mettre bas les armes. Lorsque le capitaine Tussenon m'avait engagé au lac de la Pluie, je lui avais dit que je le conduirais de cet endroit à la porte de la chambre à coucher de M. Harshield ; et, me trouvant en état de remplir ma promesse, je fus mortifié de voir qu’on ne tenait nul compte de moi dans ces conférences.

La nuit, comme nous étions fort près de la place, je fis part de mes griefs à Loueson-Nowlan, interprète qui connaissait bien le pays, et avait dans le fort un frère de demi-sang, commis de M. Harshield. Couchés auprès d’un feu qui ne servait qu’à nous deux nous tombâmes d’accord que seuls nous pourrions surprendre et enlever le fort ; nous résolûmes de tenter l’aventure, mais nous

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confiâmes nos projets à quelques soldats qui nous suivirent.Il n’y avait ni collines, ni buissons pour couvrir notre approche ; mais la nuit était obscure et si froide, que nous ne devions pas craindre, de la part de nos ennemis, une vigilance bien active. Nous fîmes une échelle à la manière indienne avec un tronc d’arbre dont les racines des branches furent taillées pour recevoir nos pieds : nous l’appliquâmes contre le mur, d'où nous parvîinmes dans l’intérieur sur le toit de la forge, et de là nous descendîmes à terre l’un après l’autre en silence ; puis nous commençâmes à chercher nos ennemis, en ayant grand soin de placer deux ou trois hommes bien armés aux portes des chambres occupées, pour empêcher toute réunion et tout moyeu de concerter une résistance.

Nous ne découvrîimes pas avant le jour la chambre à coucher de Harshield. Quand il nous vit dans le fort, il s’élança sur ses armes et voulut résister ; mais nous nous rendîmés facilement maîtres de lui. Il fut lié d’abord, et comme il vociférait des injures, le gouverneur, qui venait d'arriver avec le capitaine, nous ordonna de le jeter dars la neige pour le calmer. Le teinps étant trop froid pour qu’on pût l’y laisser sans danger d’être gelé, on ne tarda pas à le faire rentrer, et il fut placé près du feu.

En me reconnaissant parmi ceux qui l’entouraient, il comprit que j'avais servi de guide et il me reprocha vivement mon oubli des faveurs dont il prétendait m'avoir comblé. Je lui reprochaïi,à mon tour,les meurtres qu’il avait cominis sur ses amis et sur des hommes de sa couleur,et je lui dis que ses meurtres et ses crimes nombreux m'avaient décidé à maicher contre lui. « Lorsqu’à la dernière chute des feuilles, ajoutai-je, vous êtes venu à ma cabane, si je vous ai traité avec bonté, c'était parce que je ne voyais pas vos mains souillées du sang de vos parents ; je ne voyais pas les cendres des maisons de vos frères que vous avez fait brûler à la rivière Rouge. » Malgré ces justes reproches, il continua à m'in-

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