CHAPITRE DOUZIÈME
fournit si parcimonieusement les moyens de subsistance qu’il leur faut la plus grande activité pour soutenir seulement leur vie, et il arrive souvent que les hommes les plus robustes et les plus habiles chasseurs finissent par mourir de faim.
Les Indiens prirent, une fois encore, le parti d’aller tous ensemble à la poursuite des bisons ; ils voulurent, cette fois, emmener toutes les familles ; Oondino seul, le chasseur demeuré avec moi la dernière fois, voulut rester, pour donner le temps à sa femme de boucaner la peau d’un moose qu’il avait tué. Ce devait être là leurs provisions de voyage si toute autre espèce de vivres venait à leur manquer.Je résolus de rester avec lui ; mais, au milieu de la première nuit qui suivit le départ des Indiens, la détresse de mes enfants devint si grande, qu’il me fut impossible de rester plus longtemps dans ma cabane ; je partis donc en disant à Oondino que, si je pouvais tuer ou me procurer quelque gibier, je reviendrais sur-le-champ à son secours. Je suivis de toute ma vitesse le sentier des Indiens et, vers le matin, j'arrivai à leur camp.
Aussitôt j'entendis le bruit d’une fête, et tandis que j’entrais dans la cabane, un vieillard remerciait le Grand Esprit d’être venu à leur aide au moment de leur angoisse. Il ne désignait l’anirnal qui avait été tué que par le nom de Manitowaisse ; cela sionifie à peu près : la bête donnée par l’Esprit.J'appris ensuite que c'était un vieux bison maigre ; j'en conclus que les troupeaux devaient être à peu de distance, et deux jeunes hommes voulurent bien se joindre à moi. Nous sortîmes, sans nlus tarder, dans la direction qui nous parut la plus favorable.
Après trois heures de marche, nous montâmes un petit coteau, et nous vîmes devant nous la terre toute noire de bisons ; nous rampâmes jusqu’à eux, et j'eus bientôt tué deux femelles grasses : en les découpant, j'entendis les décharges de fusils des autres In-
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diens qui avaient suivi mes traces. Il était un peu tard lorsque je rentrai au camp ; la plupart des hommes m'avaient devancé. Je m'attendais à entendre au retour le bruit et le tumulte d’un festin joyeux ; pas une voix ne se faisait entendre ; pas une femme, pas un enfant ne circulaient : tout était morne et silencieux.
Se pourrait-il, pensai-je à part moi, que ce secours arrivât trop tard, et que nos femmes et nos enfants fussent tous déjà morts ? Je portai mes regards dans toutes les cabanes. Chacun des Indiens était encore vivant ; mais nul n’avait à manger. La plupart de ces hommes vivaient habituellement dans une région boisée ; ils venaient de chasser les bisons pour la première fois, et je rapportais seul de la veraison. Nous portions, moi et les deux jeunes gens qui m'avaient accornpagné, chacun une forte charge de viande ; le produit de ma chasse arrêta quelque peu les progrès de la famine.
I1 y avait alors avec nous un homme nommé Wawbebenaissa (l'Oiseau blanc), que j'avais connu autrefois. Mes succès de chasseur réveillèrent avec irritation sa jalousie et sa mauvaise volonté contre moi. À cause de cet homme, et pour éviter toute apparence d’ostentation, je ne fis point de festin dans ma cabane comme il eût été convenable de le faire dans cette circonstance ; maïs un des jeunes Indiens qui m’avaient accompagné fit une fête, et moi, après avoir réservé le nécessaire pour les besoins de mes enfants, je distribuai le reste aux familles voisines. Mon jeune compagnon
avait invité Wawbebenaïissa et beaucoup d’autres avec lui. Dans la soirée, cet homme ne négligea, comme je l’appris ensuite, aucun moyen de prévenir les Indiens contre moi. Il m’accusa d’orgueil et d’insolence, il prétendit que j'avais exercé sur eux de bien des manières une pernicieuse influence ; mais je restais dans ma cabane, aimant mieux paraître ne point prendre garde à sa personne que d’entrer en discussion avec lui.
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