CHAPITRE DOUZIÈME
jour, les femmes allèrent chercher les restes des deux bisons tués par moi. J'indiquai à quelques chasseurs comment ils devaient viser ; la chasse recommença, et plusieurs Indiens tuèrent des bisons ce jour-là. Nous eûmes bientôt de la viande en abondance. Tous ceux qui étaient malades et à demi morts se rétablirent, à l'exception d’une femme qui, devenue folle de faim, conserva cette aliénation mentale pendant plus d’un mois.
L'homme le plus considérable de cette bande s'appelait Opoihgun (la pipe) ; il resta avec moi, ainsi que les habitants de trois cabanes ; les autres se dispersèrent dans diverses directions à la chasse des bisons. Wawbebenaissa et son gendre furent du nombre de ceux qui restèrent. Je tuai un grand nombre de bisons gras et je boucanaïi les meilleurs morceaux de quarante d’entre eux. Nous avions tant souffert de la faim que je voulais mettre ma famille à l’abri du retour d’un tel fléau. Je songeais toujours aussi à un voyage aux Etats, pendant lequel elle resterait assez longtemps sans personne qui chassât pour elle. Je fis vingt grands sacs de pemmican, j’achetai à des Indiens dix barils de dix gallons chacur et je les remplis de graisse ; je conservai, en outre, un grand nombre de langues et d’autres provisions.
Je ne découvris pas sur-le-champ que l’intention de Wawbebenaïissa, en restant campé près de moi, n’avait été que de me tracasser et de me tourmenter. Lorsque vint l’heure de notre déplacement, j'avais tant de provisions à emporter, qu’il me fallut faire quatre voyages avec mes chiens. Un jour, il se ménagea les moyens de me surprendre seul à l'endroit où je déposais ma charge ; à peine m'étais-je arrêté, qu’il enfonça ses deux mains dans ma longue chevelure : « Voici, me dit-il le terme de votre route, regardez bien la place où les loups et les oiseaux de proie rongeront votre carcasse. » Je lui demandaïi le motif de cette violence. « Vous êtes un étranger, reprit-il, vous n’avez aucun droit par-ni nous, et cepen-
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dant vous vous vantez d’être le meilleur chasseur ; vous voulez que nous vous traitions commeun grand homme.Pour ma part je suis depuis longtemps fatigué de votre insolence, et j'ai résolu « & ne pas vous laisser vivre un jour de plus. »
Voyant qu'il n’y avait pas à raisonner avec lui, et qu'il se disposait à m’écraser la tête contre un peuplier voisin, soudain, par un violent effort, je lui fis perdre terre en dégageant ma tête aux dépens d’une partie de ma chevelure ; mais, dans cette lutte, il parvint à saisir entre ses dents trois doigts de ma main droite et les mordit jusqu'aux os de toute sa force : je ne pus les arracher de sa bouche qu’en lui portant de mon poing gauche un coup sur un œil. Ses lèvres s’entr'ouvrirent, et il tressaillit jusqu'aux pieds. Mon tomahawk était par terre auprès de moi, il l’aperçut, s’en empara et voulut m'en porter un coup à la tête avec tant de force que, comme je l’évitai, sa propre violence le fit tomber de toute sa hauteur.
Sauter aussitôt sur lui, arracher le tomaha 4e ses mains et lancer cette arme au loin fut l'affaire d’un clin d'œil. J'étais furieux de cette violente attaque que rien n'avait provoquée ; ce-
pendant je ne voulais pas le tuer ; mais voyant à ma portée un
morceau de gros pilier de cabane, ie le ramassai. Je dis à Wawbebenaissa de se lever, et je me mis à le battre. Il prit aussitôt la fuite, mais je le poursuivis de près en continuant de le frapper pendant une course de deux ou trois cents verges.
Comme je retournais à mes provisions, son gendre et deux autres jeunes hommes de sa famille accoururent attirés par ses cris. « Qu’avez-vous fait ? » me dit l’un d’eux avec colère ; et tous les trois se jetèrent aussitôt sur moi. J'étais épuisé de fatigue, ils me terrassèrent facilement. Wawbebenaissa revint aussitôt, et me prenant par un mouchoir de soie noire que je portais autour du cou voulut m'étrangler tout en me frappant à coups de poing et
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