‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 114 sur 143 · CHAPITRE DOUZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME

à coups de pied ; enfin il me jeta dans la neige. J'entendis un de ces hommes dire : « Il est mort » ; et, comme j'étais hors d'état de résister ainsi à quatre adversaires, je le leur laissais croirr. Enfin, ils me laissèrent pour mort et se tinrent à quelques pas ; mais, à leur grande surprise, je me relevai tout à coup, saisissant un poteau de cabane. A cette vue, tous s’enfuirent ; je les poursuivis à mon tour, et Wawbebenaissa reçut encore de moi une sévère correction.lls ne revinrent pas à la charge, et je retournai à mon travail. Ma femme avait ramené à ma cabane mes chiens harassés de fatigue ; ils étaient couchés devant la porte. Wawbebenaissa les vit en rentrant avec ses compagnons, tira son couteau et tua l’un d'eux ; à ce bruit, ma femme accourut, maïs il menaça de la tuer aussi.

Le lendemain, comme Wawbebenaïssa était tout meurtri et blessé, avec la figure surtout extrêmement enflée, je conjecturai qu’il ne s’éloignerait pas , et, craignant quelque danger pour ma femme si je la laissais seule dans ma cabane, je l’envoyai transporter nos provisions et je restai seul à veiller. Mais, vers le milieu du jour, la fatigue l’emporta et je m’endormis. Wawbebenaissa, soit qu’il en eût le soupçon, soit qu’il fût bien informé, se glissa fort adroitement dans ma cabane, son couteau à la main; comme il allait me frapper, je fis un mouvement pour me réveiller. Je n'étais pas désarmé, il s'enfuit en toute hâte, et je ne le poursuivis pas.

Cet homme ne cessa plus de me menacer et de me tourmenter. S'il me rencontrait dans le sentier, jamais il ne voulait se détourner, quoiqu'il n’eût rien à porter et que je fusse pesamment chargé. Cette persécution continuelle n’en était pas moins insupportable pour moi, et je cherchais à l’éviter. Dans une de nos marches, j'avais précédé notre groupe qui suivait un sentier battu; je voulus me détourner un peu de la route pour placer mon camp

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dans un endroit où je ne serais nas nécessairement exposé à me trouver avec lui ; mais quand il vint à l’embranchement de mon sentier avec son jeune fils âgé de douze ans, je l’entendis dire à l'enfant : « Attends-moi ici, je vais tuer cet homme blanc. » Il déposa son fardeau et, malgré les supplications de son fils, il s’avança jusqu’à cinquante verges de moi ; puis, tirant son fusil de son étui, il le banda et le dirigea sur ma poitrine.

Après être resté quelque temps dans cette position, voyant qu'il ne réussissait point à m’intimider, il voulut s'approcher de moi

en bondissant en zigzag et poussant le cri de guerre. Comme il

continuait à me viser en vociférant des menaces, je perdis enfin patience et je saisis mon fusil. L'enfant accourut et, me serrant dans ses bras, me conjura d’épargner son père qui était atteint d’une espèce de folie. Je jetai mon fusil ; puis, prenant le vieillard à bras le corps, je lui enlevai le sien, et lui reprochai l’obstination de sa déraisonnable conduite. « Je me suis, lui dis-je, si souvent mis en votre pouvoir, que vous devriez avoir honte de vousmême. Je veux vous apprendre que je suis fatigué de vos folies ;

s’il vous arrive, à l'avenir, de me persécuter encore, ce sera au pé-

ril de votre vie. »

Il s’éloigna alors de moi, et prit les devants avec les autres Indiens. Ma famille resta seule en arrière. Le lendemain je suivis leurs traces, en tirant un traîneau chargé, tandis que mes chiens, chargés aussi, marchaient devant moi. Comme nous approchions d’un hallier, j'avertis ma fille Marthe de se tenir sur ses gardes, parce que Wawbebenaïssa pouvait être en embuscade dans les buissons. Au même instant je la vis bondir à plusieurs pieds de, terre, et elle accourut à moi, les mains élevées, en criant : « Mon père ! mon père ! » Je saisis mon fusil, et, m'élançant vers le hallier, j'exploraï tous les endroits où l'on pouvait se cacher. Je vis les piliers de cabane et les tisons presque éteints du dernier camp,

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