CHAPITRE TREIZIÈME
Dix jours après,un jeune Ottawwaw,que Benaissa avait mis à ma disposition pour préparer mes vivres et me soigner dans mon état maladif, traversa la petite baie et alla visiter un camp où des Potawatomies nouvellement arrivés se livraient alors aux excès de l’ivrognerie. À minuit, on nous le ramena ivre ; un des hommes qui l’accompagnaient me dit, en le poussant dans ma cabane : « Prenez soin de votre jeune homme, il a fait un mauvais coup. »
Je réveillai Benaïssa pour allumer du feu, et à la lueur du foyer nous vîimes l’Ottawwaw debout son couteau à la main,le bras et une grande partie du corps couverts de sang. Les Indiens ne pouvaient pas le faire coucher ; je lui en donnai l’ordre, et il obéit sur-le-champ. Je leur défendis de faire aucune recherche sur ce qui s'était passé, et de paraître remarquer son couteau sanglant,
Le matin, après un profond sommeil, il n’avait aucun souvenir des événements de la nuit. Il nous dit qu’il croyait s’être fort enivré, qu'il avait bien faim, et qu'il allait se hâter de préparer son repas.Il fut confondu d’étonnement quand je lui dis qu’il avait tué un homme. Il se rappelait seulement que dans son ivresse il avait poussé des cris au souvenir de son père massacré par les hommes blancs, au même endroit, bien des années auparavant. Il exprima beaucoup de chagrin, et courut aussitôt voir l’homme qu'il avait . frappé. Ce malheureux respirait encore ; nous apprîmes des Potawatomies que le coup avait été porté sur un jeune homme ivre, étendu par terre sans aucun sentiment ; que nulle dispute ne l’avait précédé, et que probablement le meurtrier n'avait pas su qui était sa victime. Les parents du blessé ne dirent rien à l’Ottawwaw ; mais l'interprète du gouverneur lui adressa de vifs reproches.
Il était évident pour tout le monde que le jeune Potawatomie ne se rétablirait pas de sa blessure, et que même il touchait à ses
derniers moments. Notre compagnon, en revenant, trouva que nous avions préparé des présents considérables. L'un donnait une couverture, l’autre une pièce d’étoffe, celui-ci un objet, celui-là un autre. Il les emporta aussitôt, et les posant à terre devant le blessé, il dit aux parents qui l’entouraient : « Mes amis, j'ai, comme vous le voyez, tué cet homme, votre frère, mais je ne savais ce que je faisais ; je n’avais point de haïne contre lui. Quand il était venu, il y a peu de jours, visiter notre camp, je l'avais vu avec plaisir ; mais l’ivresse m'a rendu fou, et ma vie vous appartient de droit. Je suis pauvre ; je vis parmi des étrangers ; mais plusieurs de ceux qui m'ont amené de mon pays me reconduiraient volontiers à ma famille : aussi m’ont-ils envoyé à vous avec ce faible présent. Ma vie est entre vos mains ; mes présents sont devant vous. Prenez ce que vous voudrez, mes amis n’auront point à s’en plaindre. »
A ces mots, il s’assit devant le blessé, la tête basse, les mains sur les yeux, attendant le coup fatal. Mais la vieille mère de la victime s’avança un peu, en lui disant : « Pour moi et mes enfants, je puis répondre que nous n’en voulons pas à votre vie ; maïs je ne saurais promettre de vous protéger contre le ressentiment de ion mari, absent en ce moment. Toutefois, j'accepte votre présent, et j'userai en votre faveur de toute mon influence sur mon mari. Je sais que ce n’est ni de vropos délibéré, ni par suite de haine que ce malheur est arrivé. Pourquoi votre mère aurait-elle à pleurer comme moi ? »
Elle accepta les présents, et le gouverneur Cass se montra satisfait de la tournure que cette affaire avait prise.
Le lendemain, le blessé mourut, et plusieurs hommes de notre parti aidèrent le meurtrier à creuser une fosse. Les préparatifs terminés, le gouverneur fit au mort un riche cadeau de couvertures, de vêtements et d’autres objets pour être enterrés avec lui,
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