CHAPITRE TREIZIÈME
selon l'usage indien. Ces offrandes furent amoncelées sur le bord de la fosse ; maïs la vieille femme, au lieu de les enterrer, proposa aux jeunes hommes de les jouer entre eux.
Comme ces objets étaient en grand nombre, divers jeux se succédèrent : le tir à la cible, le saut, la lutte et d’autres encore ; mais la plus belle pièce de drap fut réservée pour le prix de la course à pied, et gagnée par le meurtrier lui-même. La vieille femme l’appela aussitôt, et lui dit : « Jeune homme, celui qui fut mon fils m'était bien cher ; je crains de le pleurer beaucoup et souvent : je serais heureuse si vous vouliez bien être mon fils à sa place, m'aimer et prendre soin de mai comme lui ; je crains seulement mon mari. » Le jeune homme, reconnaissant de la sollicitude qu’elle lui avait montrée pour sauver sa vie, accepta aussitôt et de bon cœur cet arrangement ; mais le gouverneur, ayant entendu dire que plusieurs amis du mort étaient déterminés encore à le venger, envoya son interprète au jeune Ottawwaw, pour l’engager à s’échapper sans perte de temps et à s’enfuir vers son pays. Il ne le voulut pas d’abord : Benaïssa et moi nous joignîmes nos avis à celui du gouverneur ; nous l’aidâmes dans ses préparatifs, et dans la nuit il nous quitta.
Le lendemain matin, de très bonne heure, je vis deux amis du jeune homme tué se diriger vers notre cabane. Au premier abord, je fus un peu alarmé de l’idée qu’ils venaient avec des projets de violence ; mais bientôt je m’'aperçus qu'ils étaient sans armes. Ils entrèrent dans la cabane, et restèrent longtemps assis en silence. L/un d'eux dit enfin : «Où est notre frère le meurtrier ? Nous sommes quelquefois seuls chez nous, et nous voudrions causer avec lui. » Je lui répondis qu’il venait à peine de sortir, et que bientôt il rentrerait. Ils l’attendirent longtemps, et comme ils
‘ insistaient pour le voir, je sortis et l’appelai, bien sûr qu’il ne ré-
pondraïit pas ; mais il parut aussitéc et rentra avec moi. Au lieu de
marcher droit vers son pays, comme nous l'y avions engagé, il s'était caché dans les bois à quelques centaines de verges de notre cabane. De sa cachette, il avait entrevu la visite des deux jeunes hommes, et il ne leur supposait aucun projet hostile. Ils lui pressèrent la main, et le traitèrent avec une grande bonté. Nous acquîmes bientôt l'assurance que tous les bruits répandus sur leur dessein de le tuer n’avaient aucun fondement.
Comme i’assemblée touchait au moment de sa séparation, le gouverneur Cass me fit dîner avec lui ; plusieurs gentlemen voulurent trinquer avec moi, et, en sortant de table, j’eus quelaue peine à regagner ma cabane. Quelques jours après l'interprète me dit que le gouverneur avait été curieux de voir jusqu’à quel point je partageais la passion des Indiens pour les liqueurs eniviantes, et si, dans 1’ivresse, je me conduisais comme eux ; mais je n'avais point éprouvé l'influence du vin assez fortement pour m'’oublier et ne pas comprendre mon état : je m'étais couché aussitôt, pour me relever sans aucune trace de cet excès. |
Quelques Potawatomies volèrent le cheval que m'avait prêté, dans ma route, le bon vieillard Ahkoonahgoozik ; maïs il fut retrouvé par les jeunes ,.onimes qui suivaient mon ami Benaissa, et je le rendis à son maître, qui se trouvait à l’assemblée. Le gouverneur Cass, apprenant combien set homme avait été bon pouï moi, lui fit donner une très belle selle d’un grand prix.
Le vieillard persista quelque temps à refuser ce présent, et, quand on eut enfin gagné sur lui de le lui faire accepter, il exprima une vive gratitude. «Voilà bien, dit-il, ce que m'ont enseigné les vieillards qui s’occupaient de mon instruction, il y a keaucoup d'années, lorsque j'étais enfant. Ils me disaient d’être bon, de faire du bien à tous les hommes, particulièrement à l'étranger qui viendrait d’une contrée lointaine, et à tous ceux que je verrais délaissés et abandonnés. Ils me disaient encore que, si je le faisais,
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