‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 125 sur 143 · CHAPITRE TREIZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TREIZIÈME

maison dont la cour offrait à mes yeux un amas considérable de grains. Mon cheval mourait de faim. J’entrai, et tirant un dollar de ma poche, je le remis à un homme qui se trouvait là ; puis, comptant dix épis de blé, je les pris et les posai devant mon cheval. Je ne pouvais faire entendre aux habitants de cette maison que j'avais faim, ou, du moins, ils semblaient ne vouloir pas me comprendre. J'entrai dans la maison, et la femme parut mécontente. Découvrant un morceau de pain, je le lui montrai et je portai aussitôt la main à ma bouche; mais elle ne parut pas encore comprendre ces signes. Je pris alors le pain et je le portai à ma bouche, comme si j'allais le manger. A cette vue, elle appela son mari, qui, rentrant précipitamment, m’arracha le pain, me poussa à la porte avec violence, retira le grain à mon cheval, et me dit brutalement de m'en aller.

J'arrivai ensuite à une grande maison toute en briques, et,pressé par le besoin, je résolus de tenter l'aventure. Comme je m'approchais, un gros homme vint me parler d’un ton de voix très rude. Je ne comprenais pas une seule de ses paroles ; cependant, à ses gestes, je voyais bien qu’il m’interdisait l’entrée de la cour. Je voulais passer malgré lui et j'allais le faire, lorsqu'il s’élança et saisit mon cheval par la bride. Il m’adressa bien des paroles, mais je ne compris rien ou à peu près rien à ce qu’il me dit. Je soupçonnai qu’il me prenait pour un Indien. Il voulait m’arracher mon fusil. J'ai su, depuis, que c'était un magistrat et qu’il tenait une taverne ; mais alors j'étais malade, affamé, irritable. Sa tentative de me désarmer m’exaspéra : je tenais à la main un bâton , je l’en frappai si rudement qu’il lâcha prise, et je m’éloignai. Deux jeunes gens, dont les chevaux étaient attachés devant la maisou, et qui me parurent des voyageurs, ne tardèrent pas à me rejoindre ; nous fîmes route ensemble.

Ce voyage fut bien pénible. Je devenais tous les jours plus fai-

ble, plus découragé, me voyant seul, presque rebuté de tous les hommes au milieu desquels je passais, souffrant souvent de la faim et de la maladie. Je dormais, la nuit, dans les bois ; mais il n’était pas facile d’y tuer du gibier pendant le jour et l’état de ma santé ne me permettait pas d'aller chasser loin de la route.

Arrivé près de la source du Big-Miami, une nuit, un fermier m'ayant chassé sans m’accorder aucun rafraîchissement pour mon cheval ni pour moi, j’allai me coucher dans un bois, à peu de distance, et quand je supposai tout le monde endormi, je retournai prendre le grain nécessaire à mon cheval. J'avais, dans ma course de la veille, acheté un poulet, j'en mangeai une partie, et le lendemain je commençai à me trouver un peu plus fort. A ce point de mon voyage, les espaces libres devenaient de plus en plus vastes entre les habitations ; aussi, rencontrant dans le bois un troupeau de porcs, j'en tuai un et je le suspendis à ma selle. Cette capture me remit pour quelque temps dans l’abondance.

Au lac Erié était un traiteur que je connaissais beaucoup, et qui parlait aussi bien que moi la langue des Ottawwaws; mais, quand je lui demandai quelque chose pour mon cheval, il me dit de m’en

‘aller, parce qu’il ne voulait rien me donner ; puis, se ravisant, il m'offrit du grain en échange de ma viande d'ours : c'était ainsi qu’il nommait les jambons supendus à ma selle. Je préférai traverser le Miami et aller dormir dans les bois.

Cette nuit-là, je me trouvai de nouveau très malade, et, le matin, m'apercevant que mon cheval s'était échappé, je me sentis à peine en état de le suivre. En arrivant au bord de la rivière, je le découvris de l’autre côté. J'appelai le traiteur dont la maison était en face, et je le priai de m'amener mon cheval, parce que j'étais malade. Sur son refus, je le priai de me faire passer en canot, attendu que, dans mon état, je désirais ne pas me mouiller.Il le refusa encore, et je fus obligé de traverser la rivière à la nage. Je

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repris mon cheval et regagnai mon abri ; mais j'étais trop malade pour aller plus loin ce jour-là.

Le lendemain, je me remis en route, et j’eus la bonne fortune de m'arrêter à une maison où une femme me traita avec bonté ; elle donna du grain à mon cheval, et m'offrit du porc salé que je lui rendis, me trouvant hors d'état de le manger : alors elle me présenta de la venaison fraîche, dont je pris un morceau. Elle m’offrit, par signes, de passer la nuit dans la maison ; mais, comme j'aimais mieux dormir dans le bois, ie la remerciai, et je choisis, tout près de là, un campenent, où je me mis à faire cuire la venaison qu’elle m'avait donnée. Avant que mon repas fût prêt, cette excellente femme m'envoya, par un enfant, un peu de beurre frais et de pain.

Le jour suivant je cheminai, presque toujours hors des terres cultivées. Je ne voulus point m'arrêter au village d’Ahkoonahgoozik ; je lui avais déjà bien assez d’obligations, et je craignais qu'il

ne me pressât encore d'accepter son cheval. A cent milles environ de la ville de Détroit, je retombai sérieusement malade. Me voyant tout à fait hors d'état de voyager, je ‘ne décidai à prendre un peu de tartre émétique, que je portais sur moi depuis longtemps. Je l'avais reçu du docteur Mac-Laughlin, au lac de la Pluie. À peine l'avais-je pris, que la pluie vint à tomber : il faisait froid ; je ne pus éviter de me mouiller, et une crampe très violente me saisit.Après la pluie,la crique au bord de laquelle je campais se couvrit de glace; mais, dévoré d’une fièvre ardente, je brisai cette glace et restai longtemps dans l’eau. Cet état de maladie dura plusieurs jours ;

j'étais absolument incapable d'avancer, et presque sans espoir

de guérison. Soudain, deux hommes passèrent avec la malle ; l’un d'eux parlait un peu indien ; mais ils ne purent rien faire pour moi, parce qu'ils étaient obligés de marcher sans perte de temps.

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