CHAPITRE QUATORZIÈME
Je voulus persuader à mon frère, dans nos conversations par interprète, de m'accompagner à ma résidence, au lac des Bois ; lui, au contraire, insista de toutes ses forces pour me conduire à sa demeure, au delà du Mississipi, et nous partîmes ensemble. Le commandant militaire du fort Wayne nous accueillit très amicalement, et notre voyage fut, en somme, fort agréable. En quarante jours, nous arrivâmes chez mon frère, au Mississipi, à quinze milles au dessus de New-Madrid. Un autre de mes frères demeurait à peu de distance. L,/un et l’autre m'accompagnèrent jusqu’à : quinze milles au delà du cap Girardeau : là résidaient deux de mes sœurs. Puis nous partîmes, au nombre de six ou sept, et, traversant le Mississipi un peu au dessus du cap Girardeau, nous nous dirigeâmes par Golconde, sur l'Ohio, vers le Kentucky, où demeuraient beaucoup de mes parents, non loin des petits villages de $alem et de Princeton.
Ma sœur Lucy avait rêvé, la veille de mon arrivée, qu’elle me voyait venir à travers un champ de blé dont sa maison était entourée. Elle avait dix enfants. Parents, amis, voisins, tous accoururent pour être témoins de mon entrevue avec mes sœurs : quoique nous ne pussions guère nous entendre, elles versèrent bien des larmes, et la plupart des assistants pleurèrent comme elles. Le dimanche qui suivit mon arrivée, l’affluence fut plus grande encore dans la maison de ma sœur ; on y célébra le service divin. Mon beau-frère, Jérémie Rukker, signala dans le testament de mon père quelques dispositions en ma faveur : il me conduisit à Princeton, et me présenta aux magistrats ; maïs rien ne put se faire. Ma belle-mère, qui demeurait près de 1à, me donna cent trente-sept dollars.
J'allai, avec sept de nes parents, tant hommes que femmes, à Scottsville, où j'ava 1oncle qui m'avait envoyé chercher. Là, on fit une quête pour moi, et je reçus cent dollars. À mon retour,
le colonel Ewing d’'Hopkinsville recueillit, en une heure tout au plus que je passai près de lui, cent autres dollars qu’il me donna. Ce gentleman me montra beaucoup de bonté ; il est resté pour moi, depuis ce jour, un ami sincère et actif.
D'Hopkinsville, je retournai chez ma belle-mère, où je fis mes préparatifs de départ pour le lac des Bois : plusieurs de mes parents, qui m’'avaient accompagné de par delà le Mississipi, s’en étaient retournés chez eux ; mais mon frère et sa femme étaient restés pour faire route avec moi. De la maison de mon frère Edouard, près de New-Madrid, je retournai à Jackson, où je tombai malade. Par les dons volontaires des personnes hospitalières et charitables que j'avais rencontrées sur mon chemin, je possédais alors cinq cents dollars en argent. Mon frère craignaït que cette somme que je portais avec moi ne m’exposât à des dangers si je voyageais seul, et en conséquence il ne voulut pas me quitter.
De Jackson nous allâmes ensemble à Saint-Louis,où nous vîimes le gouverneur Clark, qui avait aidé mon frère dans son voyage à ma recherche. Il nous reçut avec une extrême bienveillance et nous offrit tous les secours que nous jugerions nécessaires pour mon projet de retirer ma famille du pays des Indiens : mon frère voulait m’accompagner et prendre beaucoup d'hommes avec nous pour enlever de force mes enfants ; maïs j’allai seul un jour chez le gouverneur Clark, et je lui dis de ne pas écouter mon frère, qui ne connaissaitspas le pays que j'allais visiter et n’entendait rien aux moyens de succès de mon entreprise. Je désirais n’être accompagné ni de mon frère, ni d'aucun autre blanc. Je savais d’ailleurs qu’il ne pourrait supporter la fatigue du voyage et, moins encore, vivre comme moi, tout un hiver, dans une cabane indienne : j'étais même bien convaincu qu’il m’embarrasserait beaucoup plus qu’il ne pourrait m'aider.
Le gouverneur Clark voulait m'envoyer au lac des Bois par
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