‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 133 sur 143 · CHAPITRE QUINZIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUINZIÈME

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que je trouvai aussi mourants de faim. Je retournai donc sur mes pas ; mais les cabanes n'étaient plus à l'endroit où j'avais laissé mon compagnon, et il n’y restait personne. Là, mes forces m’abandonnèrent entièrement, et je m'assis, attendant la mort, car la nuit était très frcide. Un Indien, qui revenait de visiter ses trappes, me trouva dans cet état, fit du feu, me ranima et me conduisit dans sa cabane. Il avait pris un castor, qu’il fallut partager entre vingt personnes, dont pas une n'avait mangé une seule bouchée depuis deux jours. Tous étaient dans un état lamentable.

Ma part de castor me ragaillardit. Bientôt après, en poursuivant mon voyage, autant que mes forces me le permettaient, je rencontrai la cabane de mon ami Otopunnebe, celui-là même qui avait pris mon parti dans mon affaire avec Wawbebenaïssa. Sa femme poussa des cris à l'aspect de mon extrême misère, tant la faim et la fatigue m’'avaient affaibli et changé. Vers ce temps, huit Français, à demi morts .'e faim, vinrent se joindre à nous : M. Cote me les avait envoyés, parce qu’il supposait qu'ayant atteint les bisons, je devais avoir des vivres en grande abondance. Un de mes chiens mourut, et nous le mangeâmes.

Nous suivions le vieux sentier des Indiens ; mais une neige épaisse était tombée depuis leur passage. Sous cette neige, nous trouvâmes plusieurs chiens morts, et divers objets jetés ou laissés par les Indiens, tels que des os, des mocassins usés, des morceaux de cuir. Tout cela nous servit à ne pas mourir de faim. Mon dernier chien fut tué et mangé. Il nous restait encore une longue distance à parcourir avant d'atteindre les bisons ; nos forces s’épuisaient tous les jours ; nous tînmes conseil, et il fut décidé que l’on tuerait un des chiens de la compagnie des fourrures. Cette dernière ressource nous permit d'arriver jusqu'aux bisons, et alors touces nos misères prirent fin.

Lorsque j’eus tué beaucoup de bisons, l'abondance ayant reparu

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dans le camp, les Français devinrent paresseux et insolents ; ils refusèrent d’alier chercher la viande, de traîner les fardeaux, de m'aider en aucune manière. Quand nous fûmes prêts à retourner au comptoir, chacun d’eux refusa de porter aucune autre charge que sa couverture et ses provisions, sauf Veiage, avec qui je partageai nos pelleteries pesant en tout six cents livres. Il nous fallut beaucoup de temps pour amener jusqu’au fort d'aussi lourds fardeaux.

A mon arrivée, je rendis mes comptes. Toutes les marchandises confiées à mes soins avaient été changées pour des pelleteries, à l’exception d’un peu de poudre et de quelques balles employées à la chasse. On en déduisit la valeur de mes appointements dans mon règlement de compte définitif avec l’agent de la compagnie américaine des fourrures. On me retint aussi dix dollars pour le prix du cnien que, réduits aux dernières extrémités de la faim, nous avions été obligés de tuer pour sauver ma vie et celle de neuf Français. M. Cote ne considérait pas nos retours comme bons, et se plaignait de ce que je n'avais pas voulu de whisky au nombre de mes objets d'échange.

Je lui dis que, pour du whisky, j'aurais certainement rapporté une plus grande masse de pelleteries, mais que je n’aimais point à traiter avec les Indiens lorsqu'ils se trouvaient ivres, et que je ne voudrais, en aucun temps, avoir à me reprocher aucune introduction de liqueur forte parmi eux. Cependant, il voulait me renvoyer à la traite, il insistait pour me faire porter du whisky, et je cédai enfin en lui disant que je voulais bien, pour une seule fois, me conformer sans réserve à ses instructions de rapz'orter le plus possible de fourrures au plus bas prix.

Je ie rendis alors aux environs du lac des Bois, et pour des marchandises d’une valeur d’environ deux cents dollars, je rapportai, grâce au whisky, deux fois plus de pelleteries que dans mon

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