CHAPITRE QUINZIÈME
Leur mère était devenue vieille ; elle exprima le désir de les accompagner, et j'y consentis volontiers. Mon fils, qui était d'âge à se conduire, aima mieux rester parmi les Indiens ; comme le temps de lui donner de l’éducation et de le former à un nouveau genre de vie était passé, je consentis à lui laisser la liberté du choix. Plusieurs Indiens nous accompagnèrent dans les quatre premières journées de voyage, et je continuai ma marche avec mes deux filles et leur mère.
Je ne retournai point au lac'des Bois par le Begwionuskosebe ; je préférai prendre une autre route, moitié par terre, moitié par eau. Si l’on remonte la Mauvaise Rivière, il y a un raccourci en prenant la rivière de l’Esturgeon, et ensuite un portage pour rejoindre le cours d’eau principal. Près de l'embouchure de la rivière de l’Esturgeon, était alors un village ou camp de six ou sept cabanes. Dans cette bande se trouvait un jeune homme nommé Omezhuhgwutoons ; fustigé, peu de temps auparavant, par ordre de M. Cote, pour quelque acte répréhensible, commis dans les alentours du comptoir, il en gardait un profond ressentiment : instruit de mon passage, il vint me rejoindre dans son petit canot.
Ce jeure homme affecta d’une manière assez étrange de s’entretenir avec moi, et prétendit qu’il existait entre nous des relations de famille. Il campa la nuit avec nous, et le matin nous partîmes ensemble.
Vers la nuit, lorsque nous nous arrêtâmes pour camper, le jeune homme ne tarda pas à s'éloigner. Fort occupé, en apparence, à mon campement, je ne le perdais pas de vue ; tout à coup je me rapprochai de lui, et je le trouvai au milieu de toutes ses médecines étalées ; il roulait, autour d’une balle, un nerf de daim, d’en-
viron cinq pouces de longueur. Je lui dis : « Mon frère (c'était ainsi.
qu'il m'avait lui-même nommé), si vous manquez de poudre, de
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balles, ou de pierres à feu, j'en ai beaucoup et je vous en donnerai autant que vous en voudrez. » Il me répondit qu’il en avait luimême beaucoup ; et je le quittai pour rejoindre mon camp.
I1 resta quelque temps sans revenir, et reparut enfin habillé et paré comme un guerrier qui va corubattre. Pendant la première partie de la nuit, il surveilla tous mes mouvements avec une attention singulière, et mes soupçons, déjà fort excités, se confirmèrent de plus en plus ; mais il continua à parler beaucoup et aussi amicalement que jamais. Ii me demanda mon couteau pour couper, me dit-il, un peu de tabac, et au lieu de me le remettre, il le glissa dans son ceinturon ; je supposai qu’il me le rendrait probablement dans la matinée.
Je me couchaï à l’heure ordinaire,ne voulant point paraître suspecter ses intentions. Je n’avais pas élevé ma tente, et mon unique abri consistait en une pièce de toile peinte qui m'avait été donnée à la rivière Rouge. En m'étendant par terre, je choisis une position qui me permît de surveiller tous les mouvements du jeune homme ; comme il se tenait de l’autre côté du feu, je pouvais voir que ses yeux restaient ouverts et attentifs, sans qu’il montrât la moindre propension à s'endormir. Un orage survenant, il parut plus inquiet et plus impatient que jusqu'alors ; dès les premières gouttes de pluie je l’invitai à venir partager mon abri, ce qu'il accepta ; l’averse fut très forte, et notre feu se trouva entièrement éteint, mais peu après les moustiques devenant fort incommodes, Omezhuhgwutoons ralluma le feu et les chassa d’autour de moi avec une branche d’arbre.
Je sentais néanmoins que je ne devais pas dormir ; maïs l’assoupissement commençait à me gagner, lorsqu'un nouvel orage, plus violent encore, vint à gronder. Dans l'intervalle des éclairs, je restais comme assoupi, sans remuer, sans plus ouvrir les yeux. Je ne perdais pas de vue le jeune homme ; une fois, un coup de
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