CHAPITRE QUINZIÈME
tonnerre plus retentissant parut l’alarmer, et je le vis jeter comme offrande un peu de tabac dans la flamme ; une autre fois, le sommeil paraissant me gagner tout à fait, je le vis me surveiller comme un chat prêt à s’élancer sur sa proie, mais je ne m’abandonnai pas au sommeil. |
Il déjeuna comme à l'ordinaire avec nous et partit en avant sans que je fusse encore prêt. Une de mes filles semblait très alarmée, et refusait absolument d’entrer dans le canot, prévoyant une catastrophe ; mais sa mère se donna beaucoup de peine pour calmer son agitation. Ma fille se décida enfin, et nous partîmes. Je jeune homme côtoya le rivage devant nous à peu de distance, jusqu'à dix heures à peu près. Alors, à un tournant, dans un endroit difficile et rapide d’où la vue s’étendait au loin, je fus surpris de ne plus apercevoir ni lui, ni son canot.
A cette place, la sivière a près de quatre-vingts verges de largeur, et à dix verges de la pointe dont je viens de parler, s'élève une petite île e roches nues. J'avais mis bas mon babit, et je poussais avec grand effort mon canot contre un courant violent, qui me forçait à me tenir très près du rivage, lorsque soudain une décharge de fusil retentit près de moi. J’entendis une balle siffler au dessus de ma tête ; je sentis comme un coup à mon côté ; la rame s’échappa de ma main droite, et cette main elle-même tomba sans force. La fumée obscurcissait les buissons, mais d’un second coup d’œil je distinguai Omezhuhgwutnons, qui s’enfuyait.
Au même instant, les cris de mes filles attirèrent mon attention sur le canot, que je vis tout couvert de sang. J’essayai, de ma main gauche, de pousser moi canot à terre pour poursuivre le jeune homme ; mais le courant, trop fort pour moi, nous entraîna vers l’autre bord et nous jeta sur la petite île rocheuse. Là, mettant pied à terre, je tirai un peu de ma main gauche le canot sur le roc ;
et j'essayai de charger mon fusil ; hélas ! avant d’y être parvenu, je tombai sans connaissance. Quand je revins à moi, j'étais seul sur l’île ; le canot, qui portait mes filles, s'était éloigné par la force du courant et disparaissait à perte de vue en descendant la rivière ; je m'évanouis presque aussitôt une seconde fois, mais enfin je repris connaissance.
Croyant que l’homme qui avait tiré sur raoi m’observait encore de quelque endroit caché, j’examinai mes blessures ; mon bras droit était fort maltraité. La balle, entrée dans mon corps dans la direction du poumon, n’était pas sortie ; mon état me parut désespéré. Pour comble de malheur, mon corps était à peu près nu; car, au moment de ma blessure, je n’avais sur moi, outre mon pantalon, qu’une vieille chemise toute déchirée, dont les travaux du matin avaient arraché plus d’in lambeau. Je restai exposé au soleil et aux mouches à tête noire et verte, sur un rocher dénudé, la plus grande partie d’une journée de juillet ou d’août, sans autre perspective que celle d’une mort lente , mais, au coucher du soleil, l'espérance revint avec la force, et je nageai jusqu’à l’autre bord. Mais la perte de sang causée par les efforts que je venais de faire en nageant entraîna uue seconde défaillance.
Quand je revins à moi, je ressentis la soif la plus ardente ; les bords de la rivière étaient escarpés et rocaïlleux ; je ne pouvais, avec mon bras blessé, me coucher pour boire ; il me fallut donc entrer dans l’eau, et m’y plonger jusqu’à ce qu’elle baignât mes lèvres. La soirée devenait fraîche de plus en plus et ma force renaissait à proportion. Mais le sang paraissait couler plus librement, et je me mis à panser ma blessure. Je tâchai, quoique la chair fût déjà très gonfiée, de replacer les fragments de l'os. Je commençai par déchirer en petites bandes un pan de ma chemise ; puis, avec mes dents et ma main gauche, j'essayai de tourner Îes bandes autour de mon bras, lâches d’abord et de plus en plus ser-
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