CHAPITRE DEUXIÈME
loir exposer sa famille aux dangers qu’aurait attirés sur elle un pareil ordre. I: jeune homme qui avait blessé mon père restait avec notre parti, quoique Netnokwa lui eût dit qu'il n’y aurait pas de sûreté pour lui à venir à la rivière Rouge, où les parents de son mari étaient nombreux, puissants et vindicatifs.
Arrivés au saut de Sainte-Marie, nous embarquâmes tous nos bagages sur un navire marchand qui allait partir pour le haut du lac Supérieur, et nous continuâmes notre route dans nos canots. Les vents étant faibles, nou: marchâmes plus vite que le navire, et l’attendîmes dix jours au portage (1). Il vint enfin jeter l’ancre à peu de distance de la rive ; mon père et ses deux fils allèrent en canot chercher nos bagages. En sautant à fond de cale du navire, Kewatin, le plus jeune tomba à genoux sur un nœud de la corde qui liait un baliot de marchandises, et souffrit beaucoup de cette chute. Dans la nuit, son genou devint très enflé ; le lendemain, il ne put mettre le pied hors de notre cabane.
Huit ou dix jours après, nous commençâmes à traverser le grand portage ; nous portions Kewatin sur nos épaules, dans une couverture attachée à deux bâtons, maïs il était si malade qu’il fallait nous arrêter à chaque instant. Nous avions laissé nos canots au comptoir, à l’autre extrémité du portage ; il nous fallut perdre quelques jours à en construire d’autres plus petits. Comme ils allaient être terminés, mon père m’'envoya chercher quelque chose qui avait été oublié chez les marchands. En revenant, je rencontrai à quelque distance les deux plus jeunes enfants qui accouraient me dire de me hâter, parce que mon père était mou-
rant et voulait me voir encore une fois.
(1) En parlant de certains fleuves, comme de celui de Saint-Laurent, où il y a des sauts qu'on ne peut ni remonter ni descendre en canot, on dit faire portage pour dire porter par
} terre le canot et tout ce qui est dedans au delà de la chute d’eau ; et, en parlant des endroits . eù sont ces chutes d’eau, on les appelle portages. « On fait portage aux cataractes que leur » extrême hauteur rend impraticables. dit de son côté le P. Lafitau. Deux hommes portent : sur leurs épaules les canots dans les lieux de portage avec beaucoup de facilité, »
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Quand j’entrai dans la cabane, il jeta les yeux sur moi sans pouvoir prononcer une seule parole ; peu d’instants après, il cessa de respirer.
Près de lui était son fusil qu’il avait tenu encore quelques minutes auparavant. Le matin, quand je l'avais quitté, il paraissait bien ; selon ce que m'a raconté ma mère, il ne commença à se plaindre que dans l’après-midi. Alors il rentra dans la cabane en disant : « Je suis mourant ; mais puisque je vais vous quitter, le jeune homme qui m'a tué doit partir avec moi. J'avais espéré vivre assez pour vous élever tous jusqu'à l’âge d'homme, mais il faut mourir et vous laisser pauvres sans personne qui veille sur vous. » Tel est l'esprit de vengeance chez les Indiens. Il voulut donc sortir avec son fusil pour aller tuer son meurtrier, qui se tenait alors assis devant la porte de sa cabane ; mais Kewatin se mit à crier : « Mon père, si je me portais bien, je vous aïderais à tuer cet homme, et après sa mort je protégerais mes frères contre la vengeance de ses amis ; mais vous voyez mon état ; je vais mourir. Mes frères sont jeunes et faibles, ::ous serons tous massacrés si vous tuez cet homme. »
Tawgaweninne répondit : — Mon fils, je vous aime trop pour vous rien refuser. Puis il rentra,déposa son fusil, dit quelques mots, me fit chercher et expira. La vieille femme acheta un cercueil chez les marchands, qui transportèrent dans un chariot le corps de mot: père jusqu’à leur maison, du même côté du grand portage, pour l’enterrer dans le cimetière des blancs. Ses deux fils et le jeune homme qui l’avait tué accompagnèrent son corps ; peu s’en fallut que le meurtrier ne fût tué par tn de mes frères, mais l’autre retint son bras au moment où il allait frapper.
Peu de temps après la mort de mon père, nous reprîmes notre marche vers la rivière Rouge. Mon frère Kewatin était porté en litière, comme auparavant, toutes les fois qu’il fallait le tirer du
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