‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 19 sur 143 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

« Vous avez fait ce lac, disait-il, et vous nous avez faits aussi,

| nous, vos enfants ; voüs pouvez maintenir le calme de cette eau

‘usqu’à ce que nous l’avons traversée sains et saufs : daignez nous J y

N faire cette grâce. » Il pria ainsi pendant cinq ou dix minutes, et

jeta ensuite dans l’eau une petite quantité de tabac ; de chaque

| canot, on en jeta à son exemple ; tous repartirent ensemble, et le

vieillard commença une chanson dont je ne me rappelle pas bien distinctement le sens ; je sais seulement qu’elle était religieuse. J'avais oublié ma langue maternelle, et à peine me restait-il quelques notions bien vagues sur la religion des blancs.

Je me souviens que cette invocation du chef au Grand Esprit me parut très expressive et solennelle ; les Indiens en semblaient tout émus. Exposés sur un lac immense, dans leurs fragiles canots, ils sentaient vivement leur dépendance du pouvoir qui gouverne les vents et les vagues ; ils ramaient et pagayaient en silence et avec activité.

Longtemps avant la nuit, nous débarquâmes sains et saufs au grand portage, sans que la surface du lac eût été un seul instant agitée.

On me laissa, depuis ce jour, une entière liberté d’aller et de venir ; j'aurais pu, à chaque instant, fuir les Indiens, mais je croyais mon père massacré avec toute ma famille, et je savais quelle vie de travail et de privations m’attendait chez les blancs ; sans amis, sans argent, sans propriété, réduit à toutes les misères d’une indigence extrême, que serais-je devenu ? Au contraire, je voyais, chez les Indiens,tous ceux que l’âge ou la faiblesse empêé-

chair de chasser, sûrs de trouver des secours ; je m'élevais aussi

dans leur estime, et j'étais pour eux comme un jeune homme de

leur race. Je me décidai donc à rester alors avec eux; mais j'avais toujours le dessein de retourner un jour vivre parmi les blancs.

Nous nous retrouvions encore au portage d’où la bienveillante

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hospitalité des Muskegoes nous avait tirés deux fois. Netnokwa &

résolut de reprendre notre route vers la rivière Rouge ; sa déter-

mination arrêtée, elle apprit d’un marchand que l’un de ses gen- | dres, qui l’avait quittée au lac Moose,lorsque l’état de Kewatin ne M lui avait pas permis d’aller plus loin, avait été tué par un vieillar 4 : dans une débauche d’ivrognerie ; les marchands avaient conduit à

la veuve jusqu’au lac de la Pluie, où elle faisait prier sa mère de

venir la rejoindre ; c'était un motif de plus pour nous diriger vers h

la rivière Rouge, et nous résolûmes de partir sans délai.

Notre canot avait été prêté aux marchands et portait des bai- #

lots dans la direction de la rivière Rouge ; d’autres bateaux allaient suivre la même route ; Netnokwa demanda place pour nous jusqu’à l'endroit où nous rencontrerions notre canot. Nous le

rencontrâmes bientôt, et, comme les marchands refusaient de ls

nous le rendre, Netnokwa s’en empara sans leur consentement, et le remplit de nos bagages ; les marchands n’osèrent pas résister. Je n’ai jamais vu aucun Indien, homme ou femme, exercer une autorité semblable à celle de Netnokwa ; elle faisait toujours ce qu’elle voulait avec les blancs comme avec les Indiens. Cette au-

torité venait probablement, en grande partie, de ce qu’elle n’exi- |

geait jamais rien que de juste.

Au lac de la Pluie nous trouvâmes la fille de la vieille femme

soignée par quelques Indiens, mais bien pauvre. Netnokwa s’entretint longtemps avec elle de notre position. Elle lui parla de

nos infortunes, de nos pertes, de la mort de son mari et de celle hs de Kewatin. Les deux fils qui lui restaient encore étaient bien jeu- Ë

nes, disait-elle, mais ils commençaient à devenir capables de quelque chose, et puisqu'elle était venue si loin pour aller chasser des castors à la rivière Rouge, elle ne voulait pas retourner sur ses pas. Nous ne fûmes consultés, ni mon frère ni moi, quoique fort intéressés aux résultats de cette consultation.

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