CHAPITRE DEUXIÈME
pas toujours grand cas des paroles de sa mère,sortit de la cabane et raconta en riant le rêve aux autres Indiens : « La vieille femme, leur dit-il, assure que nous mangerons un ours aujourd’hui ; mais je ne sais qui le tuera. » Netnokwa, l’entendant, le rappela et lui fit des reproches, sans pouvoir obtenir de lui d’aller à la chasse.
Nous nous dirigeâmes tous vers l'endroit où nous devions camper pendant la nuit ; les hommes marchaient les premiers, portant une partie de nos bagages, qu’ils déposèrent en arrivant pour aller chasser. Quelques enfants qui les avaient accompagnés furent chargés de garder ces bagages jusqu’à l’arrivée des femmes. J'étais de ce nombre ; j'avais mon fusil avec moi, et je pensais toujours à la conversation de ma mère et de Wamegonabiew ; enfin je résolus d’aller à la recherche de la prairie qu’elle avait vue en songe ; sans confier mon projet à personne, je chargeai mon fusil pour la chasse de l'ours, puis je retournai sur nos pas.
Je rencontrai bientôt l’une de mes tantes, femme d’un des frères de Tawgaweninne ; elle nous avait témoigné peu d'amitié, nous regardant comme une charge pour son mari qui venait quelquefois à notre aide ; elle s'était souvent aussi moquée de moi. Cette femme me demanda où j'allais de la sorte, et si j'avais pris mon fusil pour tuer les Indiens. Je ne lui répondis pas ; et pensant que je devais être près de l'endroit où, selon les indications de ma mère, Wamegonabiew aurait dû quitter le sentier, j’en sortis, continuant à observer avec soin toutes les instructions qu’elle avait données.
J'arrivai enfin dans ün endroit où, d’après toutes les apparences, devait avoir été jadis un étang ; c'était une petite place ronde et ouverte au milieu des bois, où commençaient à s'élever du gazon et quelques arbrisseaux. Je pensai que ce devait être la prairie indiquée par ma mère, et, l’examinant tout autour, j'arrivai à une ouverture à travers les arbres, qui désignait probablement le cours
d’un petit ruisseau sortant de la prairie ; mais la neige était si épaisse, que je ne pus m'en assurer.
Ma mère avait dit aussi que, dans son rêve, en voyant l'ours, elle avait aperçu au même instant une fumée qui s'élevait de la terre : j'étais sûr d’avoir découvert le lieu indiqué par elle, et je veillai longtemps pour attendre l'apparition de la fumée ; mais, fatigué enfin de ne point la voir, je fis quelques pas dans l’endroit découvert qui ressemblait à un sentier, et tout à coup je m’enfonçai dans la neige jusqu’à moitié de ma hauteur.
Facilement dégagé de ce mauvais pas, je continuais ma marche lorsque, me rappelant avoir entendu des Indiens parler d’ours tués dans leurs tanières, il me vint à l’idée que j'étais tombé peutêtre dans la tanière d’un ours. Je me retournai ; la tête d’un ours apparaissait effectivement dans l’enfoncement ; j'appuyai le canon de mon fusil entre ses yeux, et je tirai. Dès que la fumée se fut dissipée, je pris un bâton que j’enfonçai dans les yeux et dans la blessure ; puis, voyant aue l'ours était bien tué, je tâchai de le retirer de sa tanière ; mais ne pouvant y parvenir, je repris la route de notre camp, en suivant la trace de mes pas (1).
En approchant des cabanes (2) que les femmes venaient d’élever, je rencontrai celle de mes tantes qui s'était déjà trouvée sur mon passage, et elle se mit encore à se moquer de moi : « Avezvous tué un ours, me dit-elle, pour revenir si tôt et courir si vite. »
(1) Jusqu'à quel point faut-il ajouter foi au songe de la mère du jeune chasseur, songe que l’on voit ici si singulièrement réalisé ? Les opinions sont libres, mais il est bien difficile de ne pas voir dans ce fait la réponse de Dieu exauçant la foi simple et ardente de cette femme, comme, aux jours de sa vie mortelle, Jésus-Christ exauçait les païens qui s’adressaient à lui avec confiance. La véracité du narrateur ne saurait être révoquée en doute. Ailleurs il avoue
ingénûment que, dans des circonstances toutes différentes, ce qu'il avait lui-même entendu en songe n'avait été suivi d'aucun cffet.
(2) La plupart des auteurs disent qu’en moins d’une heure les Indiens peuvent dresser ieurs campements. — Le P. Lafitau rapporte que plusieurs d’entre eux portent sur leurs épaules des écrrces de bouleau, roulées comme nos cartes géographiques, avec quoi ils ont bientôt fait et dressé une espèce de tente et de cabanage. Nous pourrions citer un grand nombre d'écrivains quant aux détails de ces constructions improvisées, et aux procédés ingé-
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