CHAPITRE CINQUIÈME III
tôt que le moose, il en avait conclu qu'ils devaient l'avoir tué ; cependant, s’approchant aver: précaution des bords, il s’y était assis, et, bientôt, il avait vu l’animal se lever doucement du milieu de l’eau, qui n’était pas très profonde, et venir droit à lui se faire tuer dans l'étang, à une très faible portée.
Les Indiens regardent le moose comme plus prudent et plus difficile à atteindre qu'aucune autre espèce de gibier. Il est plus vigilant et a les sens plus fins que le bison et le caribou ; il est plus agile que l'élan, plus prudent et plus rusé que l’antilope. Dans la plus violente tempête, quand le vent et le tonnerre mêlent, sans aucun intervalle, leurs longs mugissements au bruit continu d’une pluie qui tombe par torrents, si le pied ou la maïn de l’homme brise la moindre branche sèche dans les forêts, le moose l'entend ; il ue fuit pas toujours, mais, cessant de mange., il épie tous les sons. Si, pendant près d’une heure, l’homme ne fait aucun bruit, aucun mouvement, le moose recommence à manger, mais il n’oublie pas ce qu’il a entendu, et, pendant quelques he: res, sa surveillance reste plus active.
Wagetotahgun, le chef avec lequel nous vivions, saisissait toutes les occasions de m'’instruire des habitudes du moose et des autres animaux, et manifestait un grand plaisir toutes les fois que mes efforts à la chasse étaient couronnés de succès. Comme nous touchions au moment de nous séparer, il convoqua tous les jeunes chasseurs pour une expédition d’une journée ; plusieurs jeunes femmes furent de la partie. Il tua un moose mâle très gras, et me ie donna.
Entre le lac Winnipeg et la baie d'Hudson, la contrée est basse et marécageuse ; c’est la région des caribous ; plus à l’ouest, entre l’Assinneboin et le Saskawjawun, est la contrée des prairies où vivent les élans et les bisons. Jamais les élans ni les caribous ne passent sur le territoire les uns des autres.
Aux premiers jours du printemps, nous retournâmes à Menaukonoskeeg par la route du camp que nous avions occupé pendant la récolte du sucre ; comme je n’aimais point à me trouver avec les Indiens dans la saison de leurs scènes d’ivrognerie, je voulus dissuader la vieille femme de les accompagner au comptoir. Je lui représentai combien il était déraisonnable de perdre toutes nos pelleteries en échange d’une liqueur non seulement inutile, mais même pernicieuse et empoisonnée, et heureusement j'eus assez d'influence sur elle pour qu’elle se laissât conduire sans délai au camp de chasse que j'avais choisi.
Elle alla prendre congé de Wagetote, et quand elle revint, je vis facilement à son air qu’il s'était passé quelque chose d’inaccoutumé. Elle me fit approcher d’elle et me dit : « Mon fils, vous voyez que je suis devenue vieille, à peine suis-je capable de faire .- vos mocassins, de préparer vos fourrures, de les conserver et d'exécuter tous les travaux nécessaires dans une cabane. Vous allez prendre votre place d’homme et de chasseur. Il convient que vous ayez une femme jeune et forte, qui veille sur tout ce qui vous appartient et prenne soin de votre cabane. Wagetote qui est un brave homme, respecté de tous les Indiens, veut bien vous donner
sa fille ; vous gagnerez ainsi un ami et un protecteur puissant, qui
pourra vous aider dans les moments difficiles, et je serai délivrée de beaucoup de peine et de tourment pour notre famille. »
Elle me parla longtemps encore dans le même sens, mais je lui répondis sans balancer que je n’acceptais pas. J'avais peu pensé jusqu'alors à me marier chez les Indiens, et je songeais souvent à aller prendre une femme parmi les blancs avant de devenir vieux: A tout événement, je lui déclarai que je ne pouvais pas épouser alors la femme qu’elle me proposait . Elle insista encore, en me disant que toute l’affaire avait été arrangée entre elle et Wagetote, et que la jeune fille avait donné son consentement. Elle ne
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pouvait plus, me disait-elle, faire autrement que de m’amener ma femme dans ma hutte. Je lui répondis que, si elle en agissait ainsi, je partirais.
Les choses en étaient là dans la matinée de la veille du jour ou nous devions nous séparer de toute la bande. Ne pouvant m'entendre avec Netnokwa, je sortis de bonne heure pour chasser des élans, et dans la journée j'en tuai un très gras. En rentrant le soir, je déposai ma charge de venaison devant la cabane, et j'en reconnus soigneusement l’intérieur, bien déterminé, si j'y apercevais la jeune femme, à aller chercher fortune ailleurs ; mais elle n’y était pas.
Le lendemain matin, Wagetote vint me visiter dans ma hutte, m'exprima tout l'intérêt qu’il me portait et me donna des avis pleins de cordialité, en m'’exprimant les souhaits les plus bienveillants. Netnokwa revint ensuite à la charge, maïs îe ne cédai pas. Les propositions furent renouclées de temps #n temps, mais fort inutilement, jusqu’à ce que la jeune fille eût enfin trouvé un mari.
Après nous être séparés de Wagetote et de sa bande, nous nous rendîmes au cantonnement de chasse que j'avais choisi, et nous y passâmes seuls une grande partie de l'été, toujours dans l’abondance, car je tuai beaucoup A’élans, de castors et d’autres animaux. À la chute des feuiles, nous allâmes au comptoir de Menaukonoskeeg ; 1à se trouvait Wawzhekwawmaishkoon, qui nous avait quittés l’année précédente ; nous restâmes avec lui.
Comme le traiteur partait pour son quartier d’hiver, les Indiens, s'étant rassemblés en grand nombre, le rejoïgnirent auprès du lac, à quelques milles de sa factorerie. Il avait apporté une abondante provision de rhum.,et, selon l’usage il resta campé plusieurs jours, pour laisser aux Indiens le temps de trafiquer et de s’enivrer à leur aise, ce qui lui donnait moins d’embarras dans
un camp que dans sa maison. J’eus la présence d'esprit de ‘me pourvoir, dès le premier moment, de'quelques-uns des objets les plus indispensables pour passer l'hiver, tels que des couvertures et des munitions.
Notre commerce terminé, la vieille femme offrit au traiteur dix belles peaux de castor ; en échange de ce présent accoutumé, elle recevait tous les ans un habit et des ornements avec un baril de dix gallons de liqueurs spiritueuses. Quand le traiteur l’envoya chercher pour lui remettre son présent, elle était trop ivre pour se tenir debout; il fallut bien me présenter à sa place. J'avais un peu bu, et ma tête n’était pas bien à moi : je revêtis l’habit et les ornements, puis, chargeant le baril sur mes épaules, je l’apportai dans notre cabane, je le déposai au fond et le défonçai d’un coup de hache. « Je ne suis pas, dis-je,de ces chefs qui tirent la liqueur du tonneau par une petite ouverture ; que tous ceux qui ont soif viennent boire. » Je pris cependant la précautioti d’en cacher une partie dans un petit baril et dans une chaudière, en tout trois gallons à peu près. La vieille feinme accourut avec trois chaudières, et en cinq minutes tout fut avalé. C'était la seconde fois que je m'erivrais avec les Indiens. Cet acte d’intempérance fut bien plus
. fort que le premier. Je visitais fréquemment ma cachette, et je restai ivre pendant deux jours. Je pris enfin tout ce qui était resté dans la chaudière, et j'allai le boire avec Wawzhekwawmaishkoon, que j'appelais mon frère, en sa qualité de fils d’une sœur de Netnokwa. Il n'était pas encore ivre ; mais sa femme, dont les vêtements étaient couverts d’ornements d’argent, avait beaueoup bu et était couchée devant le feu dans un état absolu d’'insensibilité.
Comme nous nous asseyions pour boire, un Ojibbeway de notre connaissance entra en'chancelant et vint tomber auprès du feu.
La nuit était avancée, mais une bruyante orgie retentissait dans
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