‹ Trente années dans les déserts de l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 56 sur 143 · CHAPITRE CINQUIÈME I · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME I

-orable, et si je pourrais faire vivre ma famille. Nous trouvâmes un beau castor pris dans mes pièges, et après m'avoir donné beaucoup de conseils et d’encouragements, Wagetote me quitta, en m'indiquant où je le trouverais campé, si la misère reparaissait.

Ma famille venait de s’augmenter d’une pauvre vieille femme ojibbeway et de deux enfants ; ces personnes n'avaient plus d'hommes pour subvenir à leurs besoins, et Netnokwa les avait recueillies. Malgré ce surcroît de charge, je croyais encore plus avantageux de vivre séparé de toute autre bande ; mes chasses furent singulièrement heureuses, et nous restâmes seuls jusqu’à la saison du sucre. Netnokwa voulut alors retourner à Menaukonoskeeg, tandis que j'irais au comptoir de la rivière Rouge acheter divers objets de première nécessité. Je fis un paquet de fourrures de castors, et m'embarquant seul dans un canot de peaux de bisons, qui pouvait à peine me contenir avec mon bagage, je descendis le petit Saskawjawun.

Il y a, sur les bords de cette rivière, un endroit tel que les Indiens voudraient toujours en rencontrer pour leurs campements. Sur l’une des rives est un beau débarcadère ; au dessus, une petite plaine, un bois épais, et un petit coteau qui s'élève subitement par derrière ; mais à ce lieu se rattache une histoire de fratricide, crime tellement inouï, que la place où il fut commis est maudite et regardée avec terreur. Aucun Indien nr ‘rréterait son canot à la plage des deux Hommes morts ; on craindrait plus encore d’y passer la nuit. Les traditions rapportent que, il y a bien des années, des Indiens ayant campé en ce lieu, une querelle s’éleva entre deux frères qui avaient le faucon pour totem ; l’un tua l’autre d’un coup de couteau ; et les témoins de cette scène tragique trouvèrent le crime si horrible, que, sans balancer, ils mirent à mort le fratricide ; la victime et le meurtrier furent enterrés ensemble.

En approchant de cet endroit, je pensais beaucoup à l’histoire des deux frères, qui avaient le même totem aue moi, et que je croyais parents de ma mère indienne. J'avais entendu dire que, si l’o', campait sur leur tombeau (et cela était plusieurs fois arrivé), ils sortaient de terre, et renouvelaient la querelle etle meurtre, ou que du moins ils tourmentaient leurs visiteurs et les empôchaienti de dormir. La curiosité me poussait, et je désirais pouvoir dire aux Indiens, non seulement que je m'étais arrêté, mais même que j'avais dormi dans un lieu si redouté. Le soleil se couchaït lorsque j’arrivai ; je tirai mon canot à terre, j’allumai un feu, et, après avoir soupé, ie m'endormis.

Peu d’instants après, je vis en songe les deux morts se lever et s'asseoir près de mon feu, en face de moi. Leurs yeux étaient attentivement fixés sur ma personne ; ils ne souriaient pas et ne disaient rien : je me levai et m'assis devant eux auprès du foyer. Dans cette position, je me réveillai ; la nuit était sombre et orageuse ; je ne vis aucun homme, je n’entendis aucun autre son que celui des arbres agités par le vent. Il est probable que je me rendormis, car je revis bientôt les deux morts ; ils se tenaient sans doute debout au pied de la digue de la rivière, car leur tête était au niveau de la terre sur laquelle j'avais fait du feu. Leurs yeux restaient encore fixés sur moi : bientôt ils se levèrent l’un après l’autre, et se rassirent en face de moi ; mais cette fois ils riaient, me frappaient à coups de baguettes, et me tourmentaient de toutes les manières. Je voulus leur parlér, la voix me manqua. J'essayai de fuir ; mes pieds ne purent se mouvoir. Pendant toute la nuit, je restai dans un état d’agitation extrèiïe. Entre autres choses qu'ils me dirent, l’un d’eux m'engagea à porter mes regards au pied du coteau voisin : j’y vis un cheval entravé qui me regardait. « Voici, frère, dit le mort, un cheval que je vrus donne pour votre voyage de demain ; quand vous passerez ici, en retout-

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