DIX
fois par des saignements de la bouche ou du nez. En peu de jours, plusieurs moururent, et nul ne resta capable de chasser. Sans échapper entièreinent au mal, mon attaque parut d’abord moins violente que celles de la plupari des autres.
Il n’y avait plus, depuis quelques jours, de vivres dans notre camp ; plusieurs enfants n’avaient pas été atteints par la contagion, et quelques malades, commençant à se rétablir, avaient besoin de manger. Il n’y avait qu’un autre homme en aussi bon état que moi, et nous étions l’ur et l’autre en convalescence, hors d'état de nous mouvoir ; à peine pouvions-nous monter les chevaux que les enfants nous amenaïient. Si nous avions pu marcher, notre toux bruyante et continuelle aurait averti le gibier de notre approche. En cette extrémité, nous errâmes au hasard dans les plaines, et fûmes assez heureux pour tuer un ours ; incapables de manger une seule bouchée de la chair de cet animai, nous la rapportâmes à notre camp, où elle fut également partagée entre toutes les cabanes.
Je continuais à aller de mieux en mieux, et je me regardais comme le premier rétabli ; j'allai bientôt à la chasse des élans ; j'en tuai deux en moins de trois heures, et, selon l'usage, je rapportai au camp une charge complète de viande ; j'étais un peu échauffé et fatigué, mais je mangeai avec plaisir un morceau que l'on prépara pour moi, et je ne tardai pas à m'endormir. Vers le milieu de la nuit, une violente douleur me révailla ; il me semblait que l’on rongeait l’intérieur de mes oreil'es ; j’appelai à moi Wamegonabiew, qui ne découvrit rien ; le mal devint de plus en plus insupportable pendant deux jours entiers, et je perdis enfin connaissance.
Quand je revins à moi, après deux autres jours, comme je l’ai appris dans la suite, je me trouvai assis en dehors de la cabane ; je vis les Indiens buvant tout autour de moi ; un traiteur avait
passé par notre camp, plusieurs hommes se querellaient, je distinguai Wamegonabiew dans un groupe fort animé, et je le vis frapper un cheval d’un coup de couteau; mais soudain je perdis de nouveau touteconnaissance, et cet état d’insensibilité dura probablement plusieurs jours, car je ne me rappelle rien de ce qui se passa jusqu’au moment où notre troupe fit ses préparatifs de départ.
Mes forces n'étaient pas entièrement perdues, et quand je repris rues sens, j'étais capable de marcher ; je réfléchis beaucoup à tout ce qui s'était passé depuis que je vivais parmi les Indiens ; j'avais, en général, été content de mon sort depuis que Netnokwa m'avait fait entrer dans sa famille ; mais je regardai cette maladie comme le commencement d’un malheur qui me poursuivrait toute ma vie. J'avais perdu le sens de l’ouïe ; mes oreilles étaient pleines d’abcès en suppuration ; assis dans la cabane, je voyais le mouvement des lèvres de chacun sans entendre une seule parole. Je pris 1aon fusil, et j’allai chasser ; mais les animaux me découvraient avant que je pusse les voir, et si, par hasard, je voyais un moose ou un élan et voulais m’en approcher, je reconnaissais que mon adresse et mon bonheur m’avaient abandonné. Il semblait que les animaux eux-mêmes savaient que j'étais devenu semblable à un vieillard inutile.
Sous l'influence de ces pénibles sentiments, j’eus la faiblesse de vouloir me donner la mort, ne voyant pas d'autre moyen d’échapper à une misère qui me semblait imminente. Quand vint le moment du départ, Netnokwa m’'amena mon cheval à la porte de notre hutte, et me demanda si j'étais en état de le monter et de supporter la route jusqu’au nouveau camp : je répondis que oui, et, la priant de me laisser mon fusil, je lui dis que je suivrais la bande à une petite distance ; puis, tenant mon cheval par la bride, je vis toutes les familles de notre tribu passer devant moi tour à
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